Correspondance. Œuvres completes, vol. VIII, p. i
23o ROUSSEAU EN ANGLETERRE
Téducation de ses enfants ». Malgré cela elle n'eut pas de scrupule à se servir « du Rousseau » comme elle l'appelait, pour attirer lady Andover à Galwich.
Parmi les autres personnes qui cherchèrent à faire la connaissance de Rousseau, Erasmus Darwin, le poète botaniste, réussit grâce à un stratagème, à avoir une entrevue avec lui. Sachant combien Rousseau détestait les importuns, il se posta sur une terrasse où il savait que le grand homme passerait et affecta d'examiner une plante. « Etes-vous botaniste? » demanda-t-il brusquement, lorsque Rousseau arriva. Rousseau, dont l'intérêt était éveillé et qui ne se tenait pas sur ses gardes, se mit à causer avec lui, et Darwin se flatta que cette conversation ne serait que le commencement de relations qu'il désirait beaucoup. Mais le morbide solitaire, réflexion faite, soupçonna le tour que lui avait joué son interlocuteur, il se replia aussitôt sur lui-même et Erasmus Darwin lui devint odieux pour jamais ^
Il était alors occupé à écrire ses Confessions. Il est impossible de savoir à quelle époque cet ouvrage fut commencé : il en fait mention pour la première fois dans une lettre à Peyron en date du 21 juin 1766 et il dit à lord Keith que c'était sa distraction des jours de pluie. « L'occupation, écrit-il à Keith, pour les jours de pluie fréquents en ce pays, est d'écrire ma vie : non pas ma vie extérieure comme
I. History and Topography of Ashbourne, p. 248 ; Howitt, Visits to Remarkable Places, p. 5i3.
les autres, mais ma vie réelle, celle de mon âme, l'histoire de mes sentiments les plus secrets * . » Ainsi se passèrent l'été et l'automne ; et si les ennuis dont ses ennemis ou plutôt son esprit malade furent la cause, étaient pénibles, et cela n'est pas douteux, il avait apparemment beaucoup de consolations.
On garda longtemps à Wooton le souvenir du séjour qu'y fit Rousseau. En i84o Howitt trouva encore deux habitants du village qui se souvenaient très bien de lui ainsi que de Thérèse que, chose curieuse, ils appelaient Ross Hall et Madam Zell, ou, ainsi qu'on me l'a dit depuis, Miss Mainselle, ce qui est évidemment une corruption du mot français Mademoiselle. Une très vieille femme raconta à Howitt qu'elle et son frère rencontraient souvent en allant à l'école, Rousseau qui examinait la mousse qui couvrait le mur du parc ou qui cherchait des plantes dans quelque coin retiré. Il était habillé d'une longue robe, serrée à la taille par une ceinture, il avait sur la tête un bonnet de velours noir à ganse d'or, et son apparence étrange leur causait une profonde terreur et son silence le rendait encore plus effrayant à leurs yeux. Un vieillard raconta qu'il avait entendu dire que Rousseau « ne craignait pas d'aller au-dessus de Weaver quand les « fées » étaient sorties la nuit pour danser"^ ». Deux bonnets et une pipe qui lui avaient appartenu ont été longtemps conser-