Lettre au marquis de Mirabeau, 3i janvier
23^ ROUSSEAU EN ANGLETKUnE
senter au roi dépendait de lui. Le roi, après ce qui s'était passé, n'était pas très bien disposé envers Rousseau mais il déclara que puisque la pension avait été promise, elle serait accordée et Rousseau qui ne se doutait pas qu'il la devait à la magnanimité de son ami, remercia le roi d'une façon bien caractéristique. Il écrivit à Conw^ay qu'il acceptait la pension comme « les arrhes d'une époque heureuse autant qu'honorable qui m'assure, sous la protection de sa majesté, des jours désormais paisibles ».
On était alors le 26 mars. Le 2 avril il écrivait à Peyrou sur un ton qui montre d'une façon évidente qu'il avait l'esprit dérangé et à partir de ce moment la folie ou quelque chose de semblable à la folie se manifeste dans sa correspondance et dans ses actes.
Il semble qu'une lettre à lui adressée par Peyrou était tombée par erreur entre les mains de son cousin F. -H. Rousseau et lui avait, naturellement, été renvoyée ouverte. Il croyait que son cousin était un allié de Hume et il en vint tout de suite à conclure que Hume et ses amis interceptaient de nouveau ses lettres. Il dit à Peyrou qu'il était environné d'embûches, que des espions étaient chargés de le surveiller pour lui voler ses papiers (il s'agissait probablement du manuscrit des Confessions). « 0 Destinée, ô mon ami, s'écrie-t-il, priez pour moi. Je n'ai pas mérité les infortunes qui m'accablent. «Il ajoutait que si on ne venait pas à son secours et si les choses en venaient au pire, il ne lui resterait qu'à brûler tous ses papiers, ce qu'il ferait plutôt que de les voir tomber
entre les mains de ses ennemis. Il demandait que Tun de ses amis vînt le trouver — les lettres étaient inutiles puisqu'elles étaient toutes interceptées pendant le trajet entre Londres et Wooton\ Le 3o avril, il écrivit à M. Davenport pour l'informer qu'il avait l'intention de quitter Wooton pour toujours, le lendemain.
« Je laisserai, dit- il, mes pauvres effets ainsi que ceux de Mlle le Vasseur et je laisserai aussi le produit de la vente de mes gravures et de mes livres, comme garantie du paiement des dettes que j'ai contractées depuis Noël. Je n'ignore pas les dangers qui me menacent ni mon impuissance à me protéger contre eux. Il ne me reste qu'à terminer avec courage une carrière passée avec honneur. Il est facile de m'opprimer, mais difficile de m'avilir. »
Il remerciait en même temps Davenport de la « noble hospitalité » qu'il avait reçue de lui et terminait en disant qu'il regretterait souvent la retraite qu'il abandonnait mais qu'il regretterait encore davantage de n'avoir pu se faire un ami d'un hôte aussi agréable ^
La seule raison qu'il donna de son brusque départ était que M. Davenport avait oublié une promesse qu'il lui avait faite et avait quitté la maison sans s'assurer, ce qu'il savait probablement, que son hôte était installé confortablement. Le lendemain, le
1. Cf. les deux lettres à Peyrou datées 3 et A avril. Œuvres completes, vol. VIII, p. 191-192 et igS-ig^.