‹ Voltaire, Montesquieu et Rousseau en AngleterreChapitre 99 sur 103 · Burton, Life of Hume, vol. II, p · texte numérisé non relu

Burton, Life of Hume, vol. II, p

dans votre demeure à toute autre sorte de captivité et je préfère n'importe quelle captivité à celle dans laquelle je me trouve et qui, advienne que pourra, n'est pas supportable. »

Dès réception de cette lettre, M. Davenport envoya immédiatement un domestique à Spalding pour assurer Rousseau qu'il continuerait à lui accorder sa protection, mais le messager apprit en arrivant qu'il était parti pour Douvres quatre jours auparavant.

Il avait cependant écrit d'autres lettres à Spalding. Il avait envoyé une pétition au lord chancelier, lord Camden, il lui exposait qu'il avait été attiré en Angleterre par la promesse qu'on lui avait faite de lui donner l'hospitalité mais qu'il avait été accueilli de la pire façon et qu'il courait le danger de trouver la mort dans les embuscades dressées par ses ennemis. Il priait en conséquence le lord chancelier en sa qualité de premier magistrat du royaume, de lui faire donner une escorte pour le conduire en sûreté hors du royaume, escorte dont il prendrait lui-même les frais à sa charge. Lord Camden lui fit répondre par son secrétaire qu'il se trompait sur l'état des routes et que le premier postillon auquel il s'adresserait serait un guide aussi sûr que celui que le chancelier pourrait lui fournir '. Sous Tempire des mêmes préoccupations, il écrivit au général Conway, pour réclamer la protection du roi et lui demander de donner

I. Burton, Life of Hume. vol. II, p. 875 La lettre à lord Camden semble avoir été publiée car Gray l'avait lue. Cf. lettre de Gray au Rev. John Brown, 6 juin 1767.

immédiatement Tordre à un escadron de cavalerie de venir l'accompagner jusqu'à Douvres.

Conw^ay lui répondit que les postillons constituaient une escorte très suffisante dans toutes les possessions du ^oi^

A Spalding, il était descendu à l'auberge du White Hart et il est curieux de constater qu'un homme en proie à une pareille panique, si l'on en juge d'après cette lettre, trouva moyen de se rendre très agréable au pasteur de l'endroit, le révérend John Dinham avec lequel il passait chaque jour plusieurs heures et qui le trouva « gai, de bonne humeur, d'abord facile et très satisfait, ne manifestant aucune crainte et ne se plaignant de rien ^ ». Un autre habitant de Spalding, un certain M. Edmond Jessop, qui y exerçait alors la profession de médecin, voulut faire la connaissance de Rousseau. Il lui envoya donc une lettre en latin pour lui dire qu'il serait heureux de s'entretenir avec lui au sujet de l'un de ses derniers ouvrages qui, bien que condamné par beaucoup de personnes était, à son avis, digne des plus grands éloges. M. Jessop, semble-t-il, couvrait Rousseau de

I. Cf. Hardy, Life of Lord Charlemont, vol. I, p. 281. Gharlemont dit que le général Conway lui montra en même temps la lettre de Rousseau et sa propre réponse. Si cela est exact, Rousseau doit avoir écrit deux fois de Spalding au général Conway.

3. Cette appréciation fut communiquée à Hume par un Mr Fitzherbert, qui la tenait du pasteur lui-même. Cf. Burton, Lije of Hume, vol. H, p. 875. Je dois l'enseigne de l'auberge et les noms du docteur et du pasteur à l'obligeance du Dr Martin Perry de Spalding.

fleurs. La réponse de Rousseau ne fut pas très encourageante.

« Vous vous adressez à moi, Monsieur, comme à un homme de lettres, dans une langue littéraire, au sujet de questions littéraires. Vous me comblez d'éloges si pompeux qu'ils en sont ironiques et vous pensez m'enivrer d'un pareil encens. Vous vous trompez. Monsieur, sur tous ces points. Je ne suis point un homme de lettres. Je l'ai été, pour mon malheur, mais j'ai cessé de l'être depuis longtemps. Rien de ce qui se rapporte à cette profession ne me convient maintenant. Les éloges excessifs ne m'ont jamais flatté. En ce moment, particulièrement, j'ai plus besoin de consolation que d'encens... Mes erreurs peuvent être grandes, mes sentiments doivent les avoir rachetées en partie. Je crois qu'il y a beaucoup de points sur lesquels on n'a pas voulu me comprendre. Vous me dites que vous êtes médecin. Si vous m'aviez parlé botanique et mentionné les plantes que produit votre région, cela m'aurait fait plaisir et j'aurais pu causer avec vous sur ce sujet, mais en ce qui concerne mes livres et toutes sortes de livres, ce serait en vain que vous m'en parleriez car je n'attache plus aucun intérêt aux choses de cet ordre. Je ne vous réponds pas en latin pour les raisons que j'ai déjà mentionnées. Je ne me rappelle de cette langue que juste assez pour comprendre Linné*. »

I. Cf. London Magazine, août 1767, p. 4 18 et 4 19, où la lettre est citée en anglais. Cette lettre, sans doute traduite de nouveau, se trouve dans les Œuvres completes de Rousseau, Paris,

Son but, en se réfugiant dans un endroit aussi perdu que Spalding était évidemment d'échapper à ses ennemis imaginaires, cela prouve donc une fois de plus la sincérité de ses craintes. Ce fut probablement le manque d'argent qui le décida à continuer sa route vers Douvres, car n'ayant pas reçu de réponse à sa lettre à M. Davenport, il en conclut, comme il en informa ce dernier dans une autre lettre écrite le jour de son départ de Spalding, qu'il ne lui serait pas permis de retourner à Wooton. Il était si à court d'argent qu'il en fut réduit à briser une cuiller ou une fourchette d'argent qu'il avait par hasard sur lui pour payer ses dépenses d'auberge \ Il voyagea avec une telle rapidité que le trajet de Spalding à Douvres, dont la distance est d'environ deux cents milles, lui prit seulement deux jours.

1826, où elle est donnée en français. Elle esf datée du 10 mai, ce qui est la date exacte, bien que l'éditeur, ne connaissant pas les circonstances dans lesquelles elle fut écrite, dise que ce devrait être du 10 avril. Dans les Œuvres complètes de Rousseau, Paris, 1817 (vol. VIII, p. 407), la lettre est datée du i3 mai.

I. Il raconta cet incident à son ami Corancez. Cf. l'article de Corancez sur Rousseau, dans le Journal de Paris, numéros 25i, 256, 258, 259, 260, 261, reproduit dans la Bibliothèque des Mémoires relatifs à l'Histoire de France pendant le xvme siècle, p. 58-69. La traduction anglaise de cet article parut en 1798, sous le titre suivant: Anecdotes of the last Twelve Years of J. J. Rousseau. Orriginally published in the Journal de Paris by Citizen Corancez, one of the Editors of that Paper, translated from the French. L'article fut écrit en réponse à un livre intitulé De mes rapports avec J.-J. Rousseau et de notre correspondance, par J. Dussaulx. Dussauk était un ennemi de Rousseau et il voulait le diffamer.

En arrivant à Douvres, il trouva que lèvent n'était pas favorable. Gela le mit hors de lui. Il considéra ce contretemps comme faisant partie du complot ourdi contre lui et déclara que c'était un « ordre d'une autorité supérieure », il voulait sans doute dire de la Providence, à l'effet de retarder son départ pour favoriser les desseins de ses ennemis. Bien qu'il ne pût parler anglais, il monta sur une hauteur et harangua la foule étonnée qui ne pouvait comprendre ni sa conduite ni ses paroles. Il avoua plus tard à Corancez qu'il avait eu en cette circonstance « un véritable accès de folie ^ » .

Il semble qu'il ait eu alors l'impression que le duc de Ghoiseul, alors premier ministre, était de connivence avec ses ennemis d'Angleterre et voulait le faire arrêter. Sous l'influence de cette crainte tout à fait chimérique, il écrivit de nouveau au général Conway une lettre extraordinaire. 11 débutait en implorant Conway de prêter attention à ses paroles et de les peser soigneusement. Il ne pouvait comprendre, disait-il, dans quel but on l'avait amené en Angleterre — il y avait certainement une raison. En raison de son peu d'importance il ne pouvait guère s'agir d'une affaire d'Etat, une telle supposition était si inexplicable qu'elle en était invraisemblable, pourtant, le complot ourdi contre lui, l'alliance des hommes les plus estimables et les plus distingués du royaume, en fait du royaume tout entier, avec un simple par-

i. Cf. Corancez, traduction anglaise, p. 68 et 69.

2^2 ROUSSEA.U EN ANGLETERRE

ticulier, pour humilier un autre particulier était, si possible, encore plus inexplicable. Cependant, c'était un fait et il devait prendre ses dispositions en conséquence. L'esprit de Conway avait, il n'en doutait pas, été indisposé contre lui, malgré cela il espérait encore qu'un appel à sa raison produirait quelque effet. Il serait au moins prudent de l'aider à quitter l'Angleterre en sûreté car s'il était supprimé ou enlevé par des particuliers, il était si connu que l'on ne manquerait pas de rechercher ce qu'il était devenu et que l'affaire serait connue un jour ou l'autre. Il faisait partie de la conjuration ourdie contre lui, sans aucun doute, de l'empêcher d'écrire les mémoires dans lesquels, tout le monde le savait, il avait l'intention de dire la vérité au sujet de la façon dont il avait été traité en Angleterre. Il était prêt cependant à prendre l'engagement de ne pas les écrire ; il jurerait solennellement de ne publier ni proférer un seul mot insultant ou irrespectueux pour l'Angleterre et les Anglais, il ne mentionnerait jamais le nom de Hume ou s'il parlait de lui, ce ne serait qu'en termes élogieux.

Il proposait, comme garantie de l'exécution de ses promesses, de remettre entre les mains de Conway tous ses papiers relatifs à l'Angleterre et d'écrire à Conway une lettre confirmant ses engagements. Comme garantie supplémentaire, il garderait la pension que le roi lui avait accordée et se lierait ainsi par les nœuds indissolubles de la reconnaissance envers le roi et le pays dont il était devenu le débiteur. Jus-

que-là il ne s'était adressé qu'à la raison de Conway, il terminerait en s'adressant à son cœur. Il avait devant lui un homme malheureux réduit au désespoir et qui désirait seulement savoir quel genre de mort lui était réservé. Il pouvait rappeler à la vie cette misérable créature, il pouvait être son sauveur, il pouvait rendre heureux une fois de plus le plus malheureux des hommes ^

A Douvres, il écrivit aussi à Mr Davenport en lui disant que lorsqu'il eut vu la mer et qu'il se fut rendu compte qu'il était vraiment un homme hbre, il résolut de retourner à Wooton ; mais qu'il avait été détourné de cette intention en lisant dans un journal anglais des remarques sévères sur la façon dont il avait traité son hôte ; il fait certainement allusion à l'article paru dans la London Chronicle le 12 mai ^. Cela le décida à quitter l'Angleterre. Le 21 ou 22 mai, il était à Calais et il ne devait jamais revenir dans notre pays.

On s'est livré à de nombreuses conjectures au sujet des motifs qui le poussèrent à agir comme il le fit en quittant Wooton et en écrivant au lord chancelier et au général Conway. Il est très possible que la misérable femme qui lui servait de compagne ait été responsable de son départ de Wooton. « C'était une méchante femme, qui a causé beaucoup de chagrins

1. Lettre au général Conway, datée de Douvres (Œuvres completes, vol. VIII, p. 196-200). Il est très possible que cette lettre ait été écrite à Spalding et mise à la poste à Douvres.

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