‹ Voltaire mourantChapitre 11 sur 33 · LETTRE DE M. L'ÉVÈQUE DE GENÈVE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. L'ÉVÈQUE DE GENÈVE

A M. l'abbé... Annecy, le 14 juin.

« Je n'ai reçu qu'hier matin. Monsieur, votre lettre du 7 de ce mois qui avoit été adressée à M. le Curé de Ferney. Je vous suis infiniment obligé de votre attention à me prévenir de la conduite qui avoit été tenue à Paris au sujet du trop fameux de Voltaire. Je l'ai assez connu pour être persuadé qu'un impie de cette nature, qui n'a cessé de blasphémer contre notre sainte Religion et son auteur, ne méritoit point les honneurs delà sépulture ecclésiastique. Mes grands vicaires qui connoissoient assez mes sentimens, n'ont pas hésité pendant mon absence de notifier à M. le Curé de Ferney que dans le cas qu'il fût requis de donner cette sépulture, il devoit se refuser à toutes les instances qu'on

(i) M. Dcsnoireslerres ne parle pas de cette lettre de M*''' Biord, il se borne à dire : « Repoussé de Scellièrcs, il aurait bien fallu (au corps de Voltaire) prendre le chemin de Ferney, où l'on se serait trouvé en présence d'un prélat au! rement inflexible. Il sendilerait que l'Evêque d'Annecy n'avait besoin que d'être prévenu, cependant il fut dépêché trois lettres consécutives afin qu'il défendit au Curé de Ferney denterrer et de faire aucun service pour le cadavre. »

Cette lettre de jM^"' Biord ne se trouve insérée ni dans le livre du P. Harel : Voltaire, recueil de particularités curieuses de sa vie et de sa mort, 1781, ni dans les pièces pour servir à l'histoire posthume de Voltaire. T. I'' de l'édition Moland, i88'3.

« pourroit lui faire ; et c'est ce que je lui ai confirmé depuis « mon retour de la manière la plus positive. Je crois « cependant que toutes ces précautions deviendront inutiles, et que nous ne serons pas dans le cas d'un refus aussi conforme à notre devoir; et ce qui me donne lieu de le présumer, ce sont les avis que nous avons eus « hier de différens endroits, que le cadavre de cet impie « avoit été transporté à l'abbaye de Scellières. J'espère « que cette agréable nouvelle se confirmera et nous four- « nira les plus justes motifs de rendre des actions de « grâces à Dieu de ce nouveau trait de sa Providence. » Signé : J. P., évoque de Genève \

Le corps arriva le lundi matin premier de juin daus la cour de l'abbaye, il étoit suivi d'un second carosse où étoient M. de Dompierre d'Hornoy, conseiller au Parlement de Paris, petit-neveu du défunt, M. Marchant de Varennes, ancien maître d'hôtel du Roy et M. Marchant de La Houlière, chevalier de Saint-Louis, brigadier des armées du Roy, commandant pour Sa Majesté à Salces, l'un et l'autre cousins issus de germain. Le cadavre étoit en très mauvais état, malgré la précaution des bandelettes et de l'embaumement ; il s'étoit ouvert en chemin et répandoit une odeur très infecte. Le valet de chambre qui étoit sur le devant de la voiture en sortit à demi-mort. On se hâte de renfermer le corps dans un cercueil au lieu de le mettre dans un lit suivant le premier projet. Les religieux prévenus dès la veille par leur abbé commendataire, ne

^i) Cette lettre, on la vu, paraît inédite.

firent aucune difficulté sur les honneurs funèbres, ni sur la sépulture ecclésiastique. Ce fut l'abbé Mignot lui-même qui, dès l'après-dîner et sans aucune mission, fit la fonction de curé en présentant le corps de son oncle à la porte de l'éo'lise. Le Prieur nommé Dom Potherat de Corbière le reçut pareillement sans aucune juridiction ni ordinaire, ni déléguée. On le porta au chœur où furent chantées les Vespres des morts. Il y passa la nuit environné de flambeaux, et fut enterré le lendemain sur le midi ; quelques curés du voisinage invités par l'abbé Mignot^ assistèrent à la cérémonie funèbre. L'inhumation fut faite au milieu de la nef, à une toise de la porte d'entrée de l'église dans une fosse de huit pieds en profondeur; on y jetta de la chaux vive et le pavé en carreaux fut rétabli comme il étoit auparavant sans laisser aucun vestige de l'inhumation.

Le lendemain 3 juin, le Prieur reçut la lettre suivante de M^^ l'Évêque de Troyes^ datée du 2 de juin :

« .Je viens d'apprendre, Monsieur, que la famille de (( M. de Voltaire, qui est mort depuis quelques jours, s'étoit « décidée à faire transporter son corps à votre Abbaye, « pour y être enterré et cela parce que M. le Curé de (( Saint-Sulpice leur avoit déclaré qu'il ne vouloit pas (( l'enterrer en terre sainte. Je désire fort que vous n'ayez

(i) Les curés de Saint-Nicolas et de Saint-Martin du Pont, de Romilly, de Grancey, le desservant de Saint-Hilaire de FavroUes dirent successivement une messe basse. Le curé de Romilly avait fourni tout le personnel. (Desnoiresterres.)

(7) Claude ]\Iathias Joseph de Barrai, né à Grenoble le 6 septembre 1716, sacré évêque le 29 mars 17G1, mort après 1789

« point encore procédé à cet enterrement, ce qui pourroit « avoir des suites fâcheuses pour vous, et si l'inhumation (( n'est pas [encore] faite, comme je l'espère, vous n'avez « qu'à déclarer que vous ne pouvez [point] y procéder « sans avoir des ordres de ma part. J'ai l'honneur « d'être..., etc.

Le Prieur écrivit sur le chanq^ la longue lettre que voici : on jugera par sa tournure que ce religieux trouva sous sa main un bon secrétaire ^ :

(' Monseigneur,

«Je reçois dans l'instant à trois heures après midi ~ (( la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du jour d'hier 2 de juin. Il y a maintenant plus de vingt-quatre heures que l'inhumation du corps de M. de Voltaire est faite dans notre Eglise, en présence « d'un peuple nombreux. Permettez-moi, Monseigneur, (( de vous faire le récit de cet enterrement^, avant que « j'ose vous présenter mes réflexions.

(( Dimanche au soir 3i mai, M. Pabbé Mignot, (( conseiller de Grand'Ghambre' notre abbé commendan taire, qui tient à loyer un appartement dans l'intérieur « de notre monastère parce que son abbatiale n'est pas « habitable, arriva en poste pour habiter cet appartement, « et me dit après les premiers complimens, qu'il avoit eu

(i) Ce secrétaire nélait aiUre que l'abbé Mignot; le Piieur n'a fait que signer la lettre (Wagnière, t. l^"", p. 5 14).

(2) Var. : avec la plus grande surprise.

(3) Id. événement, au lieu de : enterrement.

(4) Id. au Grand-Conseil, au lieu de : de Grand'Chambre.

le malheur de perdre M. de Voltaire son oncle ; que ce M'' ^ avoit désiré dans ses derniers momens estre porté après sa mort à Ferney; mais que le corps qui n'avoit pas été enseveli quoiqu'embaumé, ne seroit pas en état de faire un voyage si long; qu'il désiroit ainsi que sa famille que nous voulussions bien recevoir le corps en dépôt dans le caveau de notre Eglise : que le corps étoit en marche accompagné de trois parens qui arriveroient bientôt. Aussitôt M. l'abbé Mignot m'exhiba un consentement de M. le Curé de Saint-Sulpice, signé de ce Pasteur, pour que le corps de M. de Voltaire pût être transporté sans cérémonie. Il m'exhiba en outre une copie collationnée par le même Curé de Saint-Sulpice d'une profession de foi Catholique' et Romaine que M. de Voltaire a faite entre les mains d'un prêtre approuvé et en présence de deux témoins dont l'un est le même M. JMignot^ et l'autre M. le marquis de Villevieille. Il me montra ensuite'* une lettre de M. Amelot, ministre de Paris, adressée à lui et à M. Dompierre d'Hornoy, [conseiller ciu Parlement] et petit-neveu du défunt"', par laquelle ces Messieurs étaient autorisés à transporter leur oncle à Ferney ou ailleurs. D'après ces pièces qui m'ont paru et me paroissent encore authentiques, j'aurois cru manquer au devoir de Pasteur, si j'avois

(i) Var. : lequel, au lieu de : que ce M"".

[■i) Id. apostolique.

('3) Id. notre abbé, neveu du Pénitent.

(4) Id. en outre, au lieu de : ensuite.

(5) Id. neveu de M. l'abbé I\Iio;not.

— Si —

refusé les secours spirituels dus à tout chrétieu et surtout à l'oncle d'un magistrat qui est depuis 28 ans Abbé de cette Abbaye, et que nous avons beaucoup de raison de considérer. Il ne m'est pas venu dans la pensée que M. le Curé de Saint-Sulpice avoit pu refuser la sépulture à un homme dont il avoit légalisé la profession de foi faite tout au plus six semaines avant son décès, et dont il avoit permis le transport tout récemment au moment de sa mort. D'ailleurs je ne sçavois pas qu'il fût permis de refuser la sépulture à un homme quelconque, mort dans le corps de l'Eglise, et j'avoue que selon mes foibles lumières, je ne le crois pas encore\ J'ai préparé en hâte tout ce qui étoit nécessaire [pour la cérémonie] : le lendemain matin sont arrivés deux carosses dans la cour de l'Abbaye, dont l'un contenoit le corps du défunt, l'autre étoit occupé par M. d'Hornoy, conseiller au Parlement, petit-neveu, par M. Marchant de Varennes, maître d'hôtel du Roi, par M. de La Houlière, brigadier des armées du Roi, tous deux cousins [issus de germain] du défunt. Après midi, M. Mignot m'a fait [à la porte de l'Eglise] la présentation' du corps de son oncle qui avoit été ensevelie Nous avons chanté les Vespres des morts : le corps a été gardé dans notre Eglise toute la nuit environné de flambeaux. Le [lendemain] matin depuis cinq heures, tous les prestres

(i) \siV. : je ne crois pas encore que cela soit possible, au lieu de je ne le crois pas encore.

(2) Ici. solemnelle.

(i) l(L qu'on avoit déposé, au lieu de : qui avoit été enseveli.

(( des environs^ ont dit la messe en présence du corps, et (( j'ai célébré une messe solemnelle^ avant l'inhumation ic qui a été faite devant une nombreuse assemblée.

(( La famille est repartie ce matin, contente des hona neurs rendus à la mémoire de leur parent, et des prières (( que nous avons faites à Dieu pour le repos de son âme. (( Voilà les faits dans la plus exacte vérité. Permettez-moi, c( Monseigneur, quoique nos maisons ne soient pas sou- « mises à^ l'ordinaire, de justifier ma conduite aux yeux (( de votre Grandeur. Quels que soient les privilèges de'^ (( l'Ordre, ses membres doivent toujours se faire gloire « de respecter l'Episcopat, et se faire [un] honneur de (( soumettre leurs démarches ainsi que leurs mœurs à e( l'examen de nos Seigneurs les Evêques.

« Comment pouvois-je supposer qu'on s'opposât^ et (( qu'on pouvoit [même] refuser la sépulture à M. de (c Voltaire, qui m'étoit demandée par M. l'abbé Mignot, « notre abbé commendataire depuis vingt-trois ans, (c ecclésiastique^ qui a beaucoup vécu dans cette abbaye, « et qui jouit de beaucoup de considération dans notre « Ordre, par un conseiller du Parlement de Paris, autre u neveu' du défunt, par des officiers d'un grade supé-

(i) Var. : dont plusieurs sont amis de M. Mignot, ayant été autrefois avec lui séminaristes à Troyes.

(2) Ici. à onze heures.

(3) Id. la juridiction.

(4) Id. d'un ordre, au lieu de : de l'Ordre.

(5) Id. refusoit, au lieu de : s'opposât.

(6) Id. magistrat depuis trente ans.

(7) Id. petit neveu, au lieu de : autre neveu.

c( rieur, tous parens, gens respectables ? Sous quel préce texte aurois-je pu croire que M. le Curé de Saint-Sulpice (c auroit refusé d'enterrer^ M. de Voltaire tandis que ce ce Pasteur a légalisé de sa propre main une profession de foi faite par le défunt il n'y a que deux mois, tandis qu'il a écrit et signé ^ un consentement pour que ce corps fut transporté sans solemnité^? Je ne sçais ce qu'on impute à M. de Voltaire, je connois ses ouvrages plus par réputation qu'autrement. Je ne les ai pas lus tous. c( J'ai oui dire à M'" son neveu notre Abbé qu'on lui en c^ imputoit plusieurs très répréhensibles * qu'il avoit (( toujours désavoués, mais je sçais, d'après les canons [de (c V Eglise]^ qu'on ne refuse la sépulture qu'aux excomc( munies lata seiitciitia (trait d'érudition exprimé fort (( heureusement) et assurément'' M. de Voltaire n'est pas (( dans ce cas. Je crois avoir fait mon devoir'' sur la (( réquisition d'une famille respectable, et je ne puis m'en ce repentir. J'espère, Monseigneur, que cette action n'aura ce point pour moi de suites fâcheuses ; la plus fâcheuse ce seroit sans doute de perdre votre estime ; mais d'après ce l'exposition^ que j'ai l'honneur de faire à Votre Granee deur, elle est trop juste pour me la refuser. Je suis

(i) Var. : la sépulture à, au lieu de : d'enterrer.

(2) Id. de sa propre main.

(3) Id. cérémonie, au lieu de : soleuinité.

(4) Id. de très répréhensibles, au lieu de: plusieurstrès répréhensibles.

(5) Id. et je crois être sûr c|ue, au lieu de : assurément.

(6) Id. en l'inhumant.

(7) Id. l'explication, au lieu de : l'exposition.

ce avec un très profond respect, de V. G, le très humble ce et très obéissant serviteur.

3 juin 1778 \ »

L'abbé de Pontigny, de qui dépend l'abbaye de Scellières, étoit à Paris dans le tems de la mort de Voltaire. Instruit par des avis secrets des projets de la famille sur Scellières pour son inhumation, il écrivit au Prieur de cette maison la lettre que voici afin d'empescher qu'ils ne fussent exécutés :

(( Dom Prieur, il court un bruit que l'on a transporté (( à notre Abbaye de Scellières le corps de M. de Voltaire a pour y être inhumé. Nous n'avons aucun titre pour « exécuter cette sépulture, il n'est pas mort dans les lieux (( privilégiés de notre maison de Scellières, et nous ne (( pouvons et ne devons accorder la sépulture à d'autres « qu'à nos commensaux ou à ceux qui meurent par accise dent dans nos Abbayes. Si, par une surprise déplacée, (( quelqu'un avoit pris sur lui de le transporter chez vous, (i je vous défends de vous prêter à cette inhumation « comme contraire au droit d'autrui. En conséquence a vous appellerez les juges du lieu, vous ferez dresser (( un procès-verbal et demanderez acte de votre refus. ce J'attends réponse de vous à ce sujet et suis, etc. ".

Nous ig-norons comment D. Potherat de Corbière s'est excusé auprès de son Supérieur, mais nous pouvons

(i) Nous 1:1 avons relevé que les variantes importantes sur le texte publié dans les Mémoires de Bachauniont, t. XII, p. 109, '26 août 1778), les mots entre crochets et en italique sont ajoutés.

(2) Cette lettre paraît inédite.

juger de la valeur de ses raisons par la conduite qu'a tenue à son égard l'abbé de Pontigny qui l'a déposé : sévérité nécessaire pour réparer le scandale de la complaisance de ce Prieur (0).

L'Académie françoise est dans l'usage lors qu'elle a perdu quelqu'un de ses membres, de faire célébrer aux Gordeliers un service solemneP : M. D'Alembert dont le zèle étoit doublement excité et par sa qualité de Secrétaire perpétuel de cette Compagnie et par celle du fidèle coopérateur du défunt dans des «ruerres anti-relio-ieuses, se transporta chez ces Pères incontinent après sa mort. Il rencontra d'abord le Sacristain, auquel il proposa les intentions de l'Académie.... Est-ce que M. de Voltaire seroit mort ? lui dit le Sacristain : Nous n'avons pas reçu de billet cV enter renient ni entendu sonner à Saint-Sulpice . A ce raisonnement tout simple du religieux, le Géomètre s'oubliant lui déclare que ee n'est point avec un sacris-

(0) La disgrâce de ce Prieur a été projetée, quelques jours après il fut réintégre dans sa place.

Cette note de lauleur du Ms. confirme le passage des Mé/itoires de Bachaumont en date du 4 octobre 1778, t. XII, p. 1:^4 : « Le Prieur de Scellières que le clergé vouloit faire expulser par son général, l'abbé de Pontigny, a triomphé absolument de la persécution élevée contre lui. » La famille de Voltaire n'a donc pas eu à indemniser Dom Potlierat comme l'a supposé Desnoiresterres.

(i) Voltaire tenait beaucoup à avoir ce service : « Le même jour qu'il s'était confessé, j'allai chez lui de la part de l'Académie, m'informer de sa santé, et lui dire qu'on avait arrêté et mis sur les registres (séance du lundi 2 mars) que tant que la maladie durerait, on enverrait à toutes les séances savoir de ses nouvelles. Hélas ! me dit-il, je n'ai pas cru pouvoir mieux reconnaître les bontés de l'Académie qu'en remplissant mes devoirs de chrétien, afin d'être enterré en terre sainte, et d avoir un service aux Gordeliers. (La Harpe, Corrcsp. litt., Paris, i8o4) t- II, p. -21 '2.)

tain qu'il a à traitter ; qu'on lui fasse parler au Supérieur. Le Père gardien étoit malade. A sa place le Père Bonhomme, ancien docteur de la Faculté se présente. Ce Religieux, homme instruit, répéta au Secrétaire perpétuel ce que lui avoit dit le Sacristain et ajoutant qu'avant de faire le service demandé, Ton exhiberoit les preuves de la mort de M. de Voltaire dans le sein de l'Eglise et de la présentation de son corps à la paroisse oii il seroit décédé. Rien n'étoit plus raisonnable que la réponse du Père Bonhomme, mais elle n'eût pas l'accueil qui est dû à la raison. L'Académicien irrité de la résistance qu'il avoit trouvée se retira en disant : Vous êtes tous des fanatiques. Cette première visite fut suivie de deux ou trois autres où le Secrétaire perpétuel vit le Père Favreau, gardien, lui montra les pièces surprises au Curé et au Confesseur, lui fît entrevoir les désagrémens et les pertes auxquels ces refus exposoient sa maison. Le Père Favreau, lassé de ses importunités, lui dit enfin avec vivacité : Vous nous proposez quelques légers profits et nous perdrions pour quatre millions d'honneur si nous faisions ce service.

M . Amelot à qui il rendit compte de sa conduite ne la désapprouva pas\

D'Alembert éconduit aux Cordeliers alla à Saint-Jean de Latran ; c'est une église de Malte exempte de la juridiction de l'ordinaire, où il espéra trouver une meilleure composition : on dit qu'il fit aussi quelques tentatives aux Chapelles Royalles qui sont sous l'autorité du Grand

i) Tous ces détails paraissent inédits.

Aumônier. Courses inutiles; par tout il eut à essuyer des refus qui lui montrèrent quelle opinion on avoit dans le public de son Héros. On eut enfin recours à l'autorité du Roi. M. L. P. D. B. ^ alla l'invoquer à Versailles avec le comte de B.^, mais ils échouèrent à la Cour comme le Secrétaire perpétuel avoit échoué à Paris. M. de B. proposa alors la suppression du service personnel en y substituant un service annuel pour les morts arrivés dans l'intervalle... C'étoit abandonner Voltaire et il ne paroit pas que l'avis ait prévalu. Les députés de l'Académie repoussés de tous les côtés tournèrent leurs regards vers les francs-maçons. Cette ressource étoit digne de la cause, et leur espérance ne fut pas trompée : La Société maçonne les accueillit à bras ouverts, et forma aussitôt le projet de célébrer avec pompe dans le sein de ses assemblées la cérémonie funèbre que refusoit l'Eglise chrétienne. Elle devait cet accueil au Patriarche à plus d'un titre ; celui de s'être fait recevoir tout nouvellement parmi ses membres parloit pathétiquement en sa faveur ^

(i) Le prince de Beauvau ou le prince Louis de Rohan, d'après Desnoiresterres.

{'i) Nous ignorons qui est ce comte de B. Nous n'avons pas trouvé de personne ayant cette qualité et portant ces initiales parmi les amis de Voltaire.

(3) Voltaire s'était fait recevoir maçon à la Loge des Neuf-Sœurs le ^ avril 1778. La relation authentique, officielle, « un extrait de la planche à tracer de la respectable loge des Neuf-Sœurs, à l'Orient de Paris, le septième jour du quatrième mois de l'an de la vraie lumière 5778 » a été publiée dans la Correspondance de Grimm, éd. Tourneux, t, XII, p. i85. En voici un extrait :

« ... Après avoir reçu les signes, paroles et allouchemens, l'abbé Cordier de Saint-Firmin, le frère (maçonnique) de ^^oltaire, a été placé à l'Orient à côté du Vénéi'abl»'. Vn des frères de la Colonne de Melpomène,

Le jour fut donc fixé au samedi 28 novembre et la loge des Neuf-Sœurs indiquée par des invitations imprimées. L'on y marquoit qu'il falloit s'y rendre en habit de deuil \ Cette loge, par un choix qu'on est embarrassé de qualifier, a été pratiquée dans la maison du noviciat des Jésuites rue Pot-de-Fer, fauxbourg Saint-Germain. Les deux corps de bâtiment du fond de la première cour et de l'aile droite ont été appropriés à cet effet par la suppression des planchers qui étoient entre le premier et le second étage, et par celle des cloisons et des murs de refend intermédiaires. Au moyen de ces destructions, il a résulté un très grand local, dont on a muré toutes les fenestres, en sorte qu'on ne put y voir que par des illuminations. Les Neuf-Sœurs, c'est-à-dire les neuf Muses, lui ont donné leur nom. On ne sçait pas trop pourquoi ? Peut-être le local servant jadis à la science et aux lettres a-t-il déterminé à cette sorte de dédicace.

Voici comme les maîtres des cérémonies franc-maçons décorèrent le lieu et préparèrent l'Apothéose. Les murs inférieurs furent tendus de noir et les armes de Voltaire,

lui a mis sur la tête une couronne de laurier qu'il s'est hâté de déposer. Le Vénérable lui a ceint le tablier du frère Helvétius, que la veuve de cet illustre Philosophe a fait passer à la Loge des Neuf-Sœurs ainsi que les bijoux maçonniques dont il faisait usage en Loge, et le frère Voltaire a voulu baiser ce tablier avant de le recevoir. En recevant les gants de femme, il a dit au frère marquis de Villette : « Puisqu'ils supposent un attachement honnête, tendre et mérité, je vous prie de les présentera Belle et Bonne (la marquise de fillette).

(i) Ce détail exact n'est pas dans la relation de la Séance de la Loge des Neuf-Sœurs, fête du 28 novembre 1778 {Correspondance de Grimni, éd, Tourneux. l. Xll, p. 188 et suivantes).

qui sont trois mains ouvertes \ semées sur la tenture. Elle fut aussi ornée de quantité de vers tirés des ouvrages de Voltaire, faisant sentence et écrits cà et là.... Au fond on figura en relief le Parnasse. Le Dieu de la Poésie paroissoit au haut du mont avec les attributs qui le caractérisent. On voyoit sur un côté le cheval Pégase qui sembloit attendre le Héros pour le faire voler à l'immortalité, et à l'autre une Renommée la trompette en bouche prête à publier sa gloire. Au bas de la montagne quelques figures grotesques représentant l'envie, l'ignorance et la superstition dévoient contribuera l'Apothéose comme des vaincus attachés au char du vainqueur. Une toile mobile couvroit la montao-ne. L'assemblée s'étant formée, M. de La Lande débuta par une jérémiade et fut l'organe de la douleur et des regrets Encyclopédiques. M. de La Dixmerie prononça ensuite un panégyrique en règle. Enfin M. Roucher lut des vers consacrés à la gloire du Héros. Voltaire loué par Polimène et Calliope (P) étoit encore dans l'abyme : des feux se manifestent de toutes parts, la toile se lève. On voit au pied du Parnasse sortir d'un gouffre le tableau de Voltaire peint par Goujet. Des génies s'élèvent majestueusement et lui font prendre la route du Sacré mont, pour le présenter à Apollon ; alors les feux redoublent. Un coup de tonnerre qui devoit en foudroyant les figures grotesques terminer l'Apothéose dans le moment de la présentation part trop tôt. On

(i) Ce délail n'est pas dans la Relation officielle de la Séance du •28 novembre.

(P) Muscs qui président à i èloiiuence cl à la pucsic /icroïf/iie.

assure que mal dirigé il frappa le Héros lui-même et le défigura si fort qu'il ne put être présenté à cette burlesque Apothéose, plus digne de Rome payenneque delà capitale du Royaume très-chrétien \

La pièce fut suivie d'un très bon dîner : Le nombre des convives fut grand et l'on s'égaya par de la musique. Madame Denis et madame de Villette s'y trouvèrent.

M. l'Evêque de Genève^ instruit des démarches qui ont été faites à Paris pour honorer les cendres de Voltaire, a pris des mesures contre celles qui pouvoient être tentées à Ferney. Les dispositions du respectable Prélat ne peuvent être mieux rendues qu'en rapportant un écrit à ce sujet, et d'après lui-même : Il assure que quoique devienne la Seigneurerie de Ferney, en quelle main quelle passe, il a pris de si bonnes mesures que Voltaire n'y aura jamais ni prières ni inscription, ni titre ni monument d'aucune espèce. Il ajoute qu'il n'y a pas jusqu'aux protestants, dont il est environné, qui n'applaudissent à sa juste fermeté ; disant que, comme lui, ils jugeoient indigne de la sépulture cet homme abominable, et quil ne Vauroit sûrement pas obtenue chez eux, ni par ruse ni par force ; qu'ils ont été indignés autant que scandalisés d'apprendre qu'il se soit trouvé des catholiques, même des gens d'Eglise, les uns assez peu religieux pour avoir montré du zèle à la lui procurer, et les autres trop lâclies pour ne pas résister à un aussi

(i) Bien entendu, cet accident, s'il est exact, ne figure pas dans la relation de la séance du 28 novembre !

(2) Me^Biord.

coupable fanatisme ; soutenant que c'est n'avoir aucune religion que de s'oublier à ce point^.

On croit Voltaire effacé des fastes des humains, son corps détruit par la chaux, sa mémoire condamnée à Foubli par la défense faite dès ses derniers jours de rien écrire sur son compte, et par les intentions du Roi qu'il ne fut question de son éloge à l'Académie francoise, ni par le Directeur ni par le Récipiendaire qui le remplaceroit (Q) lorsqu'on lut dans la Gazette de France du 3i août, article de Paris :

Le sujet de poésie que l'Académie francoise a été obligée de remettre et qu'elle donnera l'année prochaine 1779, sera un ouvrage en vers, à la louange du feu sieur de Voltaire.... On désire que les vers n'excèdent pas

200 vers Ce prix devroit être, suivant l'usage, une

médaille d'or de 5oo livres ; pour le rendre plus considérable et plus digne du sujet, un ami du sieur de Voltaire, qui n'est point nonmié dans le programme mais qu'on sçait être le sieur D'Alembert, a prié l'Académie d'accepter une somme de 600 livres qui, jointe à la valeur ordinaire, formera une médaille de i 100 livres.

(i) Inédit. Cette opinion de INIs"" Biord est exacte, les protestants de Genève étaient aussi scandalisés que les catholiques de l'attitude antichrétienne de Voltaire.

(q) m. de Maupcrtids, qui succéda en 1743 à Cabbé de Saint-Pierre, ne fit point l'éloge de cet Académicien qui avoit été exclu de V Académie française pour avoir parlé contre le gouvernement de Louis XIV. On dit aussi que M. de Clermont-Tonnerrc, évéque de Noyon, succédant à M. Barbier d'Aucour, ne voulut point faire son éloge disant qu il ne convrnoit point à un Clermont de faire l'éloge d'un roturier, mais cet exemple nest pas fait pour servir de règle. [Histoire du Cardinal de Polignac, t. II, p. i'^(^.)

Tel fut le bouquet qu'une Compagnie, dont le tiers au moins tient à l'Etat ecclésiastique, osa présenter au plus saint de nos Rois, le jour même de sa fête, le 25 août dernier ^ ; le public, malgré son penchant pour la tolérance, en fut scandalisé et les Pasteurs de la Capitale indignés. Ils se réunirent. Ralliés par le Curé de Saint- Roch et par celui de Sainte-Marguerite", ils dressèrent une requête tendant à la suppression du programme scandaleux (R) et la présentèrent à Monseigneur l'Archevêque. Tous les Curés de Paris mirent leur signature au bas, excepté le Curé de Saint-Eustache ^\ confesseur du Roi, qui allégua cette qualité comme un obstacle, et le

(i) Corvesp. litt. de La Harpe ^ t. 11, p. 281, lettre 9'3 : « La séance publique de la Saint-Louis a marqué surtout par les honneurs rendus à la mémoire de Voltaire. Son buste fait par Houdon était exposé aux yeux de l'Assemblée et le maréchal de Duras, directeur de l'Académie, après avoir dit qu'elle ne donnerait pas de prix de poésie cette année, annonce que le sujet de ce prix pour l'année prochaine, serait un ouvrage de 200 vers à la louange de Voltaire

a 11 est probable c{ue si notre intention avait été devinée, elle n'aurait pas eu d'effet. La détermination avait été prise trois semaines auparavant dans une séance particulière de l'Académie composée de douze personnes. Toutes s'engagèrent au secret, il fut inviolablement gardé et le plaisir du ])ublic augmenta par la surprise. Si la chose eut transpiré, il était possible (ju'on nous défendît de l'effectuer, mais le programme, une fois donné au public, c'eut été un trop grand éclat de le révoquer, et d'obliger l'Académie à choisir un autre sujet. »

(2) Jean-Baptiste Marduel, curé de Saint-Roch depuis 1749) et Charles Bernardin Laugier de Beaurecueil, curé de Sainte-Marguerite depuis 1743.

(r) Cette requête faite dans la Communauté de Saint-Rocli peignait avec énergie Vétonnement et l'amertume qu avait excité le programme dans tous les cœurs religieu.t:. Elle disait quan s'y écartait témérairement des deffenses que le Roi avait faites aux rédacteurs des ouvrages.

(3) L'abbé Poupart, curé de Saint-Eustache depuis 1771, ex-oratorien, il était confesseur du Roi et de la Reine depuis le mois d'avril précédent. « Le curé de Saint-Etienne-du-Mont a déclaré qu'il aurait enterré Voltaire dans son ég-lise entre Racine et Pascal. » (Desnoiresterres.)

Curé de Saint-Sulpicc^ qui prétendit qu'étant intéressé comme Pasteur de Voltaire, il ne convenoit pas qu'il ne parut dans cette démarche que par une simple signature mise à son rang. Il voulut écrire on son particulier à M. le comte de Maurepas. La réponse de ce Ministre n'a pas été telle qu'on l'espéroit, il calme les craintes du Pasteur, en lui marquant que la pièce couronnée ne verra le jour qu'après avoir été lue par deux censeurs do la Faculté de Paris'.

Arouët de Voltaire est né en 1694, sur la paroisse de Saint-André-des-Arcs de Paris, fils du sieur Arouët, ancien notaire, qui en quittant le notariat acheta la charge de greffier garde des livres et épices de la Chambre dos Comptes de Paris, et vint loger dans la cour du Palais.

Extrait mortuaire de M. de Voltaire tiré mot à mot dos registres (S) des actes de la sépulture de l'Abbavo royale de Notre-Dame de Scellières, diocèse de Troyos :

Cejourd'hui deux juin mil sept cens soixante dix-huit a été inhumé dans cette église, Messiro François Marie Arouët de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, l'un des quarante de l'Académie françoise, âgé de quatre-vingt-quatre ans ou environ, décédé à Paris, le 3o mai dernier, présenté à cette église le jour d'hier, où il est déposé jusqu'à ce que, conformément à sa dernière

(1) Ce détail au sujet du Curé de Saint-Sulpice est inédit.

(2) Tout ce paragraphe est beaucoup plus important que le récit de Grinim et de La Harpe.

(s) Cette allégation nest j)as juste, il ni/ avait pas de registres à Scellières, et racle a été écrit sur une feuille vulanlc.

volonté, il puisse être transporté à Ferney, lieu qu'il a choisi pour sa sépulture. La ditte inhumation faite par nous Dom Potherat de Corbière \ prieur de la ditte Abbaye, en présence de Messire Alexandre Jean Mignot, abbé de la ditte Abbaye, conseiller du Roi en ses Conseils*, grand raporteur en la Chancellerie de France, neveu ; de Messire Alexandre François Paul de Dompierre'*, chevalier seigneur d'IIornoy, Fontaine Blanche, Maison, et autres lieux, conseiller du Roi en sa Cour de Parlement de Paris, petit-neveu ; de Messire Philippe François Marchant, seigneur de Varenne, écuyer, ancien maître d'Hôtel du Roi, cousin issu de germain ; de Messire Mathieu Henri Marchant de La Houlière, écuyer, chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis, brigadier des armées du Roi à commandant pour le Roi à Salces, aussi cousin issu de germain, avec nous soussignés : Sii>/ic : l'abbé MIG^'OT.

DE DOMPIERRE d'HoRNOY.

Marchant de Varennes.

Marchant de la Houlière.

J. Potherat de Corbière, Prieuré.

(i) Gaspard-Germain-Edme Potherat de Corbière.

(2) Et en son Grand-Conseil.

(3) Alexandre-Maine-François de Paule de Dompierre.

(4) Le fac-similé de cette pièce a été inséré dans le Dernier volanic des Œuvres de Voltaire . Paris, 1862.

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