‹ Voltaire mourantChapitre 17 sur 33 · I-ll · texte numérisé non relu

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(( Vous devriez bien dire à ce misérable Thiriot, qui s'est allé loger à cent lieues de moi, rue Beautreillis, de m'envoyer certaines nouveautez dont je n'ai connaissance qu'après coup. Je les recevrois et les rendrois avec le plus grand secret, dans les 24 heures.

« Revenons à la brochure, i" On dit que Des Barreaux n'est pas Tauteur du fameux Sonnet. Cela est certain.

Qp On dit que Rendre guerre pour guerre n'est pas françois. Mais ne dit-on pas Rendre injures pour injures, rendre (uniti es pour amitiés, etc.

3° Quoique vous existiez dans le district du Parlement du Bourgogne, vous n'êtes pas obligé de connoître

jourd'hui nous nous tenons au coin d'un bon feu. Alors vous étiez mon disciple, et aujourd'hui je suis le vôtre. Alors je vous aimais et vous ne me haïssiez pas. A cet égard, rien n'est changé, au moins de ma part, et je serais tenté de répondre aussi pour vous. Je voudrais pouvoir également répondre de votre santé comme de la mienne. Je me porte à un rien près comme en 709. Je bois assez bien, je mange de même, je dors encore mieux. Que je serais charmé si vous m'en pouviez dire autant ! Mais il n'y a pas d'année qu'on ne me vienne cinq ou six fois tenir des propos qui ne vous font pas le même honneur. Allons, mon ancien et cher ami, sacrifions tout à notre santé, dont la gaité est la cause ou l'effet. Que les d'Alembert et les Mairan décident lequel c'est des deux ? Peu m'importe pourvu que j'en jouisse. Les hommes, j'ai vécu assez pour les connaître, les hommes vaudraient-ils la peine que je perdisse un moment pour eux ? Qu'est-ce que la gloire cjui me viendra d'eux ? Moins que rien par rapport à mon bonheur. Qu'est-ce que les chagrins dont ils me menacent, si je veux obtenir la gloire ? C'est quelque chose de réel, et qui, grâce à ma faiblesse, peut m'empêcher d'être heureux. Je passe ma vie ante focuin, si fr/gus erit, avec Virgile, un Térence, un Molière, un Voltaire, et les six mois prochains si messis, in /lorto, aux Tuileries, dont je suis à quatre pas.

Voulez-vous bien faire mille et mille complaisances de ma part à M"® Denis. Et pour vous montrer que je me souviens encore du Pro Marcello, je vous dirai : U/ule est orsa, in codctn tevminetur oratio. Bonjour et bon an.

Je vais porter ceci à notre féal d'Argental.

La réponse (en prose et en vers) de Voltaire à cette lettre est datée de Ferney 4 Février 17O7.

Pierre Du Maij, ancien Conseiller en ce Parlement. Il est parlé de lui dans le Méuagiana de La Monnoye. G'étoit un grand Poëte latin. Il vivoit encore, plus qu'octogénaire, et aveugle, lorsque j'arrivai en iyo3 à Dijon. Dans ce temps-là j'aurois dit d'un grand l^oëte latin, ille me par esse ileo videtur. .l 'allai lui rendre mes hommages, et après connoissance faite, je ne l'abordois qu'avec une belle ode latine, qui ne me paroissoit que belle, mais que je croyois divine, quand il l'avoit louée. Ce bon vieillard avoit beaucoup connu Des Barreaux, qui, comme vous savez, alloit volontiers passer le temps des grandes chaleurs dans votre voisinage, àChallon sur Saône. En ce temps-là ce fut une mode que ceux qui se piquoient de savoir écrire, fissent leur Portrait en vers ou en prose. Vous connaissez le Recueil des Portraits de S. A. Mademoiselle de Montpensier. J'entends que vous me dites. Maudit bavard, viens donc au fait. J'y viens : Des Barreaux avoit fait son portrait en vers latins, dont voici le dernier :

Tartara non metuens^ non affectatus Olympiun.

J'ai oublié le reste. Vous qui n'oubliez rien, vous savez lusage que fait Horace, Satire IX, du verbe affectari^

(i) La satire IX (d'Horace) du premier livre ne contient à aucun temps le verbe affectare ; je ne l'ai pas rencontré non plus dans les satires VII, VIII et X que j'ai lues avec soin : je possède une édition du xviiie siècle accompagnée d'un lexique des mots qu'Horace emploie dans un sens un peu détourné, affectare n'y est point indiqué; le grand dictionnaire de Freund, trad. par Theil, ne cite pas Horace parmi les nombreux auteurs auxquels il renvoie au mot affectare. Des Barreaux emploie d'ailleurs ce mot avec son sens naturel, ce qu'il y a de particulier chez lui, c'est le participe passif affectatus en un sens déponent.

Je pense que la mémoire de l'abbé d'Olivet a bronché, ce qui arrive aux plus jeunes. Ne s'agirait-il pas d'Ovide, qui a dit dans ses Amours : Non ego sidercas ajfccto tangcrc sedes ?

et vous en trouverez l'application pittoresque dans Des Barreaux.

« Le bon Du May qui mangeoit souvent avec lui, disoit ([ue sa manière de boire, c'étoit presqu'à chaque morceau, mais à très-petits coups, et cela il l'appeloit se paiUarder la langue. N'allez pas, je vous en prie, lire cette dernière ligne devant Madame Denis. Car depuis qu'elle sait que je suis né le 3o mars 1682, elle ne manqueroit pas de s'écrier ici. Ah le vieux fou ! Je finis tout court, de peur que si j'ajoutois encore quelques lignes, il ne m'arrivàt d'ajouter quelque folie. T «/e, et Otivetuin^ ut facis^ aiiia.

(( Je vais envoyer ceci à notre cher Comte d'Argental qui le fourrera dans quelqu'une de ses dépêches. )5

Quel est le titre de la brochure oii il est question de Des Barreaux et quel est le nom de l'auteur ? Le « misérable Thiriot (ou Thierot) », désigné par l'abbé d'Olivet comme son pourvoyeur habituel de publications clandestines, était l'ancien camarade d'Arouet alors que tous deux griffonnaient des actes chez Maître Alain, procureur au Ghâtelet. Ce « bon garçon » de Thiriot, égoïste, paresseux, ami de ses aises et de son repos jusqu'à la trahison

11 me semble même (quoique je n'aie pas retrouvé la citalion dans Freund), et peut-être ma mémoire me trompe-t-elle, que Virgile termine ainsi un vers :

Vlamquc affecial Olympo.

Et Des Barreaux ne s'en serait-il pas souvenu. (Extrait d'une lettre de JM. Raymond Toinet.)

et l'improbité, A^vait aux crochets de Voltaire^ et se faisait depuis une dizaine d'années le distributeur de ses pamphlets irréligieux. L'abbé d'Olivet était, à cet égard, parfaitement renseigné, et s'il entame une discussion grammaticale c'est qu'il savait mieux que personne s'adresser à l'auteur même. Il n'ignorait pas que le Seigneur de Ferney ne combattait jamais la tête liante mais frappait toujours dans l'ombre ; il le découvrait aisément sous ses nombreux pseudonymes ~ et n'éprouvait nul embarras, connaissant l'homme, à en distinguer les ouvrages. Les nouveautés « réclamées » par l'abbé d'Olivet n'étaient autres que les libelles anti-chrétiens sortant de la fabrique du Philosophe dont il acceptait ou rejetait la paternité suivant ses convenances. Ce point de départ admis et la date de 1767 il était aisé d'être fixé sur le titre de la brochure, le voici : Lettres à son Altesse Monseigneur le prince de *** (Brunswick] sur Rabelais et sur d'autres auteurs accusés d'avoir mal parlé de la religion chrétienne. Amsterdam, Marc-Michel Rey [Genévej 1767, in-8 de 3 IT. et i44p-P-^-

Ces lettres circulaient déjà en novembre 1767 (Mémoires de Bachaumont, 19 novembre), elles sont

(i) Gustave Lanson : Voltaire, 1900, p. i "i : "N'oltaire ne se lassa jamais de le servir et de lui pardonner.

(2) Quérard en a compté l'î^ !

(3) Dix lettres avec le nom de Londres et le millésime 1768, in-12 de 3 ff. non chiff. et 1 14 P-P-, a un double frontispice : l'un est pareil à celui de l'édition en 144 p.p., l'autre porte : Catalogue raisonné des esprits forts depuis le curé Rabelais, jusqu'au curé Jean Meslier, dressé par M. P. ^^, professeur en théologie. Berlin, I. Pauli, 1768.

On trouve aux pp. 109-1 14 un morceau qui nest pas de Voltaire.

adressées à Charles Guillaume de Brunswiek-Lunebourg, né le 9 Octobre ly'iS, commandant l'armée prussienne contre la France en 1793 et mort à Altona le 10 novembre 1806 des suites d'une blessure reçue le i4 octobre précédent.

Voici maintenant la réponse de Voltaire à l'abbé d'Olivet :

Ferney, 29 janvier 1768.

(( Vous m'écrivez, sans lunettes, des lettres charmantes de votre main potelée, mon cher maître, et moi, votre cadet d'environ dix ans, je suis obligé de dicter d'une voix cassée.

« Je n'aimerai jamais reiids-nioi guerre pour guerre^ pour la raison que la guerre est une affaire qui se traite toujours entre deux parties. L'immortel, l'admirable, l'inimitable Racine a dit^ :

Rendre meurtre pour meurtre^ outrage pour outrage. Pourquoi cela ? c'est que je tue votre neveu quand vous avez tué le mien ; c'est que si vous m'avez outragé, je vous outrage. S'ils me disent /;o?'îr, je leur répondrais /"èp-e, disait agréablement le correct et l'élégant Corneille. De plus, on ne va pas dire à Dieu : Rends-moi La guerre. Peut-être l'aversion vigoureuse que j'ai pour ce misérable sonnet de ce faquin d'abbé de Lavau me rend un peu difficile :

Et dessus quel endroit tombera ma censure Qui ne soit ridicule et tout pétri d'ennui !

'i) Alhalle, acte 11, scène 7,

c( Tartara non metuens, non affectatus Olympuni^ est un vers admirable ; je le prends pour ma devise.

« Savez-vous bien que s'il y a des maroufles superstitieux dans votre pays, il y a aussi un grand nombre d'honnêtes gens d'esprit qui souscrivent à ce vers de Tartara non metuens?

u Vivez longtemps, moquez-vous du Tartara. « Que dis-tu de mon extrême-onction? disait le Père Talon '^ au Père Gédoyn% alors jeune jésuite. — Va, va, mon ami, continua-t-il, laisse-les dire, et bois sec. « Puis il mourut^ Je mourrai bientôt, car je suis faible comme un roseau. C'est à vous à vivre, vous qui êtes fort comme un chêne. Sur ce, je vous embrasse vous et votre Prosodie, le plus tendrement du monde.

(' N. B. Je suis obligé de vous dire, avant de mourir, qu'une de mes maladies mortelles est l'horrible corruption de la langue qui infecte tous les livres nouveaux. C'est un jargon que je n'entends plus ni en vers ni en prose. On parle mieux le français ou le françois à Moscou qu'à Paris. Nous sommes comme la République romaine qui

(i) Trad. : Sans crainte de l'Enfer et sans souci du Ciel.

(2) Nicolas Talon, né le 3i Août 160 j à Moulins, mort le 29 Mars 1691 à Paris. Il entra dans la Compagnie de Jésus en 1G21, le 9 Octobre.

(3) Nicolas Gédoyn, né à Orléans le i5 juillet 16G7, entra au Noviciat des Jésuites en 1G84, resta dix années dans cette Compagnie, membre en 171 1 de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lellres, et eu 1-18 de l'Académie française.

(4) Cette anecdote est bien invraisemblable. Le Père Talon mort en 1691 n'a jamais passé pour impie et libertin. A cette époque Gédoyn avait 24 ans et n'était pas encore sorti de la C''^ de Jésus. Kn 1768, au moment où écrivait Voltaire, Gédoyn lui-même était mort depuis 22 ans ! En matière d'impiétés, la bonne foi de Voltaire esl plus que suspecte.

donnait des lois au deliors quand elle était déchirée au dedans » .

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