LE SONNET UU PÉNITENT EST-IL DE L'ABBÉ DE LAVAU
Quelles raisons Voltaire apporte-t-il pour ôter à Des Barreaux ce sonnet du Pénitent :
Grand Dieu! tes jugemejis sont remplis cV équité : Tous jours tu prends plaisir à nous estre propice ; Mais j'ay fait tant de mal, que jamais ta honte Ne peut me pardonner sans choquer ta justice.
Guy, mon Dieu, la i^randeur de mon impiété Ne laisse à ton pouvoir que le choLv du supplice : Ton intérest s'oppose à ma félicité, Et ta clémence mesme attend que je périsse.
Contente ton désir puisqu'il t'est glorieux :
Offense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux ;
Tonne, frappe, il est temps; rends-moy guerre pour guerre.
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J'adore en périssant la raison qui t'aigrit, Mais (/cssiis quel endroit tombera ton tonnerre, Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ.
Il invoque :
I*' le désaveu du Poëte ;
2" une lettre de l'abbé de Lavau à l'abbé Servien, lettre dans laquelle le premier se déclarerait l'auteur du sonnet (Catalogue des Ecrivains français du Siècle de Louis XI \\ article Des Barreaux) .
Sur le désaveu
Où Voltaire a-t-il pris le désaveu ? Dans une note de Brossette, édition des Œuvres de Boileau de 1716, (2 vol. in 4"^) : « Le fameux sonnet du Pénitent qui commence par ce vers : Grand Dieu! tes jugeniens sont remplis d'équité, a toujours passé pour être de Des Barreaux, cependant il se fâchait tout de bon quand on lui en parlait, il fit même d'assez mauvais vers français pour le désavouer, quoique d ailleurs ce sonnet soit fort beau. » Ces vers ont échappé à nos recherches — nous ne le regrettons pas autrement — quelle portée auraient-ils en face de cette épigramme de Denis Sanguin de Saint-Pavin, son compagnon de débauche :
Tir sis tremble : Il est incertain Quel doit estre un jour son destin., Il chans^e à tout moment de vie :
Malade, il est /tomme de bien ;
En pleine santé, grand impie; Mort, il craint de n'estre plus rien.
Que je plains son inquiétude !
C'est en vain qu'il prétend connoistre le futur ;
Qu'il mette toute son étude A jouir du présent : C'est tous] ours le plus sûr^.
Inutile de se préoccuper de la dénégation de Des Barreaux, d'autant que les désaveux en matière littéraire ne comptent guère, pour Voltaire moins que ppur tout autre car il a passé sa vie à renier effrontément la plus grande partie de ses ouvrages. Il l'a dit expressément : (( Le mensonge n'est un vice que quand il fait du mal ; c'est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment, et toujours. Mentez, mes amis, mentez ; je vous le rendrai dans l'occasion". »
Ce premier argument est inexistant.
Sur la lettre de l'abbé de Lavau
Cette lettre est antérieure à 1694, année de la mort de l'abbé de Lavau ; Voltaire l'a eue en mains avant 1714 si l'abbé Servien la lui a communiquée ; or en 1 714 il finissait ses humanités au collège Louis le Grand ! Après cette date elle lui serait parvenue de seconde main. En dehors de
(i) Cette épigramme était inédite, elle a été publiée pour la première fois dans notre Bibliographie des recueils de poésies publiés de 1697 à 1700, t. III, p. 527.
(2) Lettre à Thiriot du 21 octobre 173G.
Voltaire, personne n'a vu cette lettre, elle est toujours inédite en 1908. Elle démontrerait que l'Abbé de Lavau a réclamé le sonnet du Pénitent, il l'aurait fait « étant jeune et inconsidéré^ » (inconsidéré, parce que cet acte de foi chrétienne serait le désaveu du libertinage de TAbbé !). Le Patriarche de Ferney n'ajoute aucun détail et ne nous apprend pas, oubli regrettable, à quel moment ce sonnet a été composé. Les mémoires du temps sont muets sur l'abbé de Lavau ; nous ignorons son âge en i()G8, année de la première impression du sonnet, nous savons seulement que, chargé d'une mission en Allemagne, puis à Rome, il était entré en 167 1 dans les ordres après avoir abandonné la diplomatie. Nommé Garde des livres du Cabinet du roi au Louvre, il fut reçu le 4 mai 1679 '^ l'Académie française en remplacement de Habert de Montmor. M. Le Gendre, abbé de Clairfontaine, est le seul écrivain contemporain (en dehors de l'abbé d'Olivet) qui l'ait mis en cause un peu longuement à propos de la querelle des anciens et des modernes. Rien ne laisse pressentir dans les lignes suivantes l'auteur du sonnet du Pénitent, on se garde de lui en faire honneur, ce silence est significatif : « 1693. M. de Paris (M'' de Harlay) fit agiter cette question (celle de la prééminence des anciens sur les modernes) devant lui, il voulut que je prisse part ; je m'en défendis, d'autant qu'à demeurer neutre on juge plus sainement quia tort ou raison. Le poëte Martignac (précepteur du marquis de Chanvallon, neveu de l'Archevêque) fut le tenant des
(i) Catalogue des Ecrivains français du Siècle de Louis XIV, notice sur Des Barreaux.
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anciens. Il portait son culte jusqu'à l'idolâtrie, c'est-à-dire jusqu'au ridicule. Il y entrait sans doute de la reconnaissance : il avait pris dans leurs ouvrages ce qu'il y avait de supportable dans les siens. Le champion des modernes fut l'abbé de Lavau, homme de quelque naissance, qui ayant fait le mariage d'une des filles de Golbert avec le fils aîné de la maison de Mortemart, ne demanda pour récompense qu'une place à l'Académie ; ce fut à sa confusion : il n'était point homme de lettres ; il disait pour se disculper que beaucoup étaient entrés pour faire preuve de littérature. Ni lui ni Martignac ne défendit bien sa cause, elle était en mauvaises mains. Le Prélat n'en fut pas fâché, il aimait à briller aux dépens d'autrui\ »
Voilà donc un académicien, sans bagage littéraire ^ ayant à son actif quatorze vers remarquables et remarqués et il les laisse passer, sans protester, sous le nom d'un autre. Dès 1671, dans le t. I du Recueil de poésies chrestiennes et diverses, dédié à ]\P' le Prince de Gonti^ ces quatorze vers sont donnés à Des Barreaux et l'abbé de Lavau ne rectifie pas ! Une seconde édition, ou plutôt les exemplaires invendus de la première sont remis en circulation en 1679 et en 1682 avec des additions, réclame-t-il ? Non. Douze ans plus tard, il disparait au milieu de l'indifférence générale.
(1) Mémoires àe Louis Le Gendre, abbé de Clairfontaine, Magasin de librairie, 1809, p. !^'^\.
(2) On n'a même pas conservé le texte de son discours de réception.
(3) Ce recueil est dû, en réalité, à Loménie de Brienne, quoiqu'il porte le nom de La Fontaine.
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Le second historien de TAcadémie française, le continuateur de Pellisson, Tabbé d'01ivet\ en 1729, dans sa notice sur l'abbé de Lavau semble ignorer qu'il ait taquiné la Muse ; il ne relate aucun incident de son existence auquel s'appliquerait le sonnet du Pénitent. Ces alexandrins d'une envolée superbe, qui traduisent le retour à la foi d'un pécheur endurci, ne peuvent être d'ailleurs l'œuvre d'un novice en poésie, à moins d'admettre quelqu'intervention surnaturelle, l'inspiration divine, un miracle, car les anthologies publiées de i65o à 1700 ne contiennent même pas un distique de l'abbé de Lavau ! \'oltaire se refusant à croire aux miracles, comment cet esprit d'ordinaire si perspicace a-t-il oublié d'éclairer sa lanterne ? Gomment ne s'est-il pas aperçu que son affirmation rencontrerait des incrédules, et qu'on traiterait son article sur Des Barreaux comme il a traité les vérités chrétiennes ? Nous allons trop vite. Voltaire aurait déniché encore une soidisant pièce de l'abbé de Lavau, mais il l'a servie parcimonieusement : quatre vers sur les seize de Lépitaphe de Lully. Soyons plus généreux :
O Mort, qui cachez tout dans vos d émeuves sombres,
Vous, par qui les plus o-ra/uls Héros ^
lSous préte.vte d'un plein repos^
Demeurent obscurcis sous d'éternel les ombres ;
Pourquoi venir par un faste nouveau,
Renouveller la, scandaleuse I/istoire
i) Histoire de l'Académie française. Paris, 1729, 2 vol. in-12 l'ire éd.
D'un Libertin incliii^ne de Mémoire Peut-estre même indigne du Tombeau ?
S'est-il jamais rien vu de si mauvais exem^ple : L'Opprobe de nos jours triompher dans un Temple Ou Von rend à genou.r hommage au Roy des deux? Ali ! cachez pour jamais ce spectacle odieux, Laissez tomber, sans plus attendre.
Sur ce buste Ji ont eux vostre fatal rideau. Et ne montrez que le flambeau Qui devroit avoir mis V original en cendré.
Est-ce fatalité ? le doute, l'affreux cloute subsistait avant 1767. Y a-t-il même doute? Non. Dès 17.20, cette épitaphe est insérée dans la seconde édition des Œuvres d'Etienne Pavillon et dans les suivantes de 1747 et 1760, cette dernière due aux soins de Lefèvre de Saint-Marc. Voltaire ignorait-il Pavillon ? Pas le moins du monde, il le mentionne dans le Temple du Goût et dans le Catalogue des Ecrivains du Siècle de Louis XIV ^
Voilà bien des impossibilités se dressant devant la thèse de Voltaire ; en dehors de son autorité aucun indice, si faible soit-il, n'est en faveur de Tabbé de Lavau.
Le sonnet du Pénitent n'appartient donc pas à l'abbé de Lavau : il n'a pas eu l'occasion de le penser, il était incapable de Fécrire. Ce point acquis, est-il de Des Barreaux ?
(i) P. Il/,, t. XIV de l'éd. Moland, Cat. des Écrivains français du Siècle de Louis XIV.