‹ Voltaire mourantChapitre 21 sur 33 · LE SONXKT DU PÉNITENT EST-IL DE DES BARREAUX · texte numérisé non relu

LE SONXKT DU PÉNITENT EST-IL DE DES BARREAUX

Examinons successivement pour Des 13arreaux :

i'* Les circonstances de sa vie qui justifieraient ce sonnet ;

2^ Les témoignages contemporains ; 3*^ Son talent poétique.

L'inconsistance ou, si on aime mieux, les variations des idées philosophiques du disciple de Théophile est suffisamment établie par Saint-Pavin (on connaît son épigramme) et par d'autres témoins : d'après Tallemant des Réaux^ : « Il a tousjours esté impie ou libertin, car bien souvent ce n'est que pour faire le bon compagnon. Il le fît bien voir en une grande maladie qu'il eut ; car il fit fort le sot et baisa bien des reliques. Quelques mois après, ayant oiiy un sermon de l'abbé de Bouzez (Bourzeis, de l'Acad. fr.), il lui fit dire par Mad. Saintot qu'il vouloit faire assault de religion contre luy. Je le veux bien, répondit Tabbé, à la première maladie quil aura^ « et Nicolas Ghorier"' : a Je ne sais pas s'il y eut jamais homme plus illustre ou plus diffamé. Esprit audacieux et téméraire, sans constance comme sans courage, il mêloit le ciel et la terre, contempteur des dieux par une molle et lâche dissimulation, c'était un véritable Gapanée. Tout cela n'était que feinte, car pour peu qu'il réfléchit, il tremblait. Ce Dieu qu'il niait

(i) Historiettes, t. W , p. '18, de l'éd. donnée par Paulin Paris. (2) Vie de Pierre de Baissât (en latin), 1680, in-i'2.

clans ses discours mensongers, à la moindre crainte il l'adorait en suppliant. En pleine santé, il délirait. 11 se mentait à lui-même et n'avait nulle foi en son imposture. 11 s'en imposait à lui-même à bon escient et à dessein. »

Des Barreaux a-t-il subi une de ces crises physiques ou morales, une maladie grave où la foi des jeunes années reprend soudainement son empire ? Cette crise, cette maladie, Guy Patin l'annonce dans sa lettre du 28 mai 1666 : a On me vient dire que le débauché M. Des Barreaux est mort, belle àme devant Dieu s'il y

croyait » et le 18 juin suivant, Guy Patin insiste :

a On ne dit plus rien de M. Des Barreaux, je ne sçay où il est à présent. 11 a vécu de la secte de Crémonin : point de soin de leur Time et guères de leur corps, si ce n'est trois pieds en terre. >> Un an et demi après, le sonnet du Pénitent est imprimé dans la Seconde partie du recueil de pièces galantes en prose et en vers, de Madame la Comtesse de La Suze et d'une autre dame, comme aussi de plusieurs et différents autlieurs. Paris, (rabriel Quinet, 1608^ sous le titre : Sonnet du sieur D** B*** en mourant. Le rapprochement des dates est suggestif, les initiales sont probantes. Loménie de Brienne, trois ans plus tard, en 1671, l'insère, on Ta vu, dans le t. I d'un Recueil de poésies chrétiennes et diverses... avec, cette fois, le nom de Des Barreaux en toutes lettres".

A quelle source les collecteurs de ces recueils allaient-

(i) L'achevé d'imprimer est du 3i Décembre 1667. Le sonnet du Pénitent est à la page lïl.

{■A P. '^iG.

ils s'approvisionner Je pièces inédites ? Sinon clans les nombrenx manuscrits oii les curieux du xvii^ siècle copiaient les poésies qu'on se passait de main en main. La plupart de ces manuscrits sont venus s'échouer dans nos grandes bibliothèques publiques : Bibliothèque Nationale, Bibliothèque JMazarine, Bibliothèque de l'Arsenal, Bibliothèque Sainte-Geneviève. Nous les avons compulsés avec soin ; beaucoup renferment le sonnet du Pénitent, quelquefois sans signature, souvent avec celle de Des Barreaux, jamais avec celle de l'abbé de Lavau ou d'un autre auteur. N'est-ce pas là une présomption favorable à regard de Des Barreaux ? Mais une présomption ne vaut pas un témoignage direct, celui d'un contemporain, d'un ami par exemple. Eh bien ! ce témoignage, Boursault, l'adversaire de Boileau, va nous le fournir sous la forme d'une lettre adressée à Des Barreaux reproduisant ce sonnet et dans laquelle il rappelle que Des Barreaux lui avant « témoio-né de si bonne heure toute la tendresse et toute la bonté d'un père, il embrasse avec avidité la première occasion qui se présente de lui marquer toute la reconnaissance et tout le respect d'un lils » et plus loin : (( Ce fut vous (je m'en fais trop d'honneur pour le cacher) qui me trouvâtes le premier des dispositions à la poésie ;

la vôtre me servit de règle pour y réussir » Cette

lettre a paru en juin 1697 \ elle est décisive. N'omettons pas une dernière preuve venant d'un homme traité par 'Voltaire de « philosophe judicieux, éternel honneur de la

(i) Lettres nouvelles de M. Boursault, 1G97, ''i"''^! P- '-^'i'

raison humaine » : Dans l'article Des Barreaux de son Dictionnaire critique (i'^' édition, 1697) composé sur des mémoires qui lui avaient été communiqués, Pierre Bayle est non moins affirmatif : « Il avait fait un sonnet dévot deux ou trois ans avant sa mort (il fallait écrire sept ans) qui est connu de tout le monde et qui est très beau. »

Le talent poétique de Des Barreaux étant hors de question après nos citations \ le sonnet du Pénitent n'a donc pu être écrit que par lui.

(i) Des Barreaux non seulement était bon poète, mais il récitait ses vers d'une telle sorte qu'il en doublait le prix. René Le Pays nous en a laissé le témoignage : A INIad. L. P. D. Y. D. C. Il luy dit ses sentimens sur trois sonnets faits par M. I). B. (Des Barreaux). Lettre XIL « En

sortant hier de chez vous, je perséculay si fort Monsieur des B qu'il

me donna les trois sonnets qu'il avoit récitez en vostre présence, et que nous avions tant admirez. Mais, Madame, oseray-je vous le dire ? Depuis que je les ay écrits, je ne les trouve plus beaux. L'air dont cet Illustre débauché nous les débita, y ajoùtoit tant de force et d'agrément, qu'il estoit difficile de ne se laisser pas emporter à l'harmonie du son et à la nouveauté des pensées. Mais depuis que je les ay veus sur le papier, dépoiiillez de ces deux avantages, et ornés de leur seule beauté, dans les mêmes vers et dans les raesmes pensées, je u'ay plus trouvé les mesmes appas, ny la mesme délicatesse. Je m'imagine que la copie que je vous envoyé vous donnera les mêmes sentimens, et qu'elle vous fera repentir de vostre admiration et de l'excez de vos louanges. Il faut avouer. Madame, que la parole et la nouveauté sont des véritables trompeuses et tout leur éclat n'est le plus souvent que foui-berie et imposture. La parole d'un homme qui récite bien, se glisse je ne sçay comment dans nostre esprit, le surprend par son harmonie, et l'emporte sans qu'il ait le tenqDS de se reconnoistre. La nouveauté est encore plus adroite, elle prend nostre âme par son foible, elle y entre par un endroit dont elle n'avoit point de soupçon ; et ce qu'il y a de plus estrange, c'est que nostre âme est ravie de cette surprise, et qu'elle sçait bon gré qu'on entre chez elle par une porte qui n'avoit point esté ouverte. Elle trouve d'abord des charmes en cette fourbe : mais quand la fourbe luy est conniie, bien souvent elle la méprise, et s'estonne de s'estre estonnée de si peu de chose. En cela. Madame, le plaisir a quelque rapport avec la douleur. Quand nous recevons quelque coup impréveu, d'abord il nous surprend et nous abat; mais lors que le premier trait de la douleur a fait son effort, elle s'émousse et devient si

Page 1