LETTRE DE TRONCHIN
APRÈS LA MALADIE QUE VOLTAIRE EUT A FERNEY DANS LES PREMIERS MOIS DE 1773.
« Et Voltaire en est réchappé ! Je ne m'y étois pas attendu ; je parie qu'il a fait et qu'il fait donner au diable tous ses entours. J'en juge d'abord par son caractère et par une lettre très chagrine qu'il a écrite à M. d'Argental. S'il meurt gaiement comme il l'a promis à Horace, je serai bien trompé. 11 ne se gênera pas pour madame Denis, pour la nièce de Corneille, pour ses gens, en un mot pour un si chétif parterre qui n'en vaut pas la peine ; il se laissera tout bonnement aller à son humeur, à sa poltronnerie, et à la peine qu'il aura de quitter le certain pour l'incertain ; car, quoique Fréron, Clément, Sabatier, Caveyrac, etc., dérangent un peu sa béatitude, il faut convenir qu'il lui en reste assez pour préférer ce qu'il lui en reste à un avenir qui n'est pourtant pas aussi clair que le ciel des îles d'Hyères, ou que celui de Montauban, aux yeux d'un octogénaire né poltron et un peu brouillé avec la vie éternelle. Je le crois fort affligé de sa fin prochaine ; je parie qu'il n'en plaisante point. La fin est pour Voltaire
un fichu moment, s'il conserve sa tète jusqu'au bout. N***, qu'on dit mourant, a-t-il conservé la sienne ? Ce sont deux êtres bien différents mais qui n'iront pas gaiement quo clives Tidlus et Aiicus. Tous deux seront de plats mourants. Le dépit et la peur produisent alors le même effet : N... enragera et Voltaire tremblerai
Ces prévisions pessimistes devaient être dépassées par la réalité et ce même Tronchin en évoque le spectacle saisissant :