LETTRE DE TROXCHIX DU 27 JUIN 1778 A BONNET
« Si mes principes, mon bon ami, avoient eu besoin que j'en serrasse le nœud, l'homme que j'ai vu dépérir, agoniser et mourir sous mes yeux en auroit fait un nœud gordien, et, en comparant la mort de l'homme de bien, qui n'est que la fin d'un beau jour, à celle de Voltaire, j'aurois vu bien sensiblement la différence qu'il y a entre un beau jour et une tempête, entre la sérénité de l'àme d'un sage qui cesse de vivre et le tourment affreux de celui pour qui la mort est le roi des épouvantemens. Grâce au Ciel, je n'avois pas besoin de ce spectacle ; cependant Oliin ineininisse juvahit. Cet homme, donc,
(i] L. Perey et G. Maugras : La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney, i88j, p. .'iSS.
Cette appréciation cruelle de Tronchin sur Voltaire n'était d'ailleurs que le reflet d'une opinion exprimée trentre-quatre ans auparavant et que le temps n'avait fait que confirmer : il écrivait d'Amsterdam le 1 3 juillet 1739 à son ami Jaucourt : « Il est bien mortifiant pour l'esprit humain de penser que, malgré qu'on en ait, Voltaire est un fripon, un étourdi, un homme sans jugement et sans conduite. (Catalogue Charavav, 1878, n" Yii.)
étoit prédestiné à mourir dans mes mains. Je lui ai toujours parlé vrai, et malheureusement pour lui, j'ai été le seul qui ne l'ait pas trompé. Oïd mon ami, m'a-t-il dit bien souvent, il n'y a que vous cjui m'ayez donné de bons eoiiseils ; si je les avois suivis, je ne serois pas dans Vaffreu.v état ou- je suis, je serois retourné à Ferney, je ne me serois pas enivré de la fumée qui m'a fait tourner la tête ; oui, je n'ai avalé que de la fumée. Vous ne pouvez plus m' être bon à j^ien ; envoyez-moi le médecin des fous. Par quelle fatalité faut-il que je sois revenu à Paris/ Vous ni avez dit en arrivant qu'on ne transplantoit point un. c/iêne de quatre-vingt-quatre ans et vous me disiez vrai. Pourquoi ne vous ai- je pas crâ? Et quand je vous ai donné ma parole que je partirais dans la dormeuse que vous m'aviez procurée, pourquoi ne suis-je pas parti^? Ayez pitié de moi, je suis fou. Il devoit partir le surlendemain des folies de son couronnement à la Comédie-française ; mais le lendemain matin il reçut une députation de l'Académie française qui le conjura de l'honorer de sa présence avant de partir'. Il s'y rendit l'après-dînée, et là, par acclamations, il fut fait Directeur de la Compagnie. Il accepta la direction qui est de trois mois. Il s'enchaîna donc pour trois mois et de sa parole à moi donnée, rien ne resta. Dès ce moment-là jusqu'à sa mort, ses jours n'ont plus été qu'un ouragan de
(i) Wagnière a rapporlé cette conversation presque textuellement : Mémoires sur Voltaire. Paris, André, i8u6, t. I""", p. i!\'\.
(2) Tronchin se trompe. L'apparition à l'Académie cl la C représentation d'Irène eurent lieu toutes deux le '^o mars.
folies. Il en étoit honteux. Quand il me voyoit, il m'en demandoit pardon, il me serroit les mains, il me prioit d'avoir pitié de lui et de ne pas l'abandonner, surtout ayant de nouveaux efforts à faire pour répondre à l'honneur que l'Académie lui avoit fait, et pour l'engager à travailler à un nouveau dictionnaire à l'instar de celui de la Grusca. La confection de ce dictionnaire a été sa dernière idée dominante, sa dernière passion. Il s'étoit chargé de la lettre A, et il avoit distribué les vingt-trois autres à vingt-trois académiciens, dont plusieurs, s'en étant chargés de mauvaise grâce, l'avoient singulièrement irrité. Ce sont des fainéants, disoit-il, accoutumés à croupir dans l'oisiveté, mais je les ferai bien marcher; et c'étoit pour les faire marcher que, dans l'intervalle de deux séances, il a pris en bonne fortune tant de drogues et a fait toutes les folies qui ont hâté sa mort, et qui l'ont jeté dans l'état de désespoir et de démence le plus affreux. Je ne me le rappelle pas sans horreur. Dès qu'il vit que tout ce qu'il avoit fait pour augmenter ses forces avoit produit un effet tout contraire, la mort fut toujours devant ses yeux. Dès ce moment la rage s'est emparée de son àme. Rappelez-vous les fureurs d'Oreste : Furiis agita tus ohiit \ »
Le doute peut-il encore exister ? Nous ne le croyons pas.
(i) Cette lettre a été publiée pour la première fois dans les Étrennes Nationales de Gaullieur, Genève, i8jj, III® année, pp. 20J-208. Elle se trouve à la Bibl. de Genève Ms. Bonnet, Copies de lettres, t. X.
Le contraste entre l'existence extérieure de Voltaire dans les derniers mois de son séjour à Paris toute d'apothéose et celle qu'il menait dans son lit, misérable et abandonné à l'hôtel du marquis de Villette, est navrant. Autour de lui nulle sympathie, nulle affection. Son secrétaire Wagnière, le seul être qui l'aimait réellement — avec Belle et Bonne (Madame de Villette) — d'une façon désintéressée écrit : « J'ai été témoin des scènes les plus indécentes dans la chambre du malade, lorsqu'il était encore en très grand danger. Au bruit qu'on y faisait on aurait dit qu'il y avait des paysans ivres prêts à se battre. On n'avait aucun égard pour les ordres du médecin, ni aux instances du malade qui ne cessait de s'écrier qu'on le tuait ^
(( M. Racle, ingénieur établi à Ferney, ami de M. de Voltaire, et qui se trouvait à Paris dans ce temps (mai 1778] n'ayant pu, malgré ses prières et diverses tentatives, obtenir de le voir, trouva enfin le moyen de s'introduire secrètement auprès de lui : il le vit tout seul dans sa chambre, sortant du bain, mourant de froid. Ce Vieillard lui fit de grandes lamentations sur le peu de soins que l'on prenait de lui, et lui dit combien il était à plaindre de ce que j'étais absent, qu'il craignait que je ne fusse tombé malade aussi, ajoutant : AJi ! s'il avait été ici, je ne serais pas dans le triste état oit vous nie voyez. Je
\ï) Wagnière, t. I""', p. i3o.
craindrais d'être accusé d'imposture, si je racontais en détails l'abandon affreux et l'état misérable où M. de Voltaire s'est trouvé réduit les vingt derniers jours de sa vie, le cœur saignerait de douleur et d'horreur\ )i
Madame Denis, sa nièce, n'espérant plus rien de l'exploitation de son prestige et de sa gloire, attendait avec impatience son héritage, elle trouvait qu'il résistait trop longtemps à la maladie : « Jamais^ dit Wagnière, je Il ai vu Madame Denis verser une larme sur l'état de son onele ou sur sa mort... Madame Denis m'avoua, au moment de mon retour à Paris, que son grand souci depuis trente jours avait été de savoir comment elle pourrait enterrer son oncle. Elle ajouta : A^ous mirions été très embarrassés s'il en était revenu parce qu'il aurait pu avoir encore des moments lucides'. Malgré les instances de Tronchin (il annonçait une crise fatale si son client ne s'arrachait pas à la vie fiévreuse de Paris), malgré les supplications du malade, elle se refusait à retourner à Ferney et manœuvrait de façon à mettre obstacle à toute libéralité de sa part et à s'assurer le bénéfice d'un testament du 3o septembre 1776 qui la favorisait et dont elle craignait la révocation ; dans ce
(i) Wagnière, t. I", p. IJ9.
(2] Wagnière, t. P% p. 49'-^- Madame Denis craignait-elle d'être amenée à expliquer devant des tiers ses manœuvres tendant à empêcher Voltaire de recevoir son notaire M. Dutertre, et de jNI. Autran, agent de change, les 80000 livres qu'il avait demandées à son banquier lyonnais et dont il est question plus loin. — Wagnière, t. P'', p. iGo. D'ailleurs le Patriarche de Ferney ne s illusionnait pas sur les sentiments de sa nièce : « Il lui interdisait sa chambre dès le 26 mai et elle ne le revit plus jusqu'à sa mort. »
but elle interceptait les lettres et billets adressés par Voltaire à M. Autran, agent de change, chargé par son banquier Schérer de lui verser 80000 livres et le malheureux ao^onisant est mort avec la conviction que cette somme lui avait été volée ' ; elle écartait également de son lit M« Dutertre, le notaire, dont il réclamait la présence avec insistance^.
Dès le 26 mai elle faisait préparer son carrosse pour le mener enterrer ^
(i) Wagnière, d'après les ordres de son maître, en passant par Lyon, lui lit tenir 80000 livres par M. Schérer, son banquier. Cette somme fut envoyée à M. Autran, agent de change à Paris, qui fit prier M. de Voltaire de passer chez lui. Le Patriarche répondit qu'étant malade, il demandait à M. Autran de venir lui-même. Il donna le billet à son cuisinier, ALadame Denis le lui retira des mains et lui dit de répondre qu'il n'avait pas trouvé M. Autran, à qui le malade écrivit encore plusieurs autres billets qui ne purent parvenir à leur adresse, il est mort dans l'idée que cette somme lui avait été volée. (Wagnière, t. I", p. i53 et
Dans la nuit du jeudi au vendredi aS mai à 3 heures du matin (5 jours avant sa mort). Voltaire dicta au domestique même de Madame Denis un billet secret destiné à Ferney, billet qui prouve le machiavélisme de sa nièce et le succès de ses manœuvres. Ce billet a été publié par MM. Perey et Maugras : « Je me meurs, mon cher Wagnière, il paraît bien difficile que j'en réchappe. Je suis bien puni de votre départ, d'avoir quitté Ferney, et d'avoir pris ma maison à Paris, Jai recours à vous pour être payé de M. Schérer, qui est, comme vous le savez, dépositaire de toute ma fortune. J'attends de vous cette consolation dans les inquiétudes mortelles où me plonge mon état... »
11.) a II écrivit aussi plusieurs fois à son notaire, M. Dutertre, pour le prier de venir près de lui. Celui-ci ne reçut aucun des billets, il supplia alors, un soir, Madame de Saint-Julien d'aller elle-même le chercher, elle en fit part à Madame Denis, qui lui répondit que M. de Voltaire étant fou, elle ne devait pas se charger de cette commission. Le malade réitéra sa prière, elle le dit encore à Madame Denis qui lit la même réponse. Lorsqu'elle revint auprès de lui, voyant qu'elle n'amenait pas M. Dutertre, il s'écria avec désespoir : Ah ! grand Dieu ! vous êtes donc. Madame, comme tout le monde, vous me trahissez aussi ». (Wagnière, t. l''', p i58.j
(3) Wagnière, t. l'^p. l'Jo.
A peine le cor[)s de Voltaire déposé ù l'Abbaye de Scellières, au lendemain de la décision de l'Académie française fixant l'éloge du Patriarche comme sujet du prix annuel de poésie, Madame Denis négociait la vente de Ferney au marquis de Villette \ elle cédait sa bibliothèque à l'Impératrice de Russie moyennant i35ooo livres, et ces deux opérations menées à bien elle ne tardait pas (janvier 1780) à se remarier. Veuve d'un commissaire des guerres, puis maîtresse de Voltaire, elle épousait à 68 ans un nommé François Duvivier ou plutôt Vivier, dit Nicolas Toupet, riche à 3o 000 livres de rentes. L'élu de son cœur, estropié d'un bras, avait 58 ans et en paraissait trente de moins qu'elle ~.
Le marquis de Villette valait moins encore que Madame Denis ; de mœurs honteuses, sans cœur et sans cou-
(i) ^ladame Denis écrivait à Wag-nière le 29 septembre 1778 : « Je voudrais que le feu fut à Feruey. » (Wagnière, t. P'', p. 168, note.)
« Trois mois après la mort de son oncle, nous reçûmes à Ferney la nouvelle que cette terre, f[ui devait rester toujours dans sa famille, venait d'èti-e vendue à M. le marquis de Villette pour deux cent trente mille francs. L'indignation y fut extrême, ainsi que dans les environs, surtout (pumd on apprit qu'elle avait refusé cette terre à M. d'Hornoy, son neveu, qui la lui demandait aux mêmes conditions que M. de Villette... (Wagnière, t. 1", p. 1G8.)
i'i) Mémoires de Bachauniont : Elle est laide, grosse comme un muid, et d'une mauvaise santé. Malgré la considération de son oncle qui se réfléchissait sur elle, elle désirait depuis longtemps d'en être débarrassée pour devenir maîtresse de sa fortune et de ses actions. A peine jouit-elle de ces deux biens et la voilà qui se remet sous la tutelle d'un maître impérieux, dur, sans complaisance et qui ne peut môme lui procurer les plaisirs qui excitent ordinairement les veuves à se remarier. Certifié exact par Wagnière (t. II, p. 33). — Entre le commissaire des guerres et Voltaire, se placerait l'allemand Greff, et ensuite, du vivant même du Patriarche de Ferney, le génois Caraccioli, le prétendu marquis de Ximenès, Baculard d'Arnaud, La Harpe. Collini, le major de Constant. (Nourrisson, p. 118.)
rage \ sans respect humain (il se plaisait à se dire le fils de Voltaire^), il était depuis quelques mois le détestable mari d'une femme délicieuse. Aussitôt le contrat d'achat de Ferney signé pour 235 ooo livres, Villette offrait le domaine à Catherine II, et, sur son refus, le louait à un particulier après avoir vendu à un cabaretier les
(i) Voii' p. 6, note i.
(2) « Entre autres prétentions, M. le marquis de Villette a celle d'être le fils de M. de Voltaire, et de toutes ces prétentions ce n'est point la moins courageuse sans doute. Nous ignorons jusqu'à l'ombre de vraisemblance qu'elle pourrait avoir. « Qu'est venu faire ici M. de Villette ? disait quelqu'un à Voltaire à Ferney. — Il dit qu'il est venu se purifier chez moi; mais je crains bien qu'il n'ait fait comme Gribouille, qui se mettait dans l'eau de peur de la pluie. » (Cor/"<?s^. lia. de Griniin., avril 1778, t. XII, p. ()o, éd. Tourneux.)
« Voltaire ne respectait pas plus sa mère que M. de Villette ne respectait la sienne : « Belle, spirituelle, enjouée, la mère de Voltaire (Marie- Marguerite Daumarl, morte en 1701) avait vécu fort entourée. Les assiduités du chansonnier Rochebrune avaient même provoqué des médisances, dont Voltaire ne craignait point de se faire étourdiment et odieusement l'écho :
« Dans tes vers, Duché, je te prie, Ne compare pas au Messie Un pauvre diable comme moi ; Je n'ai de lui que sa misère, Et suis bien éloigné, ma foi, D'avoir une vierge pour mèi-e, »
Alors qu'il composait ce sixain (1706), Voltaire avait à peine douze ans. A l'âge de cinquante ans (1744), s'adressant au duc de Richelieu, il prenait un plaisir étrange à raviver encore des souvenirs sans doute calomnieux :
« Je crains bien qu'en cherchant de l'esprit, et des traits,
Le bâtard de Rochebrune,
Ne fatigue et n'importune.
Le successeur d'Armand et les esprits bien faits. »
(Nourrisson, p. 55.)
meubles de la chambre du Philosophe et même son écritoire \
Tel est le souvenir attendri et respectueux que Voltaire laissait dans le cœur de Madame Denis à qui il avait légué presque toute sa fortune* et dans celui du marquis de Villette qui avait reçu son dernier soupira
Le refus par le clergé de Paris d'accorder au corps de Voltaire la sépulture chrétienne a fait couler des flots d'encre. Naturellement les mots d'intolérance, de fanatisme, etc., ont été prononcés surtout par les philosophes. Ecoutons Gondorcet tracer le portrait du Curé de Saint- Sulpice : « Ce Curé était un de ces hommes moitié hypocrites, moitié imbéciles, parlant avec la persuasion stu-
(i) VilleUe vint à Ferney en juillet 1779,11 lit vendre beaucoup de
meubles et presque tous ceux de la chambre de ce grand homme On
voit dans un cabaret de Ferne}- les portes de l'armoire qui était dans la chambre de M. de Voltaire et dans laquelle il renfermait ses papiers ; M. de Villette les a vendues au cabaretier ainsi que son écritoire, ses flambeaux, etc. (Wagnière, t, P'', p. 169.)
(■2) Madame Denis avait hérité de 80000 livres de rentes et de /|OOOoo livres d'argent comptant. Le fac-similé du testament de Voltaire a été publié dans le dernier volume des Œuvres de Voltaire^ Paris, 1862, l'original a été adjugé 5 000 francs à l'hôtel Drouot le 3o janvier 1882. Voltaire a joué toute sa vie le rôle de mourant dans le but d'obtenir de ses capitaux le rendement le plus élevé, il en plaçait la plus grande partie en rentes viagères !
(3) Villette a exploité jusqu'à sa mort (arrivée à temps pour lui éviter la guillotine) la gloire de Voltaire. Il a eu la joie de voir établir le culte de la déesse Raison (de cette Raison si chère aux philosophes du xviii"^ siècle), qui devait servir de prologue aux déclanchements du couteau égalitaire. Les victimes de la Terreur, sans être moins intéressantes, ont été un peu plus nombreuses que les victimes de Louis X^' et de Louis XM !
pide d'un énergumène, agissant avec la souplesse d'un jésuite, humble dans ses manières jusqu'à la bassesse, arrogant dans ses prétentions sacerdotales, rampant auprès des grands, charitable pour cette populace dont on dispose avec des aumônes, et fatiguant les simples citoyens de son impérieux fanatisme. » Si on raisonne sans passion, M. de Tersac se serait deshonoré et aurait deshonoré l'Eglise à laquelle il appartenait en recevant Voltaire comme l'un des siens. Le Patriarche de Ferney ne s'était pas borné à saper les bases de la religion catholique, à la ridiculiser, à la calomnier, il en avait profané les sacrements. Est-il besoin de rappeler ses Pâques de 1754 à Golmar complétées par l'envoi de douze bouteilles de bon vin et d'une longe de veau au Couvent des Capucins de cette ville ^; l'église de Ferney bâtie avec cette inscription : « Deo erexit Voltaire m. dcc. lxi' » au moment où il qualifiait le Christ de « pendu » et de (( potence ^ » une croix ancienne qu'il faisait abattre comme
(i) CoUini : Mon séjour auprès de Voltaire^ 1807, p. r^S. ('2) Trad. libre : Au Dieu de Voltaire. (L. Grouslé.)
(3) « Mais il est certain qu'il faillit s'attirer une mauvaise affaire en faisant abattre une croix ancienne qui masquait la vue de son église nouvelle ; qu'on lui attribue un mot irrévérencieux mais très vraisemblable au sujet de cette croix (Enlevez-moi cette potence, dit-il aux ouvriers, à ce qu'on prétendit). Pour saisir toute l'indécence voulue de ce propos il faut savoir qu'avec d'Alenibert, Voltaire appelait Jésus -Christ le « pendu ». (L. Crouslé, La Vie et les Œuvres de Voltaire, t. I^r, p. 369.)
Le respectable François Tronchin a écrit dans ses notes : Voltaire se mit à crier : Otez-moi ce pendu de là [Le Conseiller Fr. Tronchin, par Henri Tronchin, p. iGo). Tronchin savait mieux que personne la vérité sur cet incident, car c'est lui qui, par ses démarches près du Procureur général et du Président de la Cour de Parlement de Dijon, avait arrêté les poursuites commencées à la demande de l'évèque d'Annecy, M8'' Biord.
gênant la perspective de cette église ; ses Pâques de 1768 entourées d'un apparat grotesque : deux gardes-chasse Tescortaient précédés de six cierges et d'un missel porté devant lui\ le sermon qu'il fit après avoir communié en usurpant les fonctions curiales ; ses Pâques de 1769^ dans son château de Ferney, sous le prétexte d'une maladie inventée à plaisir, accompagnées d'une série d'actes notariés, le premier signifié le 3o mars au Curé de Ferney, le second dressé le 3i mars et le troisième le i^'" avril en recevant la communion ; sa profession de foi catholique du i5 avril suivant, encore par devant notaire^; enfin son affdiation à la Confrérie des Capucins à titre de protecteur de rOrdre dans la province de Gex\ Tout cet étalage de cynisme n'était ignoré de personne et cependant l'Eglise, le Clergé et le Gouvernement royal ont été à son égard
(i) Gininm. Corresp. litt., ('d. Tourneux, t. Mil, p. 63. i^r mai 17G8.
(2) Pâques qualifiées plus lard par lui-même de farce ridicule dans une lettre à Madame Du Deffand. — « On ne peut donner une plus grande marque de mépris pour ces facéties que de les jouer soi-même ». (Lettre à d Argental du 8 mai 1769.)
(3) Wagnière a donné le récit de cette comédie et le texte de toutes les pièces (t. h'-, p. 7!)), il dit que Voltaire a désavoué la profession de foi du ij avril (p. 83), mais le Patriarche de Ferney est trop familier avec le mensonge pour accorder créance à sa parole, d'ailleurs cette profession de foi n'était pas ])lus grotesque que ses déclarations des 3o et 3i mars; elle en est au contraire le complément naturel.
(4) « Mais, mon Dieu, Madame, savez-vous que j'étais capucin? C'est une dignité que je dois à Madame la duchesse de Choiseul et à Saint- Cucufin. Voyez comme Dieu a pris soin de ses élus, et comme la grâce fait des tours de passe-passe avant que d'arriver au but. Le général (Aimé de Lamballe) m'a envoyé de Rome une patente. Je suis capucin au spirituel et au temporel, étant d'ailleurs père temporel des capucins de Gex.... signé Frère V., capucin indigne. (Lettre à Madame Du Deffand du 11 février 1770.)
D'autres lettres de Voltaire sont signées Frère Voltaire, capucin.
d'une mansuétude extrême, à peine M'' Biord a-t-il montré quelque énergie, fort mal secondé d'ailleurs par le duc de Choiseul. Tout autre que Voltaire n'aurait pu échapper au châtiment que les lois infligeaient aux blasphémateurs. Le pape et les évoques, séduits par son esprit, n'avaient pas l'air de s'apercevoir de ses turlupinades. Benoit XIV acceptait la dédicace [en italien) de sa trasrédie de Mahomet^ et le cardinal Passionei, son correspondant à Rome, lui envoyait, avec l'autorisation du Saint- Père, le cilice de Saint François d'Assise pour l'église de Ferney ' !
Jamais homme n'a bénéficié d'une plus grande bienveillance de la part de l'Eglise et jamais l'Eglise n'a rencontré un ennemi aussi redoutable. La modération a été d'un seul côté, le côté de la victime. Mais Fabnégation ou plutôt l'abdication devait s'arrêter devant le cercueil de Voltaire, son corps escorté par le clergé eut été un
(i) Voici la traduction de l'épître dédicatoire : « Très Saint-Père, Votre Sainteté voudra bien pardonner la liberté que prend l'un des plus humbles, mais l'un des plus grands admirateurs de la vertu, de consacrer au Chef de la véritable religion, un écrit contre le fondateur d'une religion fausse et barbare.
« A qui pourrais-je plus convenablement adresser la satire de la cruauté et des erreurs d'un faux prophète, qu'au Vicaire et à l'imitateur d'un Dieu de paix et de vérité.
« Que Votre Sainteté daigne permettre que je mette à ses pieds et le livre et l'auteur. J'ose lui demander sa protection pour l'un et sa bénédiction pour l'autre. C'est avec ces sentiments d'une profonde vénération que je me prosterne et que je baise vos pieds sacrés. » Paris, 17 août 1745.
(2) Voltaire s'était adressé au pape, par l'entremise du duc de Choiseul et du cardinal Passionei, un de ses correspondants romains (pour arrêter les suites du scandale du « Pendu »), le pape lui envoya des reliques pour son église nouvelle, c'est-à-dire le cilice de Saint François d'Assise, pati'on du philosophe. (L. Crouslé, p. 369.)
spectacle indigne qu'il avait peut-être souhaité comme le couronnement de ses impiétés !
Nous n'exagérons pas en parlant de la sorte du caractère de Voltaire. Les esprits indépendants, ceux qui n'ont pas d'accès de folie irréligieuse, bien qu'éloignés de tout esprit confessionnel, ont apprécié dans des termes cruels la valeur morale du Patriarche de Ferney :
« Voltaire avait bien des travers, bien des ridicules, bien des petitesses Il y avait du mépris dans l'amusement qu'on prenait à ses grimaces et à ses malices, même ses admirateurs et ses amis s'attristèrent plus d'une fois à ses postures de vieux singe. On le voyait faire le bouffon pour faire rire, mais aussi pour sa sûreté^ »
On aura beau épiloguer. Voltaire avait le droit d'attaquer la religion chétienne, de discuter ses dogmes, il n'avait pas le droit de tronquer les textes, d'étalerune érudition mensongère"', et, chose plus grave encore, d'insulter et de bafouer par le sacrilège le Dieu de vingt-cinq millions de Français !
(i) G. Lanson, Voltaire, article de la Grande Encyclopédie. M. Lanson a publié en 1907, dans la Collection des grands écrivains français, une remarquable monographie de Voltaire.
(2) Quiconque a lu les volumes de M. l'abbé Guenée (Lettres de quelques juifs portugais, allemands et polonais à M. de Voltaire, Lisbonne et Paris, 1769) sait à n'en pouvoir plus douter, que Voltaire manque de science personnelle, de bonne foi, de suite; qu'il est dans sa propagande anti-juive et anti-chrétienne, l'incarnation même de l'imposture dans l'incrédulité ; qu'il n'y a enfin aucun fond à faire sur sa prétendue critique érudite et philosophique ; qu'il peut même souvent être convaincu d'erreur par les écrivains libre-penseurs, dont il s'est fait le plagiaire, par les Bayle, les Bolingbroke, les Collins, etc. ; qu'il faut toujours recourir au texte authentique des passages qu'il allègue (car il n'entend ni ne connaît les langues où ils sont écrits) et qu'enfin il ne lui reste en propre que sa prévention, sa légèreté, son effronterie, et la séduisante habileté de sa plume, (Crouslé (L.), La Vie et les Œuvres de Voltaire, t. H, p. aSi.)
Les restes de Voltaire, transférés en 1791 de l'Abbaye de Scellières au Panthéon, reposent- ils encore dans le cercueil qui est censé les contenir ? Ont-ils évité la voirie qu'il redoutait tant !
Le fait est discutable et discuté. Une commission nommée en 1898 par M. Rambaud, ministre de l'Instruction publique, aurait constaté la présence d'ossements dans ce cercueil, mais ces ossements sont-ils ceux de Voltaire ' ?
De i85o à 1898, la question paraissait tranchée, ils passaient pour avoir été enlevés en i8i4 ou 1821 et il ne s'était produit aucun démenti devant cette affirmation nettement formulée et réitérée à maintes reprises'.
Son cervelet, emporté en 1778 par l'apothicaireembaumeur Mitouard^ a fini par échouer à l'Hôtel des ventes en 1870 et on ne sait ce qu'il est devenu.
(i) « Hâtons-nous cV ajouter qu'un autro Ministre de l'Instruction publique, JM. Alfred Ramhaud, au counncncenieut de la présente année 1898, ému par les discussions qui s'étaient élevées dans le public, a fait constater par une commission désignée à cet effet, et dont nous avons entendu personnellement un des membres, que le monument de Voltaire, au Pantbéon, renferme encore des ossements, qui ont été déclarés officiellement être ceux du célèl)re philosophe. Nous n'avons pas qualité pour prononcer sur l'identité réelle de ces restes. (L. Crouslé.)
[1) Voir l'article : Violation du tombeau de Voltaire, éd. Moland, i883, t. 1^'-, p. 4f/>-
(3) La dépêche du prince Bariatinski à Catherine II, du 11 juin 1778, porte : « Lorsqu'on ouvrit le crâne, on lui trouva le cerveau d'une grandeur considérable. Le jeune chirurgien qui fit cette opération fut étonné de celle quantité de cervelle. II témoigna sa surprise et son admiration à cet égard, et ne pouvant se lasser de regarder ce phénomène avec des
Seul son cœur, conservé longtemps dans la famille de Villette, est déposé à la Bibliothèque Nationale.
F. Lachèvre.
yeux interdits, il demanda même la permission de garder le cervelet, désirant conserver pieusement quelques restes de ce grand homme. »
Cette information est erronée, le chirurgien qui fit l'autopsie n'était pas jeune, Try, reçu en 1752, avait donc dépassé la cinquantaine, Pipelet !«', dont on a parlé également et à tort, était chirurgien depuis i^So. Enfin le cervelet fut consci'vé non par le chirurgien, mais par l'apothicaire qui fit l'embaumement, Mitouard, « maître en pharmacie de la Ville de Paris, » demeurant rue de Beaune.
En voici la preuve :
Du jeudi 11 juin 1778.
« Les personnes qui auroient été curieuses de voir la cervelle et le cervelet du feu sieur de Voltaire, singulièrement remarquables soit par leur volume extraordinaii'e, soit par une consistance toute particulière, pouvoient aisément se satisfaire chez le sieur Mitouard apothicaire, rue de Beaune, faubourg Saint-Germain, qui avait cru devoir recueillir soigneusement l'une et l'autre pour les conserver dans l'esprit de vin. Ses entrailles, dont le sieur Try, chirurgien, demeurant rue de Bourbon (c'est une erreur, il demeurait rue du Bacq, en face les Mousquetaires), chargé de l'ouverture du cadavre et de son embaumement, n'avoit sans doute su que faire avoient été jettées dans les latrines ; mais son cœur, cette portion si sublime de son être au jugement de ses partisans les plus zélés, étoit demeuré entre les mains du sieur marquis de Villette qui l'avoit fait enfermer dans une boette sur laquelle on lisoit gravée cette inscription françoise : Son esprit est partout et son cœur est ici. »
[Mes loisirs ou journal d'événements tels qu'ils parviennent à ma connaissance. Ms. du libraire Hardy. Bibl. Nat., fr. 6682, p. 5oo.)