LETTRE D'ENVOI A MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE D'A
nu I*" DÉCEMRHE 177!^
Peu de tems après la mort de Voltaire, vous me demandâtes, Monseigneur, des détails assurés et de la diligence dans l'envoi des détails de cette mort déplorable. La Renommée vous l'avoit déjà peinte, et elle s'étoit servie des couleurs qu'employent les écrivains sacrés, les auteurs ecclésiastiques, pour décrire celles des Antiochius, des Hérodes et des Juliens. Il sembloit que la Providence n'avoit effectivement tiré le Patriarche des mécréans des extrémitez du Royaume, que pour frapper avec plus d'éclat sa victime ; la frapper quatre mois après, au milieu des philosophes rassemblés, et sur le grand Théâtre qu'il avoit infecté de ses erreurs. Vous excitâtes mon zèle en me faisant part des projets qu'avoit formé le vôtre. A la veille de parcourir le diocèse intéressant que Dieu vous a confié, vous me demandiez des armes pour combattre les maximes et les disciples du Chef qui venoit de périr à Paris : car, ajoutez-vous, la contagion philosophique a pénétré jusqu'à nous malgré l'éloignement des lieux, la différence des langues et la diversité des empires, ^'oltaire mourant dans les horreurs du désespoir vous paroissoit le remède le plus efficace ; mais pour l'employer avec prudence, vous me demandiez des détails et de l'exactitude. Je fis preuve de ma bonne
volonté en vous envoyant alors le peu de choses que je pus recueillir, et je vous promis des suplémens lors que j'aurois fait des recherches ; elles sont enfin terminées, et je viens acquitter ma dette en supléant à l'indigence de mon premier envoi. La délicatesse dans le choix des preuves, la réserve à n'admettre que celles qui portent le caractère de la vérité m'ont servi de règle et ont dirigé mes pas.
Pour parvenir à mon but, il a fallu vaincre bien des obstacles, déchirer quantité de voiles. L'Esprit de ténèbres qui, au quatrième siècle, sema des incertitudes sur les circonstances de la mort de Julien l'Apostat qui subsistent encore \ n'a cessé de couvrir de nuages épais l'abyme que l'incrédulité creuse sous les pas de ses sectateurs. C'est à lui sans doute qu'il faut attribuer la pusillanimité de tant de témoins des derniers momens de Voltaire qui ne parlent pas et les mensonges de tant d'autres qui parlent.
(i) Ces incertitudes consistent en ceci, d'après M. le D'' A. B. [Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux^ 1908, p. 11 5). « Est-il vrai que Julien l'Apostat mourant se soit écrié : « Tu as vaincu, Galiléen », et que cette mort ait été le résultat d'une intervention directe de Dieu.
« Amraien Marcellin fait dire à Julien tombant de cheval après le coup de javelot : « 0 Soleil, tu as perdu Julien. » Théodoret, évêque de Cyr, auteur presque contemporain, puisqu'il est mort en 458, dans son Historia Eccla., liv. III, chap. xx, donne au contraire ce fait, comme l'ayant entendu raconter.
« Quant à la cause de la mort, trois versions en existent. L'empereur aurait été tué par la flèche d'un Parthe à la fin d'une bataille ; Libanius accuse les chrétiens d'être les auteurs de cette mort; Calliste déclare que Julien a été tué par un génie. D'autre part, différents auteurs ecclésiastiques apprennent que la mort de Julien fut transmise instantanément au loin, la font voir comme un acte de la volonté de Dieu voulant cette mort pour délivrer les chrétiens de la persécution ; la (lèche égarée d'un Parthe aurait pu être son instrument. »
Mes peines seront payées au centuple, si en dévoilant l'affreux tableau de Voltaire mourant, je puis donner par vous, Monseigneur, à ses disciples la leçon terrible que son médecin Tronchin leur a souhaitée plus d'une fois. Elles seront doublement récompensées si vous les honorez de votre approbation.
Rien n'égale le respect avec lequel j'ai l'honneur d^être, etc.