‹ Voltaire mourantChapitre 6 sur 33 · CIRCONSTANCES DE LA MORT DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

CIRCONSTANCES DE LA MORT DE VOLTAIRE

ARRIVÉE LE 3o MAY I--8

M. de Voltaire arriva à Paris le lo février 1778 \ sans y avoir été annoncé. Il descendit et logea chez M. de Villette, quai des Théatins, au coin de la rue de Beaune, dans une maison qu'il tient à vie de feu Madame la marquise de Grammont-Gaulet, tante de M. de Pompignan. M. de Villette est le fils du Trésorier des guerres, dont la mère, bel esprit, liée avec les philosophes du tems a donné à ce fds une éducation digne d'elle. Il avoit tout récemment fait un long séjour chez M. de Voltaire à

(i) Voltaire était parti le 5 février de Ferney avec Wagnière, son secrétaire, et avec son cuisinier; il arriva à Paris le lo février vers les 3 h. 1/2 du soir dans la voiture de M. de Villette qui était allée le chercher à Moret. [Relation du voyage de M. de Voltaire à Paris, en 1778, et de sa mort, par Wagnière, son secrétaire. Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, par Longchamp et Wagnière..., t. I'^'", iS'iG, p. i i3.!

Ferney\ et par la médiation de son hôte, il venoit d'v épouser M"'' de Varicourt, lille d'un gentilhomme du canton", peu favorisée de la fortune, mais avantageusement dédommagée par ses qualités personnelles. On est persuadé que c'est dans le cours des fêtes de la noce et par l'inspiration de la reconnoissance que fut conçu le projet de ramener M. de Voltaire à Paris. Le Vieillard excité n'avoit pas de plus grand désir ; c'était aussi le

(r) Voici la cause du séjour de M. de Villetle à Ferney : « En 1777, M. de Villette, dont on connaît les goûts et la conduite, se promenant un jour au Vauxhall avec une dame, fut rencontré par une demoiselle du monde fort connue de lui. Elle lui dit en passant, et en le touchant avec son éventail : Adieu, Villette. Celui-ci, feignant de ne pas la connaître, passa sans lui répondre. Elle récidiva; alors M. de Villette la frappa avec une baguette qu'il avait à la main. Outrée du procédé, elle (M"'' Thévenin, morte en 1779) alla se plaindre à un officier suisse qui alors était son amant. Celui-ci, pour venger l'affront fait en public à sa maîtresse, lit avertir M. de A'illette de se rencontrer dans tel endroit et à telle heure, qu'il s'y rendroit pour lui donner (quoique Suisse) une leçon de politesse envers les dames.

ce M. de Villette, qui n'aime point ces sortes de choses, alla pourtant au rendez-vous, mais trois heures avant celle que lui avait indiquée son adversaire, lequel par conséquent ne s'y trouva pas alors. M. de Villette revient sur le champ chez lui, fait son paquet, et part dans l'instant pour s'éloigner de Paris, sans être décidé où il irait, et s'il se rendrait à Marseille ou à Genève... Il vint en septembre voir M. de Voltaire à Ferney... (Wagnière, Mémoires, t. I"^"", p. ii5.)

(2) Madame Denis, nièce de Voltaire, avait depuis deux ans pris auprès d'elle, pour lui tenir compagnie et par commisération, une jeune demoiselle, fille de M. de Varicourt, garde-du-corps, père de onze enfants.

Dès que M. de Villetle fut arrivé, il dit qu'il voulait épouser M"* de Varicourt, ce qu'il fit enfin, après avoir cependant tergiversé près de trois mois. Il n'est point vrai, comme on l'a dit, et comme on l'a imprimé, que M. de Voltaire eût eu jamais l'idée d'offrir une forte dot à la femme de M. de Villette ; cela eût même été ridicule, puisque M. de Villette s'annonça comme jouissant de cent vingt mille livres de rentes, par conséquent, il n'a point eu la gloire prétendue de refuser une dot. M. de Voltaire et Madame Denis donnèrent seulement quelques diamants à la jeune mariée... (Wagnière. t. I", p. 117.)

vœu des Encyclopédistes. Ces instituteurs du genre humain perdoient depuis quelque tems beaucoup de terrain : Ils s'étoient annoncés comme les vengeurs des droits de l'humanité avilie par la superstition et le despotisme, les héros des vertus sociales, la bienfaisance, l'honnesteté, la tolérance, mais des ouvrages excellens avoient apprécié leur code fastueux, et des voix respectables les avoient déférés, les preuves à la main, au Tribunal de la nation, comme des corrupteurs dans l'ordre de tous les devoirs religieux et civils. La présence du Patriarche dans la capitale leur parut donc nécessaire pour le rétablissement de leurs affaires \ Afin de lui en ouvrir la route, on employa des personnes accréditées à la Cour. M. D. ' fut un des principaux solliciteurs; mais on n'osa s'adresser au Roi. La vertu sévère de ce jeune Prince ôtoit sans doute tout espoir de réussir auprès de lui. Un homme de la Cour ayant dit devant le Roi le lendemain de cette arrivée : Voilà donc Voltaire à Paris! Le Roi en marqua sa surprise. La Reine et les personnes

(i) « On avait commencé d'assurer à M. de Voltaire que la Reine, Monsieur, Monseigneur le comte d'Artois, toute la Cour, avaient la plus grande envie de le voir; et dès lors il arrivait à Ferney de prétendues lettres de Versailles et de Paris, remplies des choses les plus flatteuses et les plus agréables pour M. de Voltaire, de la part de ces personnes illustres, et de celle du Roi même pour l'engager d'aller à Paris.

Enfin, MM. de Villette et de ^illevieille, Madame Denis et Madame de Villette, firent tout ce qu'ils purent pour persuader à ce Vieillard que sa tragédie [Irène) tomberait, s'il n'allait pas lui-môme à Paris pour la faire jouer et conduii'e les acteurs; que c'était l'occasion du monde la plus favorable, puisque la Cour, suivant les lettres qu'on lui montrait, était si bien disposée à son égard... (Wagnière, t. P"", p. ii8.)

(2) Charles de Ferriol, comte d'Argental, que Voltaire appelait « Mon ange ».

qui lui sont attachées assurent qu'elles n'y avoient aucune part\

Voltaire arrivé à Paris attira sur lui les regards de cette grande ville ; de la curiosité on passa rapidement en l'enthousiasme, et le Patriarche de Ferney devint en peu de jours l'idole de la capitale. Il fut assailli d'une nuée de visites des gens de la Cour et de la ville, un libérateur de la patrie n'eut jamais reçu ni plus d'hommages ni des honneurs aussi flatteurs. L'Académie françoise qui ne fait pas de visites, lui députa deux de ses membres, dont le prince de Beauvau fut le premier. Dix académiciens se joignirent librement et leur firent cortège ^ ; Franklin lui

(i) « Le surlendemain de notre arrivée, M. le marquis de Jaucourt vint mystérieusement avertir Madame Denis que le retour subit de son oncle à Paris avait occasionné beaucoup d'étonneraent à Versailles. On ne put le cacher à M. de Voltaire, et cela lui causa une grande surprise. On s'intrigua, on fit parler à Madame Jules de Polignac, amie intime de la Reine, on engagea M. de Voltaire à lui écrire, elle lui fît une réponse fort honnête, elle vint même le voir... (Wagnière, t. I", p. ii'i.)

(2) Extrait des Registres de l'Académie française :

« Jeudi 12 février. L'assemblée étoit composée de i5 académiciens. AL le Secrétaire a dit que M. de Voltaire, après une absence de 3o années, étoit depuis deux jours à Paris, et a proposé à la Compagnie de féliciter, sur cette heureuse arrivée, par une députation extraordinaire et solennelle, un homme si célèbre dans les lettres et si prétieux à l'Académie et à la Nation. La Compagnie d'une voix unanime et par acclamation a applaudi à la proposition de M. le Secrétaire, et M. le prince de Beauvau, AL de Marmontel et M. de Saint-Lambert se sont chargés de cette députation. Plusieurs académiciens ont proposé de s'y joindre, et l'Académie a vu avec plaisir l'empressement qu'ils ont marqué à ce sujet. Les trois députés sont partis à la fin de la séance, accompagnés de presque tous ceux qui étoient présents à l'assemblée. »

Voici la liste des présents : MM. d'Arnaud, d'Alembert, le prince de Beauvau, Sainte-Palaye, La Harpe, Marmontel, Millot, Saint-Lambert, Saurin, Gaillard, Batteux, Beauzée, de Chastellux, Suard et Thomas.

« Samedi i\ février. M. le prince de Beauvau a dit que AL de Voltaire avait reçu avec la plus vive reconnaissance la députation de l'Académie.

mena son petit-fils qu'il agenouilla à ses pieds, en le priant de lui donner sa bénédiction. Le Patriarche étendit alors ses bras octogénaires sur le petit quaker, en prononçant Dieu et Liberté^; on assure que des têtes mitrées grossirent sa Cour; des femmes de distinction ne rougirent pas de lui baiser la main ; mais c'est surtout les gens de théâtre qui furent les plus assidus et les mieux accueillis. Je ne veux vivre que pour vous et par vous leur a-t-il souvent répété". Il parut alors une pièce de vers sur le retour du Patriarche à Paris qui peut être raportée avec ses notes.

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