‹ Voltaire mourantChapitre 7 sur 33 · VOLTAIRE DE RETOUR A PARIS · texte numérisé non relu

VOLTAIRE DE RETOUR A PARIS

Plus vain que L'oroTieilleux Persan Si connu sous le nom d'Anian, Et dont r horrible catastropJie Doit effrayer tout philosophe

(ij « Le célèbre Franklin vint, avec son petit-fils, voir M. de Voltaire, et lui demanda sa bénédiction pour ce jeune homme, qui se mit à genoux. Il la lui donna en prononçant ces mots : Dieu, Liberté et Tolérance ; û le releva en même temps et l'embrassa tendrement... (Wagnière, t. P'', p. 126.)

(( Il a voulu que je donnasse ma bénédiction à son petit-fils. Je la lui ai donnée, en disant Dieu et la Liberté ! en présence de vingt personnes qui étoient dans ma chambre. (Lettre de Voltaire au marquis de Florian, Paris, i5 mars 1778.)

^ oir également plus loin : la lettre de \ oltaire à l'abbé Gaultier du 20 février 1778. Wagnière se trompe en ajoutant le mot « Tolérance ».

{1) Les comédiens vinrent aussi en corps. Il leur dit : Je ne peux désormais vivre que par vous et pour vous. (Wagnière, t. P'', p. 126.)

(3) Voici une autre pièce de cette époque reproduite dans le Ms. du libraire Hardy : a Mes loisirs ou journal d'événements tels qu'ils parviennent

Rebelle à la Divinitéj Maître Arouët s'étoit vanté Que, sans cjuitter son Ji ermitage^

a ma connaissance », elle est précédée de la noie suivante : du jeudi aC février. « Tandis que des personnes de tout sexe et de tout état, malheureusement en trop grand nombre encensoient follement le sieur de Voltaire et paroissolcnt comme en délire par une sorte d'idolâtrie inconcevable; d'autres moins engouées des talents de ce singulier personnage devenus si préjudiables à la Société par le pernicieux usage qu'il en avoil toujours fait s'escrimoient contre lui et trouvoient un malin plaisir à répandre les vers suivants :

Le sieuv Vil/ette, dit marquis, iSuccesseur des Jodellcs, Facteur de vers, de prose, et d autres bagatelles, Au Public donne avis Quil possède dans sa boutique.

Un animal plaisant, unique.

Arrivé récemment De Genève en droiture.

Vrai phénomène de nature ^ Cadavre, squelette ambulant ; Il a l'œil très vif, la voix forte ; Il vous mord, vous caresse, il est doux et s'emporte : Tantôt il parle comme un Dieu, Tantôt il parle comme un Diable, Son regard est malin ^ son esprit tout de feu.

Cet être inconcevable Fait l'aveugle, le sourd et quelquefois le mort. Sa machine se monte et démonte à ressort. Et la tête lui tourne en Vappellant Grand homme. Des monts Crapaks (sic), tel est V original en somme. On le verra tous les matins.

Au bout du quai des Théatins.

Par un salut profond, beaucoup de modestie. Les grands Seigneurs payeront leur curiosité. Porte ouverte à V Académie, A tous acteurs de comédie, Qui flatteront sa vanité, Et viendront adorer V Idole ; Les gens mitres, portant étole, Verront de loin, moyennant une obole.

Pour éviter ses griffes et ses dents ; Tout poëte entrera pour quelques grains d'encens.

// alioit recevoir Llioniniage De l'Empereur impatient D'être adopté pour son client ; Mais, ô la cruelle avanture!

Sans faire arrêter sa voiture^ Au travers de Ferney soudain, Le Prince passe avec dédain^, AJi ! cjuel crhve-cœur pour Voltaire Aussi depuis V atrabilaire iSans cesse en proie à son dépit, N'e reposoit 71 i jour ni nuit; Lors cpie la Denis et Villette Craignant cpie le /iideu,v squelette JVe pût siu'vivre à ce mépris, L'ont fait revenir à Paris.

Des gens qui sçavent les menées De nos modernes Capanées (A) Literpretent différemment Ce singulier événement :

Suivant eux le peuple incrédule Désespéré du ridicule Pour lui rabattre le caquet,

(i) En 1777, docile aux instructions de Marie-Thérèse, Joseph II voyageant sous le nom de comte de Falkenstein, passa près de Ferney, sans s'y arrêter. De là pour Voltaire le plus amer déplaisir et qu'il chercha inutilement à dissimuler. Frédéric le Grand ne l'avait-il pas félicité à l'avance (9 juillet 1777) de l'insigne honneur qu'il allait J-ecevoir !... (Nourrisson, Voltaire et le Voltairianis/iic, 189G, p. 222.)

Les notes marquées d'une lettre sont celles de l'auteur du Ms.

(A) Fatneux impies qui se moqnoicitt des Dieu.r : Jupiter foudroya Icetr chef.

A mis en jeii maint sti-ataghne^ Poiu^ engager Dont Polyplieme (B) A quitter son triste manoir, Et venir relever U espoir D'une faction honorée Du noble nom de La livrée. (C) D'autres, amis du merveilleux^ Voyant Arouet dans ces lieux Après une si longue absence, Disent que la reconnoissance Parlant au cœur des beaux Bijoux (D) Qu'il venoit d'unir comme Epoux; Tous deux ont cru que sa grande cime Et oit faite pour une dame Vieille douairière et ses en fans Qui est Madame Du Defant. (E) Boji Dieu! le cliarmant mariage!

Quand il n'auroit que l'avantage D'ôter à nos petits cjuidams (F) La tacite imprimée aux Titans!

Voilà le triple commentaire

(B) Polyphème, cyclope tiorrihle, ce nom désigne Voltaire.

(C) Voltaire dans une de ses brocitures appelle honnestenient nos petits philosophes du jour, sa livrée.

(D) Ces beaux bijoux sont M. de Villette et sa femme.

(E) Mad<- Du Defant demeure au couvent de .S' Joseph, rue S^ Dominique, faubourg Saint-Germain.

(F) Ces petits Quidams sont les incrédules dont Voltaire est le père, mais qui n'avoient point encore de mère en fait d'irréligion. Aussi ils étaient bâtards comme les Titans qui n'avoient point de père ; Mad. Du Defant les légitima en épousant Voltaire et en les adoptant pour ses enfans ; Dalemhert à la tête.

Du retour de i''oct()i>;éiiaire.

Dès qu'il a reparu céans, La colwrte des mécréans A poussé de grands cris de joie, Tels que ceux dont retentit Troye A V aspect du maudit cheval Qui bientôt lui fut si fatal.

Les supôts de l'Académie, Les bouffons de la Comédie Et les fauteurs de V Opéra, Comme dans un jour de gala.

Brûlent un encens sacrilège Sur Vautel de la Vanité Leur unique Divinité.

Le cJief des Encyclopédistes (G) Suivi des penseurs ubiquistes.

N'a pas eu moins d'empressem^ent A lui marquer son dévouement.

Il étoit encore à sa. porte Quand Nicolet et son escorte Ont gagné par le bout du quai Lliôtel du seigneur de Ferney., Pour lui dire combien la foire Seroit jalouse de la. gloire De l'amuser quelques instans, Par divers petits passetems Faits pour l'auteur de la Pucelle.

(G) Diderot, qui n'étant point de l'Académie, est représente ici comme le chef des mécréans ubiquistes et non académiciens.

Mais voici bien d'autre nouvelle :

Ces jours derniers dans un bureau

L'on assuroit que le bourreau^

Tout empressé de reconnoitre

Qu'Aroilet a fait son bien être

En lui fournissant maint sujet,

A voit conçu le beau projet

De donner en place de Grève

Au nouveau venu de Genève

Un spectacle de sa façon,

Plus picpiant sans comparaison

Que celui de la pauvre Irène

Qui n'est rien moins qu'une Syrêne ;

Même suivant maint spectateur

Zélé partisan de l'Auteur^

L'on ajoutoit cpt'en conséquence

Notre opérateur d'importance

Devoit cdler incessamment

Lui faire aussi son compliment ^

Et supplier sa Seigneur crie ^

Au nom de toute la patrie, (H)

De venir avec ses amis

Au grand TJiéâtre de T h émis (1)

Applaudir aux succès tragiques

(H) Au nom de la patrie, persiflage anticipe de V impertinence de nos lustrions qui lors du couronnement de Voltaire n'ont pas eu honte de dire en plein tJiéâtre que ce prétendu lionncur lui étoit rendu par la France.

(I) C'est la place de Grève oii Voltaire par ses abominables maximes conduit tous les Jours des scélérats au grand avantage de Maître Chariot, exécuteur de la haute justice.

De ses œuvres pliilosophiques.

Depuis Von a semé le bruit

Qu'en effet une belle nuit

Le preux clievalier de la Corde,

Dûment escorté par la horde

De ses formidables recors ^

Tous eu élégans /'ust-au-corps.

S'est rendu c/iez le gentillâtre

Dont un travail opiniâtre (K)

Entrepris pour de vils farceurs

Malgré Melpomene et ses sœurs,

Avoit dérangé la machine

Et dérouté la médecine.

Mais comment Vaura-t-il reçu ?

C'est ce que personne n'a scu.

Cependant son goût pour la scène

Fait croire aux badauts de la Seine

Qu'il s'est volontiers engagé

A contenter son protégé^

Mais qu'il n'y paroitra cpt'en masque

De peur d'essuqer quelque frasque (L).

Pauvre Aroiïet voilà l'accueil

Que mérite ton sot orgueil.

Il n'y manquoit plus qu'une c/iose

(K) 7^out le monde sçalt que les efforts qiiil a faits pour réformer sa pitoyable tragédie d'Irène peu de tems après sou arrivée à Paris lui ont causé un crachement de sang quia accéléré sa mort.

(L) C'est-à-dire de peur que que/qu'un des patiens venant à le reconnoltre pour son ancien maître ne demandât qud fût exécuté en sa place, ce qui serait assurément un fâcheux quiproquo pour Aroïcet.

Les honneurs de i'ApotJiéose Décernés par des baladins, Des pliilosoplies, des eatins.

Pour prix de tes pièces tragicpies.

De tes colificliets luhricpies, Surtout de tes impiétés.

O vanité des vanités!

Il y a quelque tems que Voltaire présenta au théâtre une pièce qui porte le nom à' Irène ; il n'omit rien alors pour la faire réussir; mais malgré l'intrigue et la cabale, la traofédie étoit restée dans l'oubli \ G'étoit un enfant de sa vieillesse qu'il chérissoit comme son chef-d'œuvre quoiqu'il ne méritât pas cette prédilection. A quatre-vingts ans l'imagination est froide et la verve est stérile ; Voltaire en avoit quatre-vingt-quatre, et son Irène se ressentoit des injures du tems. Ce père aveugle, désirant à quelque prix que ce fût lui donner de la célébrité par le théâtre, chercha ce qu'il y avoit de meilleur parmi les acteurs. Le Kain, l'un des plus fameux, lui avoit été enlevé par la mort le propre jour de son arrivée à Paris '\ On lui proposa la dame Vestris, actrice à grands talens. 11 voulut Texercer lui-même ; à cet effet il lui donna à apprendre des tirades de vers qu'il lui fît déclamer ensuite ; comme elle pronon-

(i) La tragédie à' Irène avait été reçue à l'unanimité à la Comédie française le 2 janvier 177H. La Harpe dont on avait reçu les Barméc'ules et Barthe aussi bien partagé avec V Homme persormel, se retirèrent devant Voltaire. (Desnoiresterres, Voltaire, t. VIII, p. 178.)

(2) Le Kain mourut le 8 février, deux jours avant l'arrivée de Voltaire. Il avait refusé de jouer le rôle de Léonce dans la tragédie d'Irène, mais Voltaire espérait le faire revenir sur sa résolution.

çoit le mot /«ù'^ Voltaire l'arresta en lui faisant observer que c'est dans la langue françoise un des mots qui vient le plus souvent à la bouche, qui signifie une plus grande diversité de choses et dont la prononciation est plus importante. Son âme s'émeut, il veut réciter le morceau lui-même, et se livrant à de grands mouvemens il se rompt un vaisseau dans la poitrine. Le sang vient avec une abondance qui effraie, Tronchin est appelle, il prononce que les jours du vieillard sont en danger".

(i) Nous n'avons pas trouvé ce mot dans la tragédie d'Irc/te, du moins dans le texte moderne, on sait que cette pièce a subi de profondes modifications du chef de Fauteur lui-même, et de ses amis La Harpe, etc., mais ces dernières avaient été faites sans son assentiment.

(2) Ce récit est en contradiction avec celui de Wagnièrc j't. !<■'', p. 127).

« Le 25 février, à midi et un quart, il me dictait de son lit. Il toussa trois fois assez fort; je me retournai ; dans l'instant il me dit : O/i ! oh ! je crache le sang. Et sur le moment, le sang lui jaillit par la bouche et par le nez, avec la même violence que quand on ouvre le robinet d'une fontaine dont l'eau est forcée. Je sonnai : Madame Denis entra ; j'écrivis un mot à M. Tronchin. Enfin, toute la maison fut en alarme, et la chambre du malade remplie de monde. Il m'ordonna d'écrire à l'abbé Gautier de venir lui parler, ne voulant pas, disait-il, que l'on jetât son corps à la voirie. Je fis semblant d'envoyer ma lettre, afin que Ion ne dit pas que M. de Voltaire avait montré de la faiblesse. Je l'assurai qu'on n'avait pu trouver l'Abbé. Alors il dit aux personnes c{ui étaient dans la chambre : Au moins. Messieurs, vous serez témoins que J'ai demandé it remplir ce qu'on appelle ici ses devoirs. Tronchin arriva bientôt »

Voici ce que dit ^L Desnoireslerrcs de INladanje Vestris : « Il ne pouvait s'accoutumer de l'imperturbable sérénité de Madame Vestris dans les moments où elle aurait eu le plus besoin d'élan et de pathétique, et il lui témoigna avec quelque impatience ce qu'il regrettait de ne pas rencontrer en elle; car l'art ne supplée pas à l'âme absente, bien qu'il parvienne quelquefois à donner le change. « INIadame, je me rappelle Mademoiselle Duclos que j'ai vue, il y a cinquante ans, faire pleurer une assemblée nombreuse en prononçant ce seul mot : un mon père, mon amant, dit par elle, faisait fondre en larmes tous les spectateurs. » Mais Madame Vestris, qui avait d'incontestables qualités, manquait complètement de ce diable au corps, la première vertu de la comédienne et le sine qua non aux yeux de l'auteur de /.aire. »

Tandis que l^iris n'ûtoil occupé que de Voltaire, que Vencens académique et comique (bon mot du maréchal de Richelieu) formoit un nuage autour du Philosophe, un prêtre inconnu, ci devant curé d'un village de Normandie, retiré depuis peu à Paris avec une pension de 600 livres sur sa cure, faisant la fonction de chapelain aux Incurables, conçut le projet de sa conversion et pour l'entamer il lui écrivit cette lettre : « Beaucoup de personnes, « Monsieur, vous admirent [et font votre éloge en beaux « vers et en prose élégante] \ je désire du plus profond de « mon cœur être du nombre de vos admirateurs'. J'aurai « cet avantage, si vous voulez cela dépend de vous, [j'en (( suis siir] il est encore tems. J'en dirois davantage^ si « vous me permettiez de m'entretenir avec vous. Quoique^ « le plus indigne de tous les Ministres, je ne vous dirois « cependant rien d'indigne de mon ministère, et qui ne dût ^ vous faire un [grand] plaisir. Mais comme je n'ose pas me flatter que vous me procurerez^ un aussi grand bonheur, je ne vous oublierai pas pour cela au Saint- Sacrifice de la Messe, et je prierai avec le plus de ferveur qu'il me sera possible le Dieu juste et miséri- « cordieux pour le salut de votre àme immortelle qui doit

(i) Les mots ou phrases eiUre crochets et en italique sont omises dans le Mémoire de l'abbé Gaultier.

yi] Var. du Mémoire de l'abbé Gaultier : être de leur nombre...

(3) Ici. Je vous en dirai davantage si vous me permettez...

(4I Id. Quoique je sois... . '

(5) Id. Je ne vous dirai... et qui ne doive...

(6) Id. que vous me procuriez...

(( être jugée sur ses actions \ Pardonnez-moi, Monsieur, « si j'ai pris la liberté de vous écrire, mon intention [n'est pas de vous offenser] mais' de vous rendre le plus grand de tous les services ; je puis le faire avec le secours de celui qui choisit [ce qu'il y a] de plus foible^ pour confondre ce qu'il y a de plus fort. Je me croirois heureux si la réponse [dont vous ni honorerez peut-être]

c( étoit analogue à mes sentimens\ J'ai l'honneur d'être

« avec un très profond respect, etc., signé : l'abbé « Gaultier [cliez M. Guihert, sculpteur du Roi, rue de « Sève sicj près les Boulevards , à Paris, ce 20 Février

Voltaire répondit sur le champ :

« Votre lettre, Monsieur, me paroit celle d'un hon- « neste homme, et cela me suffit pour me déterminer à c( recevoir l'honneur do voire visite le jour et le moment*^ « qu'il vous plaira de me la faire. Je vous dirai la même (( chose que j'ai dite en donnant ma bénédiction au petit t( fds de l'illustre et sage Franklin, l'homme le plus respec-

(i) \'ar. du Mémoire de l'abbé Gaulier : qui est peut-être sur le point d'être jugée sur toutes ses actions. (•>,) Jd. est...

(3) Id. le plus foible...

(4) Id. Que je me croirois heureux si votre réponse est analogue aux sentiments avec lesquels, etc.

(5) Voici comment Wagnière parle de cette lettre du 20 février (t. I^r, p. 124) '■ « Dans ce temps, un ex-jésuite, nommé l'abbé Gautier [sic), lui écrivit pour lui offrir ses services spirituels, si l'occasion s'en présentait, yi. de Voltaire le remercia par écrit. L'Abbé vint le voir et laissa son adresse. Quand il fut sorti, je demandai à mon cher maître s'il était content de M. Gautier. Il me répondit que c'était un bon imbccile.

(6) Var. des Mémoires de l'abbé Gaultier : les momens...

f( table de l'Amérique \et peut-être de L'Europe, qui me (( demandoit cette béné diction] . Je ne prononçois que ces « mots Dieu et liberté \ Tous les assistants versèrent des (( larmes d'attendrissement; je me flatte que vous êtes dans « les mêmes principes. J'ai 84 ans, je vais bientôt paroître « devant ce [grand] Dieu, créateur de tous les mondes. (( Si vous avez quelque chose [de particulier] à me comà muniquer, [et qui en vaille la peine], je me ferai un « devoir et un honneur de recevoir votre visite, malgré « les souffrances qui m'accablent. J'ai l'honneur d'être « Monsieur, votre, etc. Signé : Voltaire [gentilhojume « ordinaire de La Chambre du Roi]. Ce 20 février 1778.^ Sur cette réponse, l'abbé Gaultier se présente chez M. de Voltaire, il est introduit au milieu d'un cercle aussi nombreux que brillant : une soutane devoit attirer les reo-ards. Ceux de Voltaire démêlent l'Abbé. 11 l'aborde et, le prenant par la main, il le conduit dans son cabinet, en disant un mot d'excuse à la compagnie qu'il laisse. Qui êtes-vous. Monsieur, lui demanda-t-il en le faisant asseoir? N'est-ce pas M. C Archevêque qui vous envoie, ou le Curé de Saint-Sulpice ? L'Abbé répond modestement qu'il n'est député de personne, que sa démarche n'a d'autre principe que le zèle de son salut; alors il l'invite, il l'exhorte le plus pathétiquement qu'il peut, et il termine en lui disant: M. l'abbé Lattaignant, votre ami, vient de faire une confession générale par laquelle il s'est procuré le repos de la conscience; il vous souhaite ainsi

(1) Var. du Mémoire de l'abbé Gaultier : Dieu et la liberté. (1) Id. Paris, -ii février 1778.

que moi le niéine bonheur. Il s'est servi de mon ministère je m'estim^erois lieureux si je pouvois vous rendre le niêrne service.

Voltaire parut charmé d'apprendre des nouvelles de l'abbé Lattaignant, mais intrigué de la singularité de cette visite, il poursuivit ses questions : Dites-moi, Monsieur, qui étes-vous? J'ai été Jésuite dix-sept ans, répondit l'Abbé. Au sortir de la Société, j'ai vicarié trois ans au Havre de Gràce^, on me donna ensuite une cure à la campagne que j'ai servie longtemps \ Je l'ai remise enfin, en réservant une pension de 600 livres. C'est toute ma fortune. Je suis actuellement approuvé dans le diocèse de Paris, et je dis la messe au.r Incurables''. Voltaire, content de la conduite de l'Abbé, lui fît l'aveu qu'il avoit d'abord essayé de persifler sa lettre, mais qu'il n'avoit trouvé rien de plaisant à dire : Je ne suis pas éloigné, ajo\ilSL-t-i\, de parler affaire avec vous; mais je suis scandalisé qu'un Jiomme de mérite comme vous, n'ait point encore été récompensé : j'en fais mon affaire; quant à sa qualité de Jésuite, elle ne l'effaroucha pas : J'en ai connu

(i) Ce détail a été omis dans les Mémoires de l'abljé Gaultier.

(a) Saint-Mard, dans le diocèse de Rouen [Mémoires de l'abbé Gaultier).

(3) Toutes les allégations ci-dessus du Ms. sont confirmées expressément par le Mémoire de l'abbé Gaultier. Voici comment ce dernier les complète : « M. de Voltaire me fît des oO'res de services, mais pensant moins aux récompenses fugitives de ce monde qu'aux récompenses éternelles que Dieu destine à ses élus, je lui dis: « Ah ! que je me croirois bien récompensé si vous étiez ma conquête ! ce Dieu miséricordieux ne veut pas votre perte, revenez donc à lui, puisqu'il revient à vous. » M. de Voltaire touché de ces paroles, me dit qu'il aimoit Dieu ; je lui répondis « que c'était beaucoup, mais qu'il falloit lui en donner des marques, car un amour oisif ne fut jamais le vrai amour de Dieu, qui est actif».

plusieurs, lui dit-il, et j'ai singulièrement estimé le Père Forée \

Le crachement de sang qui continuoit avec abondance fit craindre pour les jours du vieillard. M. de Tersac, curé de Saint-Sulpice sa paroisse, se présenta et fut goûté.

(i) M. l'abbé Gaultier dans son Mémoire ne dit pas que Voltaire avait eu d'abord l'intention de persifler sa lettre et il ne parle pas non plus des Jésuites et du Père Porée. Il termine ainsi son entretien du 21 février : « ]M. de Voltaire dit d'autres choses auxquelles je répondis d'une manière qui parut le contenter. Notre conversation fut interrompue par trois personnes différentes. M. l'Abbé, me dit la première, finissez donc, vous voyez que M. de Voltaire vomit le sang, et qu'il n'est pas en état de parler. M. de Voltaire répondit assez vivement : « Hé Mr ! laissez-moi, je vous prie, avec M. ïahhé Gaultier mon ami, il ne me flatte pas. » ^Madame Denis qui parut au bout de trois quarts d'heure, me dit avec beaucoup de douceur, M. l'Abbé, mon oncle doit être bien fatigué, je vous prie de remettre la partie à un autre instant. Alors je quittai M. de Voltaire, en lui demandant permission de venir le voir de tems en tems, ce qu'il m'accorda avec plaisir. Je lui dis que je ferois tous les jours mémoire de lui au Sainl- Sacrifîce de la Messe ; il me remercia et me parut attendri. Adieu, M. de Voltaire, ajoutai-je, comptez que vous n'avez pas de meilleur ami que moi dans le monde. »

Wagnière (t. II, p. 89) s'est élevé contre cette partie du récit de l'abbé Gaultier : « Cela n'est pas vrai. Et d'ailleurs l'hémorragie de M. de \o\taire ne lui vint que le aS février vers midi. C'est un petit anachronisme dont l'abbé Gaultier ne s'est point aperçu en composant postérieurement son Mémoire et ses conversations avec M. de Voltaire. »

Voici comment Voltaire appréciait le Père Porée, son ancien maître au collège Louis-le-Grand : « Rien n'effacera dans mon cœur la mémoire du Père Porée, cpii est également cher à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit l'étude et la vertu plus aimables. Les heures de ces leçons étaient pour nous des heures délicieuses; et j'aurais voulu qu'il eût été établi dans Paris, dans Athènes, qu'on pût assister à tout âge à de telles leçons ; je serais revenu souvent les entendre. J'ai eu le boiilieur iCêtre formé par plus d'un Jésuite du caractère du Père Porée, et je sais (ju'il a des successeurs dignes de lui. Enfin, pendant les sept années que j ai vécu dans leur maison, qu'ai-je vu chez eux? La vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée ; toutes leurs heures partagées entre les soins qu'ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère. J'en atteste des milliers d'hommes élevés par eux comme moi ; il n'y en aura pas un seul qui puisse me démentir... » (Lettre au Père de La Tour, 7 février i 746).

Encouragé par ses premiers succès, il multiplia ses visites, gagna ou crut gagner du terrain; enfin il parvint à faire convenir le malade qu'une réparation publique des scandales qu'il avoit donnés étoit un préliminaire, indispensable dans la circonstance, des sacremens : mais de quelle manière la faire cette réparation; quelle espèce de publicité lui donner? Le rusé Philosophe accoutumé à la négociation s'envelopoit sans cesse dans les accessoires et gagnoit du tems. Gomme il craignoit singulièrement le refus de la sépulture ecclésiastique, il ménageoit fort son Pasteur; cette crainte se manifesta une nuit qu'il revassoit; son chirurgien, qui étoit à côté de lui, l'entendant parler avec feu prêta l'oreille : Voltaire disoit : non, je ne veux pas être jette Cl la voirie comme la Le Couvreur^ . Tel fut effectivement le sort de cette fameuse comédienne morte en lySo. M. Languot de Gergi, curé de Saint-Sulpice, lui refusa la sépulture ecclésiastique, et elle fut enterrée sur les bords de la Seine au Gros-Gaillou.

Voltaire s'étant enfin déterminé à faire la réparation

(i) Lettre de D'Aleinbert au roi de Prusse, Paris, 3 juillet 1778 : « Quelques jours avant sa maladie, il m'avait demandé dans une conversation de confiance, comment je lui conseillais de se conduire, si pendant son séjour il venait à tomber grièvement malade. Ma réponse (ut celle que tout homme sage lui aurait laite à ma place, qu'il ferait bien de se conduire dans cette circonstance comme tous les philosophes qui l'avaient précédé, entre autres comme Fontenelle et Montesquieu, qui avaient suivi l'usage,

Et reçu ce que vous savez

Avec beaucoup de déf'éreuce.

Il approuva beaucoup ma réponse : « Je pense de même, me dit-il, car il ne faut pas être jeté à la voirie, comme j'y ai vu jeter la pauvre Lecouvreur... »

{OEinres de Frédéric le Grand, Berlin, t. XXV, p. io3.)

— ik —

exigée, il ne fut plus question que d'en libeller une qui ne dit ni trop ni trop peu, mais qui dit ce qu'il falloit. M. le Curé de Saint-Sulpice fut au Conseil, en dressa une qu'il communiqua à M^'" l'Archevêque. Muni de son approbation, il la proposa au Philosophe. Le pas étoit glissant, mais le Patriarche s'en tira avec sa dextérité ordinaire : Ten suis content, et je la trouve bien, lui dit-il, cependant il manque quelque chose au style : or cela me regarde, laissez-la moi, dans vingt-quatre li cures j'aurai fait mes changemens \

Ce n'étoit point la forme qui l'embarrassoit, lui et les siens, c'étoit le fond. C'étoit surtout M. le Curé dirigé par

(i) Le Mémoire de l'abbé Gaultier (et cela se comprend, il n'avait pas à s'occuper des faits et gestes de M. de Tersac) ne parle pas de plusieurs visites du Curé de Saint-Sulpice, qui doivent se placer entre le 22 février et le i" mars. La visite antérieure du 16 février est affirmée par l'abbé Gaultier et par l'auteur du Ms. (voir p. 26).

L'abbé Gaultier : « A peine eus-je célébré la Sainte-Messe que je me transportai le 27 février 1778 chez M. le marquis de Villette pour y voir M. de Voltaire. Je ne puis parler ce jour-là qu'à Madame Denis, qui me dit que M. le Curé de Saint-Sulpice étoit venu pour engager M. de Voltaire à ne point différer sa confession, et qu'il lui avoit répondu qu'il avoit toute confiance en moi. Après cette visite, j'allai rendre compte de ma visite à M. le Curé de Saint-Sulpice... »

Il en est aussi question dans les Mémoires de Bachaumont (5 mars 1778) : « Il (l'abbé Gaultier) s'est présenté au marquis de Villette, qui, sentant le danger de cette visite insidieuse, n'a eu garde d'expulser le prêtre, l'a fort

bien accueilli et l'a conduit chez M. de Voltaire Le Curé, profitant de

la voie ouverte, est venu peu après, et a eu avec le malade une seconde conversation... » Wagnière a contesté ce paragraphe (t. I", p. 445).

Il est difficile d'admettre les visites du Curé de Saint-Sulpice antérieures au I" mars, avec le texte des lettres échangées entre M. de Tersac et Voltaire le 4 mars, cependant la conciliation des deux versions n'est pas impossible si on estime que les lettres auxquelles nous venons de faire allusion ont été écrites pour la galerie (voir p. 36, note 2). En tout cas, l'auteur du Ms. entre dans des détails d'une telle précision qu'il est difficile de ne pas en tenir compte.

MB"" l'Archevêque qui le déconcertoit. L'abbé Gaultier moins avisé leur convenoit mieux : on le choisit donc, et on laissa le Curé de côté ; le billet qui suit fut le produit de ce choix:

A M. l'abbé Gaultier.

« Vous m'avez promis, Monsieur, de venir pour (( m'entendre ; je vous prie de vouloir bien vous donner (( la peine de venir le plus tôt que vous pourrez. Ce (( 26 février i778\ »

Madame Denis lui écrivit le lendemain ces quatre mots :

(( Madame Denis, nièce de M. de Voltaire, prie

M. l'abbé Gaultier de vouloir bien venir la voir*, elle lui

sera très obligée.

Ce 27 février 1778^.

M. Gaultier ne tarda pas d'un moment à se rendre chez M. de Voltaire, mais il ne put voir que Madame Denis.

(i) 11 V a ici une variante insignifiante dans le texte du Mémoire de l'abbé Gaultier.

(2) Var. du Mémoire de l'abbé Gaultier : ... de vouloir bien le venir voir...

('3] Wagnière (t. II, p. 89 et 90) s'est inscrit en faux contre le billet du 26 février de Voltaire et celui du 27 de Madame Denis, dont il déclare ne pas avoir eu connaissance. Les billets des i3 et i5 mars de l'abbé Gaultier et de Voltaire sont de sa part l'objet de pareilles réserves. La bonne foi de Wagnière est entière, mais l'explication de son ignorance à leur sujet est facilement explicable. Madame Denis n'aimait pas Wagnière et n'avait aucune raison de lui communiquer les lettres de Voltaire qui lui passaient par les mains et ses propres lettres. Déplus la veille (26 février), il n'avait pas envoyé, il l'avoue lui-même, une lettre qui lui avait été remise par Voltaire à l'adresse de l'abbé Gaultier (voir p. 17, note 2), cette incartade justifie la conduite de Voltaire et de Madame Denis à l'égard de Wagnière.

— iG -

Elle lui fit part d'une visite que M. le Curé de Saint-Sulpicc avoit faite la veille à son oncle : « M. le Curé, lui dit-elle, (( a voulu engager mon oncle à se confesser à lui, mais la ce confiance est en vous, et il a répondu qu'il ne vouloit « se confesser qu'à vous seul\ »

Malgré ces témoignages de confiance, l'abbé Gaultier ne fut introduit chez le malade que trois jours après"'. 11

(i) Tous ces détails sont dans le Mémoire de l'abbé Gaultier.

(2) Le 2 mars d'après le Mémoire de l'abbé Gaultier :

Il semble que le Secrétaire de Voltaire ait réuni dans le récit de cette seconde entrevue les détails d'une partie de la première, ainsi notre Ms. met dans la bouche de Voltaire (21 février) les mots suivants à l'adresse de l'aJibé Gaultier. « Je ne suis pas éloigné de parler affaire avec vous » et Wagnière (t. P", p. i3i), lui fait dire à la deuxième visite : c Si vous voulez nous ferons tout à l'heure cette petite affaire. » M. Desnoiresterres a mis en doute cette façon de s'exprimer de Voltaire : « Nous en demandons bien pardon au Secrétaire, mais Voltaire ne dut pas le prendre sur ce ton. » Quoiqu'il en soit, voici le récit de Wagnière (t. I", p. i3i) :

« Fort peu de temps après, l'abbé Gautier vint chez M. de A'illette. On l'introduisit auprès de M. de Voltairej qui lui dit : Il y a quelques jours que je vous ai fait prier de venir me voir pour ee que vous savez. Si vous voulez, nous ferons tout à l'heure cette petite affaire. « Très volontiers, répondit l'Abbé. Il n'y avait alors dans la chambre que j\I. l'abbé Mignot, M. le marquis de Villevieille et moi. Le malade nous dit de rester, mais l'abbé Gautier ne le voulut pas. Nous sortîmes; je me tins à la porte, qui ne consistait qu'en un cadre revêtu de papier des deux côtés, et n'avait point de loquet. J'entendis M. de Voltaire et l'Abbé causer un moment ensemble, et celui-ci iînit par demander à mon maître une déclaration de sa main, à quoi il consentit.

« Je soupçonnai alors que le confesseur était un émissaire du clergé. J'étais au désespoir de la démarche qu'on exigeait de M. de Voltaire ; je m'agitais près de la porte, et faisais beaucoup de bruit. MM. Mignot et de Villevieille qui l'entendirent, accoururent à moi et me demandèrent si je devenais fou. Je leur répondis que j'étais au désespoir, non de ce que mon maître se confessait, mais de ce qu'on voulait lui faire signer un écrit qui le déshonorerait peut-être.

« M. de Voltaire m'appela pour lui donner de quoi écrire. 11 s'aperçut de mon agitation, m'en demanda avec étonnement la cause. Je ne pus lui répondre.

« Il écrivit lui-même, et signa une déclaration dans laquelle il disait : « quil voulait mourir dans la religion catholique oii il était né, qu'il deman-

vomissoit le sang alors. Le maréchal de Richelieu constamment fidèle à son vieux gentilhomme, voyant passer ]\I. Gaultier dans l'appartement, l'arresta, et lui recommanda de ménagerie pauvre malade. Dès que le Patriarche, qui étoit dans une chambre donnant sur la cour, appercut Tabbé Gaultier, il lui dit : Je veux me eon fesser à vous avant que fie jnourir .Le confesseur répondit par des effusions de zèle et des témoignages d'attachement. Après ces marques mutuelles de zèle et de confiance. Voltaire fait le signe de la croix et commence le Confiteor. L'abbé Gaultier lui déclare en l'arrestant qu'il y a un premier devoir à remplir avant que d'aller plus loin : sçavoir de rétracter d'une manière publique les scandales qu'il a donnés. Cette rétractation doit être signée de vous, lui dit-il, et pour vous épargner la peine de la composer vous-même, en voici une, continue-t-il, en tirant de sa

daiL j)ai-don à Dieu et à l'Eglise, s'il avait pu les o/feuser. » 11 donna ensuite à i'Abbé un billet de six cents livres pour les pauvres de la paroisse de Saint-Sulpice.

« Madame Denis presque au même nionient venait d'entrer dans la chambre pour témoigner à M. Gautier avec fermeté qu'il devait abréger sa séance auprès du malade.

« Alors 1 abbé Gautier nous invita à rentrer et nous dit : « M. de Vollaii'C m' a donne là une petite déclaration qui ne signifie pas grand chose ; je vous prie de vouloir bien la signer aussi. » ÎNI. le marquis de Villevieille et M. l'abbé Mignot la signèrent sans hésiter. L'Abbé vint alors à moi et me demanda la même chose. Je le refusai ; il insista beaucoup. INI. de Voltaire regardait avec surprise la vivacité avec laquelle je parlais à l'abbé Gautier. Je répondis enlin, lassé de cette persécution, que y'c ne voulais ni ne pouvais signer, attendu que fêtais protestant, lit il me laissa tranquille.

« 11 proposa ensuite au malade de lui donner la communion. Celui-ci répondit : Monsieur l'Abbé, faites attention que je crache continuellement du sang, il faut bien se donner de garde de mêler celui du bon Dieu avec le mien. Le confesseur ne répliqua point. On le pria de se retirer et il sortit.»

Ce dernier paragra[)he n'est pas confirmé par le Mémoire de l'abbé Gaultier.

poche un écrit, elle est concertée avec M. le Curé de Saint-Sulpice, c'est tout ce qu'il vous faut\ Voltaire, qui la connaissoit, la dédaigna, ne voulant pas seulement la lire. C'est moi-même qui vais la faire ^ dit le Philosophe, au 071 me donne du papier, et qu'on me laisse seul avec M. Gaultier, mon anii^.

Tout le monde sort, alors le Patriarche écrit tout de suite et sans hésiter la rétractation suivante :

« Je soussigné déclare, qu'étant attaqué depuis « 4 jours^ d'un vomissement de sang à l'âge de 84 ans, « et n'ayant pu me traîner à l'Église, M. le Curé de Saint- « Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres « celle de m'envoyer M. l'abbé Gaultier, prêtre, je me « suis confessé à lui, et que si Dieu dispose de moi, je (( meurs dans la religion catholique où je suis né, espèce rant de la Miséricorde divine, qu'elle daignera me parce donner'' toutes mes fautes et que si j'avois jamais

(i) Le Mémoire de l'abbé Gaultier ne donne pas ce détail et il n'y a pas lieu de s'en étonner; s'il avait reçu un projet du texte de la rétractation rédigée par l'Archevêque de Paris et le Curé de Saint-Sulpice, il lui était difficile de reconnaître qu'ayant une rédaction en poche, il en avait accepté une autre —

(2) Si Voltaire connaissait ce texte de la rétractation, c'est que le Curé de Saint-Sulpice le lui avait communiqué dans une entrevue précédente, confirmant ainsi les dires de l'auteur du Ms. Si ce dernier a été renseigné inexactement. Voltaire mentait pour ne pas avoir à le discuter. L'abbé Gaultier a mis les derniers mots prononcés par Voltaire : Hé M" ! laissez moi... dans le récit de sa première entrevue (21 février) (voir p. 22, note i).

(3) Le Mémoire de l'abbé Gaultier porte quatre mois, ce qui est manifestement une erreur. On remarquera également que dans cette rétractation, Voltaire dit que l'abbé Gaultier lui a été envoyé par le Curé de Saint-Sulpice, inexactitude voulue de sa part, et qui prouve bien que, seul, il l'a rédigée, en dehors de toute intervention des deux ecclésiastiques.

(4) Var. du Mémoire de l'abbé Gaultier : qu'elle daignera pardonner...

<( scandalisé l'Église, j'en demande pardon à Dien et ;\ « elle. Signé : Voltaire, ce 2 Mars 1778, dans la maison « de M. le marquis de Villette, mon ami, en présence « de M. l'abbé Mignot, mon neveu, et de M. le marquis de (( Villevieille, mon ami, signé: Mignot. Villevieille.

Pour comprendre la fin de cette pièce, il faut sçavoir que Voltaire l'ayant écrite, pria l'abbé Gaultier d'appeller MM. Mignot et de Villevieille qu'il avoit d'abord fait retirer, l'abbé Mignot en fît la lecture puis ils la signèrent. Voltaire ajouta le post-scriptiun^ sur la demande que lui en fit l'abbé Gaultier :

« M. l'abbé Gaultier [mon confesseur\^ m'ayant averti <( qu'on disoit dans un certain monde que je protesterois « contre tout ce que je ferois à la mort, je déclare que je (( n'ai jamais tenu ce propos, et que c'est une ancienne (( plaisanterie attribuée dès longtemps très faussement à <( des sçavans plus éclairés que moi', signé : Voltaire^. »

En écrivant ce désaveu, le Patriarche ne rougissoit pas d'être contraire à lui-même. En 1743 au sortir d'une grande maladie, il alla chez un notaire protester contre une réparation à laquelle son confesseur l'avoit obligé : démarche qui fit alors un éclat si scandaleux, que M. de Marville, lieutenant de police^ manda le notaire, lui prit la protes-

(i) Les mots entre crochets et en italique ne sont pas dans le texte du Mémoire de labbé Gaultier.

(2) Var. du Mémoire de l'abbé Gaultier: ...à plusieurs savants plus éclairés que Voltaire.

(3) Wagnière n'a pas connu ce post-scriptum et le Mémoire de l'abbé Gaultier ne dit pas qu'il fut ajouté sur sa demande, ce qui est certain.

(4) Feydeau de Marville, lieutenant général de la police de 1740 à 1747- Nous ne savons à quel incident l'auteur du Ms. fait allusion. Voltaire fut

tation des mains et la jetta au feu, en lui faisant défenses de jamais prester son ministère à de semblables impiétés.

Voltaire s'étant ainsi retiré du défilé demanda à son Confesseur, en lui remettant sa rétractation, s'il en étoit content\ L'abbé Gaultier la prit, quoiqu'il ne la trouvât pas suffisante, il assure même qu'il déclara au Patriarche quelle ii étoit pas assez ample, elle me paroit même équivoque^ lui dit-il, et non suffisante. Au surplus je la communiquerai à M. VArclievêque' .

Voltaire joignit à cette pièce un billet de 600 livres payable après sa mort. En le remettant à son confesseur, il l'avertit que c'est pour les pauvres de Saint-Sulpice. L'abbé Gaultier, muni de ces deux trophées remportés sur l'avarice et l'irréligion de son pénitent, court à Saint- Sulpice où il remet à M. le Curé le billet payable après sa mort : Ce billet étoit ainsi conçu : « Je laisse par ce préce sent billet qui tiendra lieu de codicile de mon testament (( olographe, qui est à Ferney, la somme de 600 livres « aux pauvres de la paroisse de Saint-Sulpice. Ce

en effet très malade en mars 1743 (Lettre à M'' d'Aigueberre du \ avril). II ne doit pas être question ici de la rétractation qu'il fit de ses ouvrages irréligieux le 3 1 mars 1 769, au château de Ferney, devant le notaire Raffroz.

(i) L'abhé Gaultier ajoute ce détail : « Voltaire, en me remettant sa rétractation, me dit en présence de MM. l'abbé Mignot et de Villevielle : '( Vous allez, sans doute, M. l'Abbé, l'insérer dans les journaux ? Je ne m'y oppose pas. A quoi je répondis, il n'en est pas encore temps. Il me demanda ensuite si j'étais content.... »

(2) Wagnière (t. II, p. 90) a contesté cetle réponse de l'abbé Gaultier : « La déclaration de M. de Voltaire, du 2 mars, et écrite de sa main est vraie. Je ne voulus jamais la signer, quelques instances que fît M. l'Abbé pour m'y engager... Il n'est pas vrai non plus que M. de Voltaire, lui ayant demandé s'il était content, l'Abbé lui ail répondu que non; c'est le contraire. »

« !*''■ mars 1778, signé : \oltaire, lesquelles 600 livres « seront délivrées par la personne nommée mon héritière « universelle clans mon testament. »

M. l'abbé Gaultier se hâte en suite d'aller rendre compte du succès do sa mission à Gonflans. A la première lecture de la rétractation, l'œil du prélat perce le voile philosophique et appercut la besogne. Le confesseur excusé à cause de ses bonnes intentions reçoit des instructions relatives à son caractère simple et à celui de son Pénitent qui ne l'est pas. On lui trace la route qu'il doit tenir à l'avenir pour l'honneur de la religion et pour le salut du malade. Mais toutes les précautions sont inutiles \ Voltaire et son conseil"^ qui craignent le retour de l'abbé Gaultier dirigé à Gonflans, le consignent à la porte de M. de Villette; il s y présente vainement le lendemain 3 mars, le suisse lui déclare formellement qu'il lui

i i) Ce paragraphe de raiiteur du Ms. est-il en contradiction avec ce qu il a écrit précédemment cpie la rétractation présentée et refusée par Voltaire le i mars avait été concertée entre l'Archevêque de Paris et le Curé de Saint-Sulpice ? Oui et non. Oui, si on s'en tient à la lettre; non, si on pense que le libellé de cette rétractation avait été remis à titre purement officieux à l'abbé Gaultier, alors qu'il le sera d'une manière impérative à la seconde entrevue de cet Abbé avec l'Archevècjue.

L'abbé Gaultier dans son Mémoire s'est moins étendu sur sa visite à l'Archevêque de Paris et pour cause, il ajouLe : « J'allai ensuite chez M. le Curé de Saint-Sulpice pour lui faire connaître ma conduite, en lui donnant copie de cette rétractation qu'il n'approuva pas, je lui remis en même temps un billet de M. de Voltaire qui lui promettait 600 livres pour les pauvres de sa paroisse. »

(2) D'Alembert, Diderot et INIarmontel rencontrant le 2 mars l'abbé Gaultier sortant de chez M. de Voltaire lui marquèrent ostensiblement le mécontentement que leur causait sa présence. M. Desnoiresterres a mis en doute cette allégation de l'abbé Gaultier et il s'appuie pour cela sur le témoignage de d'AIembert. Il y a ici une nuance. Ce n'est pas à la première visite de l'abbé Gaultier que l'incident s'est produit, mais, le 2 mars, le jour de la rétractation !

est deffendu de le laisser entrer. L'Abbé fait instance, le suisse réplique brusquement qu'il ne lui permettra pas même d'écrire son nom. Pareil langage à deux ou trois tentatives que fit l'abbé Gaultier \ Animé par la charité et l'honneur de son ministère, il prend enfin le parti d'écrire à son Pénitent cette lettre :

(( Je désire, Monsieur, sçavoir des nouvelles" de votre « santé, je me suis présenté plusieurs fois à votre hôtel (( et toujours inutilement. Tout ce qu'on m'a dit, c'est « que vous n'étiez pas visible ; pourvu que votre santé « soit parfaite^, [je suis content^ mais je ne vous dissi- (( niulerai pas que je serais au comble rie la joie, si je le « voyois par moi-même, je ne pourrais plus en clouter ce alors. Je ne vous oublie pas et je ne vous oublierai « jamaisY au Saint-Sacrifice de la Messe ; que le Dieu de 0 bonté vous accorde \cle longs et] d'heureux jours; « [soyez convaincu, Monsieur, que je fais au Ciel des « vœux pour votre vrai bonheur.] Vous ne devez pas « douter de mes sentimens envers vous^ ils ne peuvent « être ni plus vifs ni plus sincères. Si vous me permettez « de vous rendre visite, je prendrai la liberté de vous (( dire de vive voix*^ ce que je n'ose marquer dans une

(i) Le Mémoire de l'abbé Gaultier est beaucoup moins précis : « Après avoir retourné plusieurs fois chez M. de Voltaire, je pris le parti de lui écrire la lettre suivante »

(2) Var. du Mémoire de labbé Gaultier : . . . . savoir de vos nouvelles...

(3) l(/ Je souhaite que votre santé se rétablisse;

(4) Ici je ne cesse de demander au Saint-Sacrifice de la Messe. .

(5) Id Soyez persuadé de mes sentimens, ils ne peuvent...

(6) 1(1 Si vous me permettez d'aller vous voir, je vous dirai de

vive voix.. .

« lettre' plus dictée par le cœur que par l'esprit. [A/t ! « Monsieur, si vous ne voulez pas ni honorer (Tun mot c( (/e réponse, faites-moi au moins dire par quelqu'un « que vous ne serez pas fàelié de me voir, et vous pouvez (c compter que j'aurai aussitôt V honneur et l'avantai^e a d'aller vous rendre mes devoirs ; fasse le Ciel que j'aie « l'avantage de vous voir jouir d'une santé qui ni est si « précieuse, et à laquelle tant de personnes prennent « part. La grâce que je vous demande est de croire celui « qui est avec un profond respect]^, etc.

(( Paris, ce i3 mars 1778"'.

Voltaire vaincu par les instances réitérées de son confesseur se détermina enfin au bout de douze jours à lui écrire quatre lignes :

« Le Maître de la maison a ordonné à son suisse de « ne laisser entrer aucun ecclésiastique que M. le Curé de (( Saint-Sulpice ; quand le malade aura recouvré un peu « de santé, il se fera un plaisir de recevoir M. l'abLé (( Gaultier. Signé : Voltaire. Ce i5 mars 1778''.

Huit jours s'écoulent, le malade recouvre beaucoup de santé, sa porte s'ouvre, tout le monde est admis chez lui;

(i) Var. du Mciuoire de Tabljé Gaultier : . . . . ce que je n'ose vous marquer dans cette lettre...

[1] Nous avons mis comme précédemment en italique et entre guillemets les passages supprimés par l'abbé Gaultier dans son Mémoire.

(3) M. Desnoiresterres a conclu de ce billet que M. le Curé de Saint- Sulpice n'était pas étranger à ce congé et que c'est sous son inspiration que Voltaire a écarté l'abbé Gaultier dont le Mcinoire aurait été arrangé pour dissimuler le conflit. L'auteur du Ms. nous paraît être beaucoup plus dans la vérité que M. Desnoiresterres. « L'Espion anglais )) a écrit que (< Voltaire, l'effroi passé, s'était moqué du soldat et du général ».

le seul M. Gaultier est oublié ; un zèle moins courageux eut rebuté, celui du confesseur se soutient au milieu de ces dégoûts : Il se présente encore vers le aS mars à la porte de M. de Villette, le suisse lui répète qu'il n'y a pas de moyen de parler à M. de Voltaire, et il ajoute qu'il n'y a plus rien à faire. A cette expression que l'abbé Gaultier jugea suggérée, il perd tout espoir d'entrer, et n'ayant plus que la voie épistolaire pour parvenir à son Pénitent, il y a recours à son ordinaire ^ :

« Plusieurs de ceux qui ont par eux-mêmes l'honneur « de sçavoir de vos nouvelles. Monsieur, me disent que c( vous jouissez d'une meilleure santé'; personne n'y (( prend plus de part que moi, je désire même qu'elle soit « parfaite^. Je ne vous oublie pas dans mes prières; si « elles sont efficaces, vous en ressentirez bientôt les « heureux effets'^. Je me suis présenté plusieurs fois à (( l'hôtel que vous habitez' pour vous féliciter sur votre « convalescence; on m'a dit chaque fois*^ [quil n'y avait <■( pas inoijcn de vous parler et\ qu'il n'y avoit plus rien « à faire. Je ne scais ce que cela signifie, surtout après ce « ({ue vous m'avez fait l'honneur de me marquer, que

(i) Ici encore les délails sont beaucoup plus étendus que dans le Mémoire de l'abbé Gaultier.

(2) Var. des Mémoires de l'abbé Gaultier : . . . . Plusieurs de ceux qui sçavent par eux-mêmes des nouvelles de votre sanlé me disent qu'elle se rétablit....

(3) 1(1 je désire qu elle soit parfaite...

(/i) 1(1 vous en sentirez les heureux effets...

(5) 1(1 à voire hôtel...

(G) Id on m'a toujours répondu...

« quand vous auriez recouvré un peu de santé \ vous « vous feriez un plaisir de me recevoir. Je ne me présence terai plus à l'hôtel que vous haljitez; car il me paroît « qu'il est inutile que je frappe à cette porte-là ; mais je (c frapperai à la porte de votre cœur', je suis sûr d'y « avoir entrée, [à raison du désir sincère que j'ai de vous ce voir véritablement fteureu.v, et Je vous avouerai fran- (( cJienient que je serais au comble de mes vcvux si je ce pouvais vous procurer le vrai bonlieur".] J'ai l'honneur « d'être, etc. A Paris, le 3o mars i778\

Voltaire étoit guéri, tout fut oublié, promesses et bienséances, il n'eut pas même la politesse de répondre à la lettre affectueuse de M. l'abbé Gaultier. Son caractère persifleur contraint par la maladie reprit ses droits. Etant un jour à table il dit : Mon voijage de Paris me réussit parfaitement : Je suis sifflé au Tliééitre et confessé chez moi. S'il ne fut pas honteux d'avoir été aussi avant avec M. Gaultier et le Curé de Saint-Sulpice, ses amis en rougirent à sa place. M. de Villette fit donner un démenti à Linguet qui avoit publié la rétractation de Voltaire dans le numéro 28 de ses Annales. Il se servit du Courrier de

(i) Var. des Mémoires de l'abbé Gaultier : .... je ne sçais ce que cela signifie, surtout après ce que vous m'avez écrit que vous lue verriez avec plaisir lors que vous seriez un peu rétabli. .le ne me présenterai...

(ti) Id car il me paraît inutile de frapper à d'autres portes qu'à

celle de votre cœur

(3) Toute cette longue phrase affectueuse a été remplacée dans le Mémoire de l'abbé Gaultier par celle-ci : <( Quelle consolation et quel plaisir pour moi, si je pouvois vous aider à parvenir au vrai bonheur. »

(4) Wagnière dit que ^'oltaire n'a pas reçu cette lettre du 3o mars (t. ll,p. <j.).

l'Europe pour cette hostilité (N" 3i, lettre de M. Je Villette au comte de Touraille, 9 avril). Paris qui s'amuse de tout ne manqua pas de rire aux dépens de tous les acteurs qui avoient figuré sur la scène, les poètes exercèrent leurs talens, M. de La Louptière fit les vers suivans :

]oltaire et Lattaignant tous deu,r (llnimeur oentille Au nie/ne eonfesscur ont fait le même aveu^

En tel cas il importe peu

Que ce soit à Gaultier^ cpie ce soit à Gar^uille.

Mons. Gaultier pourtant me paroit mieux trouvé^

L'honneur de deux cures scjnhlables

A bon droit étoit réservé

Au chapelain des Incurables^.

Voltaire avoit au commencement de mars écrit au Curé de Saint-Sulpice une lettre que le Pasteur, contre son intention, n'avoit pas rendue publique. Réduit dans son état de caducité à faire flèche de tout bois, le Patriarche en donna des copies. Dans un clin d'œil, la lettre au Curé fut dans les mains de tout le monde ; M. le Curé provoqué par cette démarche, excité par ses amis, tira de son portefeuille la réponse qu'il avoit faite, et la publia sans la dater. Voici ces deux copies' :

(i) M. Desnoiresterres a reproduit cette épigrainnie, mais il a ip^noré qu'elle était de La Louptière.

(2) Wagnière (t. I", p. i33) donne les raisons suivantes de la correspondance échangée entre Voltaire et M. de Tersac, mais il ne dit pas que c'est Voltaire qui fit répandre des copies de sa propre lettre :

« I\L de Tersac, curé de Saint-Sulpice, ayant bientôt appris ce qui s'était passé chez M. de Voltaire (avant le 4 mars) vit ]\L de Villette et lui

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