‹ Voltaire mourantChapitre 9 sur 33 · RÉPONSE SUR LE CHAMP DE M. LE CURÉ · texte numérisé non relu

RÉPONSE SUR LE CHAMP DE M. LE CURÉ

Point de date '.

« Tous mes paroissiens. Monsieur, ont droit à mes « soins, que la nécessité seule me fait partager avec mes (( Coopérateurs. Mais quelqu'un comme M. de Voltaire (( est fait pour attirer toute mon attention : Sa célébrité, « qui fixe sur lui les yeux de la capitale de la France et

(i) Le 4 mars, d'après ^^'agnière.

(( même de l'Europe, est bien digne de la sollicitude « pastorale d'un curé.

« La demande que vous avez faite, Monsieur, n'étoit (( nécessaire qu'autant qu'elle pouvoit vous être utile et (( consolante dans le danger de votre maladie, mon minis- « tère ayant pour objet le vrai bonheur de Thomme, en « tournant à son profit les misères inséparables de sa « condition, et en dissipant par la foi les ténèbres qui « offusquent sa raison, et le bornent au cercle étroit de (( cette vie. Jugez avec quel empressement je dois l'offrir « à l'homme le plus distingué par ses talens, dont « l'exemple seul feroit des millions^ d'heureux, et peut (( être l'époque la plus intéressante aux mœurs, à la « religion et à tous les vrais principes, sans lesquels la « société ne sera jamais qu'un assemblage de malheureux « insensés, divisés par leurs passions, et tourmentés par c( leurs remords.

Je sçais que vous êtes bienfaisant. Si vous me permettez de vous entretenir quelquefois, j'espère (( que vous conviendrez qu'en adoptant parfaitement le (( Sublime philosophique de l'Evangile, vous pourrez faire « le plus grand bien, et ajouter à la gloire d'avoir porté (( l'esprit humain au plus haut degré de ses connoissances (( i}l)^ le mérite de la vertu la plus sincère, dont la sagesse « divine, revêtue de notre nature, nous adonné la juste

(i) Var. : des milliers, au lieu de : des luillions.

{.M) Le zèle (le M. le Cure de Saint-Sulpice qui a voulu 'gagner Voltaire n'est pas ici supportable ; loin cV avoir étendu la sp/ière de nos connaissances, ce PInlosoplie sceplicien a semé partout dans l'histoire et la morale le mensonge, les doutes et les paradoxes.

« idée, et fourni le parfait modèle que nous ne pouvons (( trouver ailleurs.

« Vous me comblez, Monsieur, des choses obligeantes « que vous voulez bien me dire, et que je ne mérite pas. c( Il seroit au dessus de mes forces d'y répondre, même « en me mettant au nombre des sçavants et des gens « d'esprit qui vous portent avec tant d'empressement leur « tribut et leurs hommages. Pour moi, je n'ai à vous « offrir que le vœu de votre solide bonheur et la sincérité (( des sentimens avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.\

Les deux lettres furent anatomisées ; mises à l'alambic, on n'en tira pas un grain d'encens pour le Philosophe, qui avoit bassement mendié et obtenu bassement les louanges de son Pasteur; mais au défaut du public les partisans du héros redoublèrent ses éloges. Ils auroient bien voulu que le Roi eût porté quelques regards sur lui, qu'il lui eût permis d'aller à la Cour ; ils ne négligèrent rien pour lui en ouvrir le chemin ; mais ce fut inutilement ; ils ne recueillirent de toutes leurs démarches que de la confusion par les refus persévérans qu'ils essuyèrent. Pour en diminuer l'amertume, ils eurent recours à une petite ruse qu'il ne faut pas laisser dans l'oubli.

Lorsque M. N."~ fut honoré de la confiance du Roi

(i) Ces deux lettres ont été reproduites par Wagnière (t. F'", p. i34 à iS^j, les variantes sont insignifiantes. Elles avaient paru en 1778 in-12 de 8 p.; la lettre de Voltaire ne porte pas de date (Bib. N., Ln-' 20774).

(2) N..., Angivillers (Charles-Claude de La Billarderie (comte d') maréchal de camp, directeur général des bâtiments du Roi, membre de l'Académie des sciences.

clans la direction Je ses bâtimens, il vit avec autant de surprise que de douleur, des trésors de Rome et d'Athènes relégués dans des lieux obscurs, des tableaux des plus grands maîtres amoncelés dans des greniers, des bronzes antiques, des marbres précieux cachés dans des retraites presque inaccessibles, et par cette négligence quasi réduits à l'anéantissement. Un autre genre d'étonnement vint contraster avec le premier : l'inutilité de l'immense galerie du Louvre qui a 23o toises de longueur, dont on ne se servoit que comme d'un attelier, li forma le projet unique de rendre leur valeur à ces trésors enfouis, en les plaçant dans ce superbe portique. Le monarque applaudit au plan, et M. N. (d'Angivillers) ne s'occupa plus qu'à ramasser les parties éparses de sa riche collection. Instruit que M. de Marigny^ avoit receu des bustes antiques de la libéralité du feu Roi, il lui propose de les céder ou d'accepter en échange telles figures modernes qu'il voudra. Le nom du Roi intervient pour vaincre l'attachement de i\L de Marigny aux dons de Louis XV. L'ex-directeur écrit enfin qu'il remettra les bustes, et qu'il s'en rapportera aux bontés de Sa Majesté pour le dédommagement. G'étoit précisément faire la réponse qu'on désiroit. Maîtres du choix sur lequel on prend encore l'avis de M. de Marigny grand admirateur de Voltaire, on le fait tomber sur lui. On ordonne donc au célèbre N...~ de se

(i) Abel-François Poisson, marquis de ^larigny (1727, t 10 mai 1781), directeur-général des bâtiments, jardins, arts et manufactures du Roi jusc[u'en 177'!, frère cadet de Madame de Pompadour.

[i] Le sculpteur Pigalle.

transporter chez le Patriarche, de saisir sa figure pour l'exécuter en un buste de marbre^ que le Roi donne en dédommagement à M. de Marigny. Le Praxitèle de notre siècle obéît sans délai, il arrive sur le midi chez M. de Voltaire dont les appartemens étoient remplis de monde ; on l'annonce de la part du Roi. Le respect et la curiosité lui ouvrent un passage au milieu de l'assemblée : l'artiste s'approche du Vieillard en lui déclarant qu'il a reçu les ordres du Roi pour faire son buste, et qu'il vient esquisser son ouvrage d'après la nature. On l'écoute, et chacun est convaincu que c'est le Roi lui-même qui a donné l'ordre. Un honneur dont l'origine étoit si peu honneste n'avoit rien qui dût flatter le vieux Patriarche, il étoit cependant plus avide de gloire que jamais".

Ses disciples, pour appaiser cette soif dévorante, imaginèrent de lui procurer les honneurs du triomphe par les gens auxquels il avoit dit : Je ne veux vivre que pour vous et par vous. Leurs mesures furent si bien prises qu'ils réussirent au delà de leur espérance. Voici comment la chose se passa.

Le 3o mars on représente son Irène à la Comédie- Françoise ; il s'y rendit accompagné de Madame de Villette

(i) Le buste de l'auteur de Zaïre par Pigalle fut recueilli par Lenoir dans son musée, et figure, sous le n° io6, dans sa Description historique et chronologique des monumens de sculpture remis au Musée des monumens

français. Mais ce buste disparut Plus tard M. Tarbé l'a rencontré

dans le Cabinet de Denon et depuis on a perdu sa trace. On ne le connaît aujourd'hui que par la lithographie de Hesse (Desnoiresterres).

(2) M. Desnoiresterres ne raconte pas la réception de Pigalle; il se borne à donner un extrait des Mémoires de Bachaumont (Londres, u3 février 1778], et à quelques explications entièrement conformes à ce récit.

et do Madame Denis et fut i)lacé dans une lo<>"e des «-entilshommes aux secondes ; dès qu'il parut les battemens de mains et les applaudissemens de toute espèce partirent avec transport de tous les côtés. Les acteurs ne purent continuer; alors Brizard^ l'un d'eux s'élance du théâtre, une couronne à la main et va au Vieillard : là aidé de Madame de Villette, il Ja pose sur sa tête ; on dit que M. D, F." partagea un moment avec la dame la glorieuse fonction de suport. Voltaire hors de lui-même, porte les mains à sa couronne qu'il veut éloigner, et s'écrie : }hus me ferez mourir; mais il n'étoit pas à la fin des épreuves que sa modestie devoit essuyer dans ce jour : la toile du théâtre qui étoit tombée pendant la cérémonie du couronnement se releva. On appercoit un buste au fond delà scène : C'est Voltaire que la dame Vestris" accompagnée d'une bande d'acteurs et d'actrices aborde respectueusement en renouvellant, une couronne à la main, au simulacre, les hommages qui viennent d'être déférés à l'orio-inal.

M. de Saint-Marc^ fit sur le champ ces vers que Vestris récita :

i^i) Jean-Baplisle Brilai'd dil Brizard (Orléans 1721, f Paris, 3o janvier 1791). Débute à la Comédie-Française le 3o juillet 17^7, la quitte le i-^-- avril 1786.

(2) Le prince de Beauvau, d'après Desnoiresterres.

(3) Françoise-Rose Gourgaud, femme d'Angiolo Vestris, née à Marseille le 7 avril 1743, morte à Paris le ;> octobre 1804. Elle débuta à la Comédie-Française le 19 décembre 1768, et prit sa retraite le -2 juin i8o3.

(4) Jean-Paul-André de Rasins, marquis de Saint-Marc, né au château de Rasins, en Guyenne, le 29 novembre 1728, membre de l'Académie de Bordeaux, mort à Bordeaux le n octobre 1818.

Ix\

Aux y eux (le Paris enchanté Reçois en ce jour un homniage Que confirmera d'âge en. âge La sévère Postérité.

Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage Pour joilir de l'honneur de V immortalité; Voltaire reçois la couronne Que l'on vient de te présenter, Il est beau de la mériter Quand c'est la France qui la donne!

Voltaire répondit :

Vous daignez couronner aux yeux de Melpomene

D'un, Vieillard, affoihli les effors impuissans,

Les lauriers dont vos mains couvr oient mes c/ieveux

Étoient nés dans votre domaine. [blancs

On sçait rjue de son bien tout mortel est jaloux. Chacun garde pour soi ce que le Ciel lui donne,

Le Parnasse iiavoit vu que vous

Qui sçut partager sa couronne^.

On ne fut pas convaincu que M. de Saint-Marc donnât un impromptu, et quand la réponse de Voltaire parut, on trouva de la facilité dans la versification, mais de l'embarras et du faux dans les pensées et l'on conclut que le vieux poëte auroit du garder pour soi les dons médiocres qu'il recevoit du Ciel dans sa caducité.

(i) M. Desnoiresterres ne parle pas de la réponse de Voltaire. Cette réponse fut insérée dans le Mercure d'avril 1778, t. 1", p. 6, et dans le Journal de Paris du G avril 1778.

Il parut alors une parodie de ce couronnement théâtral qui l'apprécioit à sa juste valeur :

Quand sur votre vieux ehef Brizard met la eouronne

N'allez pas Aroûet vous mettre dans l'esprit

Que de eoncert la France vous la donne,

Si dans un impromptu qu'à loisir il hàtit

Saint-Marc en. plein tliéàtre aujourd'hui vous l'a dit,

Il n'est (pie l'orateur d'une petite clicpLC

Dont la raison bientôt détruira le crédit ;

Quand la France vous applaudit

C'est la France Encyclopédicpie.

La pensée de cette épigramme fut rendue quelque tems après avec plus de finesse, et d'une manière plaisante par une estampe dont la gravure et le dessin n'étoient pas inférieurs :

Le buste de Voltaire posé sur un autel à l'antique y est couronné de lauriers par Arlequin : deux figures prosternées au pied de l'autel lui font cortège. Celle qui est à droite tient un tambour de basque à la main et une marote à côté d'elle représente la Folie. Scapin placé à gauche semble prononcer respectueusement les vers qui font l'épigraphe du monument, et qui le terminent par le bas ; voici ce qu'on y lit :

VOLTAIRE COURONNÉ PAR LES COMÉDIExXS LE 3o MARS 1778

// est beau de la recevoir Quand c'est Arlequin qui la donne.

Il faut que les disciples du Patriarche n'aient pas trouvé la plaisanterie bonne ; par leur crédit l'estampe a disparu et on ne la vend plus que sous le manteau \

La divine Providence avoit donné au Chef des mécréans les avertissemens les plus doux par le ministère de l'abbé Gaultier. Son obstination à fermer les yeux et le cœur à la vérité demandoit une leçon plus énergique. Elle lui fut ménagée dans une pièce de vers qu'on attribue à M. Soret, avocat et l'ancien associé du P. Hayer", auteur de la Relimon ven^'ée^ : La voici :

Tu triomplies, Voltaire^ une secte ameutée De ta sotte grandeur follement entêtée^ Prodigue à ton scjuelette un ridicule encens, Et c'est le seul bonheur qu ici-bas tu prétens. Au poison de l'erreur ton à me accoutumée Sur les bords du tombeau s'enyvre de fumée : Quand un vil histrion, infâme aux yeux des loi.v, De l'auguste patrie ose usurper la voix ; Quand sur ton front ridé^ posant une couronne, Il dit impudemment : la France te la donne. Ta vanité le croit ! mais non les vrais Frcmçois , Paisibles citoyens, observateurs des loix.

(i) Il en est question clans Vlconogr. J'oliair. de M. Desnoiresterres, p. IO-2. Elle se trouve à la Bibl. Nat., Coll. Hennin, t. CXI, fol. 6.

[ï] Jean Soret, avocat au Parlement de Paris, membre de l'Académie de Nancy; Jean Nicolas Hubert Hayer, religieux recollet, né à Sarrelouis le i5 juin 1708, mort à Paris le 14 juillet 1780. La liste des ouvrages de ces deux auteurs est insérée dans la France littéraire de Quérard.

(3) La Religion l'engée ou réfutation des erreurs impies par une Société de gens de lettres, Paris, Chaubert, 1757-61, 21 vol. in- 12.

Dune fausse sagesse éeartant les elnmeres Respectent r Evangile et la foi de nos pères ; Les François^ en un mot, ce sont des gens de bien Et pour eux tes talens, tes succès ne sont rien. \é pour en, imposer à des lecteurs frivoles, Au défaut de raisons., tu sèmes des paroles ; De tes affreux bons mots le brillant coloris D'une foule imbécille entraine les esprits. Patriarche orgueilleiLv d'une cabale impie, Empoisonneur public, fléau de la patrie, En attacpiant la foi tu corronij/is les co'urs, Tu perdis dans l'Etat les principes, les nuvui's. Pour de moindres forfaits la loi mène au supplice : De l'Eternel, au moins, redoute la justice. Oii cours-tu mallieureujc ? le songe va finir. Sous tes pas cliancelans la tombe va s'ouvrir. Tremble! gémis ! peut-être en est-il tems encore ! Tombe aux pieds du vi-ai Dieu que la patrie adore. Ce Dieu, cpie ton orgueil affréta d'outrager, Si tu n'éteins sa foudre, est prêt à se vanger ! Ta criminelle plume, au blasphème aguerrie, Perdit à l'insulter les beaux fours de ta vie ; A désar/ne/- son bras consacre les derniers. Ou les fciLv de l'Enfer vont brûler tes lauriers. Je sçais que tes pareils, raisonneurs misérables. Assurent que le Ciel et l'Enfer sont des fables ; Mais la religion brave vos attentats, Et pour la blasphémer on ne la détruit jjas. Quelle preuve invincible as-tu de tes mensonges

Tes doutes peuvent -ils réaliser tes songes? Attendras-tu pour croire au souverain malheur^ Que L'implacable main de VEternel vengeur^ Apres avoir frappé sa coupable victime^ Ait refermé sur toi les portes de l'abyme? Et que^ trop tard connue^ enfin la vérité Te déclare le cœur pendant l'Eternité^?

Cette leçon auroit du dissiper l'yvresse du Patriarche, mais il étoit endurci comme Pharaon ; elle ne produisit pas même aucun acte de religion. Il ne fut point à l'Eglise, quoique sa santé bien rétablie lui permit d'aller partout. Il ne remplit pas même, après l'éclat de sa confession et de sa rétractation, les devoirs communs que prescrit un amour-propre bien réglé. Toujours rempli de lui-même, toujours esclave de l'opinion publique, il ne pouvoit digérer le triste sort de son Iréne^ si peu goûtée au théâtre. Désespérant de cueillir à l'avenir le moindre rameau de laurier sur le Parnasse, il conçut le projet d'en moissonner dans un autre champ, et son projet fut de faire adopter son ortographe par l'Académie françoise.

On sçait qu'elle consiste cette ortographe à écrire comme l'on parle, et à retrancher toutes les lettres qu'on ne prononce pas~. Une nouvelle édition du Dictionnaire

(i) Cette pièce a été iiupriinée, mais sans nom d'auteur (par Elie Harel) : Voltaire, particularités curieuses de sa vie et de sa mort. Porrentruy, 1781, p. 100. Notre texte offre quelques variantes et deux vers de plus.

[■j.) Cette assertion est exacte et elle est confirmée parla note suivante de M. Alfred Dutens publiée dans V Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux (n° 1172, janvier 1907) en réponse à une question que nous avions posée :

de cette Académie, où seroit adoptée son ortographe, une édition faite par des mains habiles et publiée avec éclat, parut le moyen le plus noble et le plus efficace pour le succès de cette grande entreprise. A 84 ans il étoit courageux et le Patriarche n'avoit pas un instant à perdre. 11

« Comme tous les écrivains du xvif et du xvin^ siècle, ^\)ltaire usait dune orthographe personnelle, simplifiée de manière à se rapprocher de la prononciation et, par là même, très différente de celle dont il est affublé dans les éditions actuelles. Par exemple, il écrit bibliotèque, crctlen, filosop/ie, téologie, etc., en quoi il ne fait cjue suivre l'exemple de ses prédécesseurs, comme Bossuet, Corneille, Descartes, Fénelon, La Bruyère, La Fontaine, Racine, Madame de Sévigné, etc., sous la plume desquels nous rencontrons atantat, avanture^ cors [pour corps], flciterie, grote, prétention, proiit, je ro/is, si fier, tandresse, i'a/igcr, etc. J'en ai cité beaucoup d'autres spécimens dans un ouvrage récent [Elude sur la simplification de V orthographe, pp. '■/i., 194, '-^83, 353, et passim], destiné à exposer les principaux arguments qui peuvent militer soit pour, soit contre telle ou telle modification de l'orthographe Je me bornerai à rappeler simplement que, jusqu'aux abords du xix'' siècle, la tendance constante de nos grands écrivains a été de « clarilier )- l'écriture en l'orientant dans le sens du phonétisme, un peu à l'iniitalion de celle dont se servait le Moyen-Age avant que le pédantisme de la Renaissance ne vînt la dévoyer, en la jetant dans les complications d'un étyniologisme trop souvent de mauvais aloi. »

Le comte Rostopchine, qui a copié le Sottisier de Voltaire à la Bibliothèque de Saint-Pélersbourg, parle de l'orthographe de Voltaire : « J'ai copié ce manuscrit mot à mot et le tout dans l'ordre avec lequel c'est écrit en entier de la main de Voltaire — Dans ce manuscrit, A'oltaire écrit toujours oi et non ai, et presque à chaque ligne on trouve les fautes les plus grossières contre l'ortographe, la grammaire et la phraséologie. Je suis intimement convaincu que Voltaire, livré à lui seul, n'aurait pu écrire une page bonne à imprimer; mais tout ce qu'il a écrit devait être corrigé

par des secrétaires avant d'être livré à l'impression » (Préface du

Sottisier de Voltaire, publié en 1880 par M. Léouzon Le Duc).

Enfin, voici ce que nous avons relevé dans ses Œuvres : Lettre de Voltaire à l'abbé d'OIivet, Ferney, 5 janvier 1767 : « J'ai encore une autre représentation à vous faire. Ne seray-je point un de ces téméraires que vous accusez de vouloir changer l'orthographe ? J'avoue qu'étant très dévoué à Saint François, j'ai voulu le distinguer des /^r«//ra/s; j'avoue que j'écris Danois et Anglais ; il m'a toujours semblé qu'on doit écrire connue on parle, pourvu qu'on ne choque pas trop l'usage, pourvu que l'on conserve les lettres qui font sentir létymologie et la vraie signification du uiot. »

se luUc donc de former son plan, dresse ses batteries, distribue des lettres à des coopérateurs affidés et prend jour pour proposer à ses confrères séans sur le fauteuil académique cette édition si digne de leur zèle. Il falloit une bonne provision de raisons et des poulmons vigoureux pour entraîner l'Académie et ses membres. Le Vieillard voulant se monter au plus haut ton, eut recours au petit artifice du café ; il en prit secrètement jusqu'à dix-huit tasses ; s'étant ainsi électrisé, il se rend à un comité préparatoire \

Deux siècles avant Voltaire, Ramus, principal du collège de Presle,avoit tenté d'introduire des changemens sur les mêmes principes dans l'ortographe du latin et du françois; s'il eut quelque succès pour la première langue, ses efforts furent nuls à l'égard de la seconde'. Voltaire

(i) Voltaire présenla son projet à l'Acadéinie française dans sa séance du jeudi 7 mai 1778 : Voici la copie du procès-verbal de cette séance :

« Il a été résolu, sur la proposition de M. de Voltaire, qu'on travaillerait sans délai, à un nouveau Dictionnaire (pii contiendra :

« L'étimologie de chacpie mot, et quelquefois l'étimologie probable.

« La conjugaison des verbes irréguliers qui ne sont ])as en usage.

(c Les diverses acceptions de chaque terme avec des exemples pris des auteurs les plus approuvés.

<( Toutes les expressions pittoresques, et énergiques de Montaigne, d'Amiot, de Charron, etc., etc., qu'il esta souhaiter qu'on fasse revivre, et dont nos voisins se sont saisis.

« l'^n ne s'appesantissant pas sur aucun de ces objets, mais en les traitant tous, on peut faire un ouvrage aussi agréable que nécessaire, ce seroit à la fois une grammaire, une rhétorique, une poétique, sans l'ambition d'y prétendre. Chaque Académicien peut se charger d'une lettre de l'alphabet, l'Académie examinera le travail de chacun de ses membres. Elle fera les chanaeniens, les additions et les retranchemens convenables ». (Registres de l'Académie française.)

(-2) Pierre Ramus (i5ij, f 1 ^7^) publie sa: Gra/tiere, Vnvis, André Wechel, en iÎjG'j.; la seconde édition a pour titre : Grammaire de P. de

fort discret sur la source où il a puisé, a rallié [)eLi de littérateurs sous ses étendards,' et son ortographe qui est très insuffisante n'a été admise par aucun corps : ni les Parlemens, ni l'Imprimerie royale, ni les Universités, ni les Académies. Quelques étrangers comme les Hollandois et les Genevois, des auteurs nationaux ou précieux sont les seuls partisans de la nouvelle ortographe \

Les germes incendiaires qu'il portoit dans son sein soufflés par quelque contradiction qu'il supporta fort peu philosophiquement, lui enflammèrent le sang; la tête s'échauffa, le sommeil s'éloigna de lui avec opiniâtreté, et il fallut recourir à l'art pour le rappeller. Le maréchal de Richelieu proposa une petite bouteille d'un opium préparé dont il use habituellement : la bouteille fut acceptée, mais comme une autre boëte de Pandore, elle renfermoit tous les maux. L'impatient Vieillard prit la fiole en une seule fois au lieu de la diviser en trois ou quatre doses. Les ravages qu'elle causa furent si grands que l'on crut la tête tout à fait dérangée'.

La Ramée, lecteur du Roy eu l'Université de Paris. Pai'is, de rirupriiuerie d'André Wechel, iSja. A'oir Ferdinand Rrunnt : Ilisl. de la Lnni^ue française, t. II, XVI* siècle, 1906.

(1) On a vu que les Registres de l'Académie française ne conlirnienl pas les allégations de l'auteur du Ms. Sur ce projet de \ oltaire on peut encore consulter les trois lettres qu'il a écrites les ^, 10 et i3 mai 1778 à Wagnière [La vie intime de Voltaire au.)- Délices et ii Fevnei/, ])ar Lucien Pérey et Gaston Maugras.)

(2) Le II ou 12 mai « M. de ^'illette envoya chercher un apothicaire qui vint avec une liqueur ; on proposa au malade d'en prendre, il se récria beaucoup, dit qu'il n'avait jamais fait usage de liqueur spiritueuse, et qu'il prendrait encore moins, dans l'état où il était, une drogue de chimie. Madame de Saint-Julien s'y opposa aussi fortement ; cependant, à force d instances, on engagea ce malheureux vieillard à en avaler, l'assurant

Troncllin ^ accourut à la uouvelle de l'accident. Le malade le voyant s'écria : Ce n'est pas vous qu'il nie faut, que l'on me donne le médecin des fous. Il faisoit allusion à un médecin qui depuis quelque tems a la célébrité dans ces sortes de traittemens. Toi fut le commencement de la maladie qui l'a conduit au tombeau, c'étoit vers le milieu de may. On s'appercut dès les premiers jours qu'il en auguroit mal lui-même ; il devint mélancolique, il se plaignit souvent d'être venu à Paris ; sa confiance en Tronchin, qu'il appelloit dans sa première attaque Sa Divinité., ne s'exprima plus avec cet enthousiasme, il lui échapa des mots qui prouvoient qu'il se sentoit frappé à mort. Bientost les symptômes du mal qui se manifestoient firent passer cette conviction dans tout le monde.

qu'il serait guéri le lendemain. Madame de Saint-Julien eut la curiosité de goûter cette liqueur; elle m'a juré qu'elle était si violente, qu'elle lui brCda la langue, et qu'elle n'en put pas souper. C'est d'après elle-même que je tiens les détails que je rapporte.

« Le malade étant après cela dans une agitation terrible, écrivit à M. le maréchal de Richelieu, et le pria de lui envoyer de son opium préparé. Madame de Saint-Julien et un parent de M. de Voltaire insistèrent longtemps auprès de Madame Denis, pour qu'elle ne permît pas qu'il prît encore de l'opium, disant que ce seroit certainement un poison pour lui ; ils ne l'obtinrent point, au contraire; M. de Villette dit que le malade pourrait tout au plus être fou une couple de jours, que cela lui était arrivé à lui-même.

« On a prétendu qu'après avoir fait avaler à M. de 'S^oltaire une bonne dose de cet opium, la bouteille fut cassée. Je n'ai jamais pu tirer au clair ce dernier fait; je sais seulement qu'ils se réunirent tous pour assurer au malade qu'il l'avait bue entièrement. M. de Yillelte dit avoir vu M. de Voltaire, seul dans sa chambre, achever de la vider. Madame de Saint- Julien lui dit alors qu'il était un grand malheureux de n'avoir pas sauté sur lui pour l'en empêcher. » [Wagnière, t. i" , pp. ij/j à 157.]

(i) Théodore Tronchin (24 mai 1 709, t3o noveuil)re 1781), il ligure comme premier médecin de M. le duc d'Orléans, demeurant au Palais- Royal, dans VAlmannch royal, 1778.

Le sieur Try, habile chirurgien du quartier fut appelle \ Try donna pour garde la femme Roger et choisit le sieur Brizard, son élève, pour faire le service ordinaire".

On reconnut au bout de quelques jours, en observant les veines chargées de pus, que le mal étoit dans le bas ventre et dans la vessie : ses progrès furent si rapides, les douleurs prirent de si grands accroissemens, les accidens se multiplièrent si fort que la condamnation du malade ne tarda pas à être prononcée par la Faculté, elle assigna même des bornes assez resserrées à ce qui lui restoit à parcourir de sa carrière.

Le Curé de Saint-Sulpice instruit de l'état dangereux de son paroissien, alla dans une conjoncture aussi importante prendre les ordres de son Prélat', ils furent donnés verbalement et ils étoient tels que l'honneur de la religion et le salut du malade les demandoient. Le Pasteur fut de Conflans chez les premiers magistrats, chez le Ministre de Paris : partout il exposa l'état des choses, et n'eut pas de peine à convaincre les esprits de la mauvaise foi du

(i) Le sieur Try figure dans VAlninuacli royal de 1778 comme jMaître en chirurgie de la ville de Paris depuis 17J0; il demeurait rue du Bacq, vis à vis les Mousquetaires.

(•2] Brizard ne paraît pas être devenu chirurgien à son tour, nous n'avons pas trouvé mention de son nom dans V Ahnanaclt rotjnl. Tous ces détails sont inédits, ^^'ag•nière ne peut en parler puisqu'il ('tait retourné à Ferney.

(3) 11 n'est pas question de cette visite du Curé de Saint-Sulpice à l'Archevêque de Paris dans Desnoiresterres. On remarquera qu'elle a eu lieu avant la mort de ^'oltail■o, de même que la réunion chez M'' Amelot dont il va être question plus loin. Cette dernièi'e réunion confirme l'assertion de Wagnière qui dit que Madame Denis avait fait préparer le carrosse de son oncle poui' eulevei' le corps dès le -xC) niai.

malade. S'appercevant que l'on n'étoit que uiédiocrement dans ses intérêts, il fait un grand pas en avant: il annonce publiquement qu'il refusera même la sépulture ecclésiastique à Voltaire, s'il ne fait une réparation authentique de tous les scandales de sa vie et de ses écrits.

M. Amelot voulant prévenir l'éclat de ce refus indiqua chez lui au dl'j mai, veille de l'Ascension, un comité, où furent appelles M. le Curé de Saint-Sulpice, M. Le Noir, lieutenant de police \ M. d'Hornoy, conseiller au Parlement, et l'abbé Mignot, conseiller au Grand-Conseil". Le Curé exposa les motifs du refus que lui prescrivoit son devoir, et répondit aux raisons que M. d'Hornoy et l'abbé Mignot alléguèrent. Le Conseiller layc fut vif; le Curé ne parut point effrayé des menaces qui lui échapèrent. Il connoissoit les dispositions des premières têtes de la magistrature, mais eussent-elles été moins favorables, son zèle n'en auroit pas été moins actif; car il protesta qu'il étoit prêt à sacrifier sa cure à sa conscience. On dit que le Roi instruit dès le soir même de ce qui s'étoit passé chez M. Amelot, déclara que cette affaire regardoit le Curé de Saint-Sulpice. Un courtisan dévoué au vieux Patriarche parlant légèrement de la vivacité et de l'âge du Curé, le Roi le reprit en disant : Si le Curé est jeune, VArclievêque

(i) Lf Noii- ou Lenoir (Jean Charles Pierre), 1732, 1 1807, conseiller au Châtelet en 1752 el administrateur général de la police le 10 juin 177G.

(2) D'Hornoy et Mignot, neveux de Voltaire. M. Dompierre d'Hornoy était fils de Marie Elisabeth Mignot, née en 1715, une des filles de la sœur de Voltaire, née en 1686 et mariée à Pierre François Mignot, correcteur à la Chambre des comptes de Paris; l'autre, l'aînée, Marie-Louise, née en 17 10, devint Madame Denis. — Alexandre Jean Mignot né vers 1720.

ne l'est pas^ ; cest leur affaire. Le même seigneur demandant au Roi la permission de traitter de sa part avec M. l'Archevêque, le Roi ne voulut point en entendre parler. Le tableau de Voltaire mourant est si extraordinaire, qu'on rapportera avec scrupule tout ce qu'on a pu recueillir par des voies sûres, mais l'on ne dira pas tout. Les avenues ont été trop bien gardées et les témoins de ses derniers momens intimidés ou intéressés restent dans le silence ; on ne parle qu'avec la plus grande réserve'. On commence par observer que Voltaire a conservé sa tête et sa raison jusqu'au dernier moment. Un commerce épistolaire qu'il entretenoit de son lit avec plusieurs personnes distinguées le prouve évidemment. Il écrivoit tous les jours au maréchal de Richelieu, au comte d'Argental ; cette manière d'écrire s'étendoit à beaucoup de choses. 11 rendoit compte de son état à son Chirurgien sur une carte^. Peu de jours avant sa mort, il félicita par un billet

(i) La Harpe [Corresp. Ult.^ t. II, p. 244), leUre 87 : « On sut d'ailleurs que le Roi avait dit qu'il falloit laisser faire les prêtres.

(2) Le cuisinier de ^L de \'illetle, interrogé sur cette mort peu de temps après, par un prêtre de la Communauté de Saint-Sulpice, répondit qu'il avait été expressément défendu à tous les gens de la maison d'en parler, et que tout ce qu'il pouvait en dire, c'est que si le diable pouvait mourir, il ne mourrait pas autrement (Extrait d'une lettre de AL Bigex, vicaire général du diocèse d'Annecy, publiée dans : l'Histoire de M. Viiarin, par l'abbé Martin, Genève, 1861, t. I^"-, p. 372).

(3) Voici deux billets écrits par Voltaire et adressés à Tronchin, son médecin, dans la dernière dizaine de mai, quelques jours avant sa mort :

A) « Votre vieux malade a la fièvre. Son corps glorieux a les jambes fort enflées et parsemées de taches rouges. Il voulait ce matin se transporter au temple d'Esculape; il ne le peut. »

B) « Le patient de la rue de Beaune a eu toute la nuit et a encore des convulsions d'une toux violente. Il a vomi trois fois du sang. Il demande pardon de donner tant de peine pour un cadavre. » . ■

écrit de sa main M. de Lally du succès qu'il venoit d'avoir au Conseil, où Tarrest du Parlement qui a fait périr son père venoit d'être cassé. Le billet fut mis dans le Mercure au mois de juin \ Le jour même de sa mort il fit ses lettres à l'ordinaire ; celle du maréchal de Richelieu qui n'étoit pas trop suivie fut jetée au feu. On assure cependant qu'il reçut le même jour un remboursement dont il donna quittance. On verra enfin par le procès-verbal de l'ouverture de son corps que la tête étoit dans le meilleur état possible, et que tout le mal résidoit dans le bas ventre ; mais il y étoit extrême. La vessie, autant remplie de pus que d'urine, ne pouvoit être dégagée que par le cruel service d'une sonde à canal, et ne l'étoit encore que fort peu. Un feu ardent embrasoit toute la région du bas ventre et lui causoit une chaleur si brûlante qu'il n'étoit pas possible de tenir la main sur sa peau. Les chirurgiens pour en exprimer l'ardeur ont dit qu'une allumette y auroit pris feu.

Le malheureux Voltaire ne fut dans des souffrances si grandes ni chrétien, ni philosophe ; il se montra même au-dessous de l'homme incapable de supporter personne; et, ne pouvant se supporter lui-même, il entroit de tems à autre dans des états de fureur et de désespoir qu'il est difficile de peindre. /e hrusle^ crioit-il souvent, il frappoit, il juroit, il vomissoit des injures atroces; ses gardes en étoient ordinairement l'objet. Ayant un jour demandé sa

(i) « A M. le comte de Lally, 26 mai : Le mourant ressuscite en apprenant une grande nouvelle, il embrasse bien tendrement M. de Lally; il voit que le Roi est le défenseur de la justice : il mourra coulent. »

canne à l'une d'elles nommée Roger \ il lui en déchargea dans le moment qu'elle ne s'y attendoit pas, un coup qu'elle ne put entièrement esquiver, qui lui fracassa l'ongle d'un doigt et lui fit une blessure dont elle s'est longtems ressentie. Dans une autre occasion, il jetta à la tête de la même garde une jatte précieuse de porcelaine qui tomba en morceaux. Il demandoit fréquemment un étang de glace. Pour entrer dans ses vues, autant qu'il étoit possible, on le baigna une première fois avec beaucoup de peine; à la seconde comme on alloit le mettre dans l'eau, il s'élança vers sa garde la fureur dans les yeux; celle-ci se sauva rapidement et le bain ne put être administré ; mais tous les rafraichissemens extérieurs qu'on pouvoit lui donner n'éteignoient pas le feu qui brûloit au dedans. Il étoit nu sur son lit, ne voulant et ne pouvant rien supporter qui le couvrit : s'il arrivoit à sa garde de ne pas bien le comprendre, lors qu'il lui faisoit quelque demande, ilselivroità tous les propos que dicte la colère. II les varioit suivant les circonstances et ne les répétoit jamais. Les personnes qui se trouvoient là ont plus d'une fois admiré l'éloquence et la fécondité de sa fureur. Enfin les aoûts du malheureux Chef des mécréans se dépravèrent d'une manière aussi

(i) C'est la garde fournie par le chirurgien Try, à laquelle tait allusion la dépêche du prince Bariatinski du ii juin 1778 : « Le Curé de Saint- Sulpice avait obtenu de la garde du malade qu'elle tiendroit registre de tout ce que Voltaire avoit proféré contre la religion pendant sa dernière maladie, en sorte que la garde eût été entendue en déposition avec d'autres témoins affidés, si quelqu'un eut présenté requête au Parlement. [Journal des Débats, samedi 3o janvier i8()9.) La déposition dont il est question eut été celle que la garde aurait faite si les parents de Voltaii'o avaient engagé un procès pour obtenir la sépulture ecclésiastique.

étrange que nouvelle. Il portoit à la bouche son urinai, où il y avoit autant de pus que d'urine; ne pouvant l'avaler, il y mettoit les doigts et les léchoit ensuite ^ Cet homme téméraire avoit osé dire en plaisantant sur les prophéties d'Ezéchiel [Dictionnaire pJiilosoplàquc^ art. Ezéchiel), quiconque aime les prophéties d' Ezéchiel mérite de déjeûner avec lui.

On seait que ce Prophète reçut dans une vision l'ordre d'annoncer à Jérusalem sa prochaine ruine ; et de couvrir son pain d'excrémens humains pour lui présager les affreuses extrémités où cette ville criminelle seroit réduite. Voltaire, puni de la même manière, a subi à la lettre pendant les cinq ou six derniers jours de sa vie, la menace de cette étonnante prophétie. Il lâchoit tout sous lui, et sans cesse il mettoit les mains dans sa fange, puis les portoit à sa bouche. Madame Denis, sa nièce, toute hors d'ellemême à ce dégoûtant spectacle, s'est écriée plus d'une

(i) Gazette de Cologne, numéro du 7 juillet 1778 :

« Cette mort n'a pas été une mort de paix. Si ce que mande de Paris un homme bien respectable, et ce qui est attesté d'ailleurs par M. Tronchin, témoin oculaire, et qu'on ne peut guère récuser, est bien exactement vrai : « Peu de temps avant sa mort, M. de Y. est entré dans des agitations affreuses, criant avec fureur : Je suis abandonné de Dieu et des hontmes. 11 se mordait les doigts, et portant les mains dans son pot de chambre, et saisissant ce qui y étoit, il l'a mangé. » Je voudrais, dit M. Tronchin, que tous ceux qui ont été séduits par ses livres eussent été témoins de cette mort. 11 n'est pas possible de tenir contre un pareil spectacle. » Ainsi a fini le Patriarche de cette secte qui s'en croit honorée. »

L'abbé Depéry, secrétaire de M. Rouph de Varicourt , évêque d'Orléans, frère de Madame de Villette (Belle et Bonne), affirme que Madame de Villette lui a raconté chez elle la mort de Voltaire dans des termes qui confirment absolument le récit de Tronchin, en le complétant par l'incident du vase de nuit. » (Depéry, Biographie des hommes célèbres du Dép^ de iAin, Bourg, i83 j, t. I«'', p. iG3 et 164.)

fois... Eh (jLLol ! M. (le ] o/l(i(rc le plus jjiopre des hommes, (jui ehani^eoit de lin^e trois fois pur jour plutôt que (Tij supporter la moindre taehe! à quel (ivilissemeRt est-ii i-éduit ? Quelle ré\'olutiori^ !

Gomme tout étoit intéressant dans les derniers inomens de ce Chef des mécréans, tout a été observé avec attention. On l'a vu plus d'une fois les mains jointes, la tête et les yeux élevés vers le Ciel, rester immobile des tems considérables, et comme plongé dans une méditation profonde. M. de V. ■ l'ayant un jour considéré dans cette attitude crut qu'il prioit, et fit part de sa pensée à quelqu'un qui étoit à portée ; mais étoit-il distrait de ces singuliers recueillemens, il se livroit à des actes de fureur qui ne laissoient guères d'incertitude sur la nature des réllexions qui l'occupoient. L'extrême péril où se trouva la vie de Voltaire devint bientôt la nouvelle du jour. L'abbé Gaultier si souvent rejette, nmis dont le zèle n'étoit pas éteint, se crut obligé de faire une nouvelle tentative ; il prit sa route ordinaire pour parvenir à son Pénitent, en lui écrivant ce qui suit :

« J'apprends, Monsieur, par la voix publique que vous (I êtes dangereusement malade. Cette nouvelle m'afflige « beaucoup; mais ce qui augmente mon affliction^, c'est « qu'on ne m'envoie pas chercher de votre part. Quoique je (( n'aie pu depuis votre dernière maladie, | il y a environ

(i) Tous ces renseignements sur la maladie de Voltaire sont inédits, sauf l'étrange perversion du goût dont il a été question.

(2) MM. de Villette ou de Yillevieille.

('3j Vaf. du Mémoire de lalibé (îaullier : Douleur, au lieu de : affliction.

ce trois mois] quelqu'efïort que j'aie fait, avoir l'honneur « de vous voir, cela ne m'empêchera pas de me transporter « chez vous si vous le jugez à propos \ [Je ne prendrai (( point cette liberté que vous ne nie le fassiez sçavoir. a J'ai tout lieu d'espérer que vous me donnerez cette « satisfaction. Personne ne désire plus que moileréta- (i hlissement de votre santé] ; mais si le Seigneur vouloit « vous appeller à lui dans ce moment'-, quel bonheur pour K vous de vous estre mis en état de paroître devant ce (( grand Dieu qui jugera les justices mêmes ? Quel malheur, (( au contraire, si vous mouriez sans avoir pensé à l'affaire (( de votre salut^ ? Ah! mon cher Monsieur, pensez-y (( sérieusement, et ne pensez qu'à cela, profitez du peu de « tems qui vous reste à vivre\ J'ai l'honneur d'être, etc.

A Paris, ce 3o may 1778.

Quelques heures après la lettre envoyée^ l'abbé Mignot se rendit chez l'abbé Gaultier : Je viens, lui dit-il, Monsieur, vous chercher et vous prier de confesser M. de Voltaire. Votre dernière lettre lui a fait impression, il veut se

(i) Var. du Mémoire do Tabbé Gaultier : ...de retourner chez vous isi vous me demandez.

(2) Ici. Hélas, si le Seigneur vous appelle à lui, au lieu de : mais si le Seigneur vouloit vous appeler à lui.

(3) Id. de périr, sans avoir pensé à la grande affaire de voti-e salut! au lieu de : si vous mouriez sans avoir pensé à l'affaire de votre salut.

(/,) 1(1. ...11 va finir et l'éternité va commencer.

(5) Nous avons mis entre crochets et en italique tous les passages supprimés dans le texte donné par le Mémoire de l'abbé Gaultier. Wagnière (t. II, p. 90) dit que Voltaire n'a pas reçu cette lettre, son allégation est sans importance, il n'était pas encore rentré à Paris, lorsqu'elle est parvenue à Voltaire ou plutôt à Madame Denis.

confesser et ne se confesser qità vous — Il n'en falloit pas tant pour attendrir ce Confesseur. Touché du succès de sa lettre, il ouvre à son tour son cœur au neveu du Vieillard. Mais en lui offrant l'exercice de son zèle, il lui déclare qu'il marchera désormais avec circonspection vis à vis d'un malade du caractère de son oncle ; enfin il lui fait part du plan de conduite qu'il a à tenir... . Je commencerai avant tout par exiger une réparation autJienticpie et f exigerai qu elle soit signée de lui, ou prononcée en présence de M. le Curé de Saint-Sulpice : Je ne dois rien faire sans le concours de ce Pasteur; je vous prie donc de passer à Saint-Sulpice oii nous le prendrons pour aller ensemble chez le malade^.

L'abbé Mignot se rendit après quelques momens de résistance et ils allèrent à la communauté oii ils trouvèrent M. de Tersac. La réponse du Curé fut d'abord qu'il se rendroit de son côté ; mais à la première instance il céda et monta en carosse. La rétractation projettée est une pièce essentielle qui doit trouver sa place ici :

(( Je rétracte tout ce que j'ai pu dire, faire ou écrire « contre les bonnes mœurs, contre la Religion chrétienne « dans laquelle j'ai eu le bonheur de naître; contre la t( Personne adorable de Jésus-Christ dont on m'accuse

(i) Le Mémoire de labbé Gaultier est beaucoup moins explicite : «A peine M. de Voltaire eut-il reçu ma lettre, que le même jour sur les 6 heures du soir M. l'abbé Mignot, conseiller du Grand-Conseil et neveu de M. de Voltaire, vint lui-même me chercher pour confesser son oncle. Votre dernière lettre, me dit-il, lui a fait une grande impression : il veut se confesser et ne se confesser qu'à vous. Je répondis à M. l'abbé Mignot, que je confesserois volontiers M. de Voltaire pourvu qu'il fît la rétractation suivante... »

— (ri —

« d'avoir attaqué la Divinité \ faisant la réparation actuelle

(( à la face de l'Univers scandalisé par les ouvrages" qui

« paroissent sous mon nom depuis tant d'années, laquelle

« réparation n'est pas reiï'et de l'affciblissement de mes

<( organes dans mon grand âge, mais de la grâce de

« Jésus-Christ dont j'estois si indigne, qui m'ouvre les

(( yeux sur l'horrible danger où les délires de mon imagi-

« nation m'ont plongé. Je désire que cette réparation soit

« insérée dans tous les journaux et gazettes de l'Europe,

(( afin qu'elle égale, autant qu'il est possible, les scandales

« que je voudrois détruire au prix même du peu de vie

« qui me reste ^.

(c Fait à Paris, le 3o may, en présence de M. le Curé de Saint-Sulpice et de M. l'abbé Gaultier. »

Le Curé et le Confesseur arrivèrent sur les six heures du soir ; le salon étoit rempli de monde, quelques personnes avoient même pénétré dans la chambre du malade \ On recommanda fort au Confesseur lorsqu'il passa, de ménager le pauvre mourant : 11 le trouva dans son lit, sur son séant, un manteau de lit sur ses épaules et rien sur la tète. M. de Yillette en lui présentant M. le Curé

(i) Mémoire de l'abbé Gaullier .... et coiilre son église dans laquelle je désire mourir.

(2) Ici. œuvres...

(3) Var. du Mémoire de l'abbé Gaullier : . . . . au prix du peu de jours qui me restent à vivre, au lieu de : au prix même du peu de vie qui me reste.

(4) Le Mémoire de l'abbé Gaultier ajoute ici ce détail : « Avant d'entrer dans la chambre de M. de Voltaire, je lus à M. de Yillette la rétractation que j'exigeois du malade, il la trouva fort bien et me dit, qu'il ne s'y opposoit pas.

lui dit: Mon oncle ^ voilà M. le Curé de Samt-Sulpice. A ces mots, le vieux Philosophe qui paroissoit assoupi, se retourne et s'agite avec violence, allongeant à trois ou quatre reprises ses bras d'une manière menaçante contre son Curé, il lance sur lui des regards de fureur, et prononce quelques paroles qu'on ne peut distinguer, mais qu'on interprête facilement par ses gestes emportés. Le Curé interdit abandonne la place au Gonfesseur\ La voix de M. Gaultier calme les fureurs de cet énergumène qui lui tend les bras et lui prend les mains en lui disant : M. Vabbé Gaultier^ faites mes conipliniens à M. Vahhc Gaultier.... Il continua à lui tenir quelques propos aussi ridicules, mais qui furent soupçonnés d'être un jeu du

(i) M. 1 abbé Gaultier a supprimé loule cette scène dans son Mé)noirc, il s'est borné à écrire : « M. le Curé de Saint-Sulpice voulut lui parler le premier, mais le malade ne le reconnut pas. J'essayai de lui parler à mon tour... » — Wagnière, t. P"", p. i6o, a donné une autre version d'après les amis de Voltaire, puisqu'il n"a pas assisté à la dernière phase de la maladie de son maître: « Deux jours avant cette mort fatale, M. l'abbé Mignot alla cherchera, le Curé de Saint-Sulpice avec l'abbé Gautier, et les conduisit dans la chambre du malade, à qui l'on apprit que l'abbé Gautier était là. Eli bien ! dit-il, quo/i lui fasse mes conipliniens et mes reinercieinens. L'abbé lui dit quelques mots et l'exhorta à la patience ; le Curé de Saint-Sulpice s'avança ensuite, s'étant fait connaître, et demanda à M. de Voltaire en élevant la voix, s'il reconnoissoit la divinité de notre Scignciii' Jésus-Christ ' Le malade alors porta une de ses mains sur la calotte du Curé, en le repoussant, et sécria, en se retournant brusqueujent de l'autre côté : Laissez-moi tuourir en paix! Le Curé apparemment, crut sa personne souillée et sa calotte déshonorée par l'attouchement d'un philosophe; il se lit donner un coup de brosse par la garde-malade, et partit avec l'abbé Gaultier. Après leur sortie, ^L de Voltaire dit : Je suis donc un homme mort. ■»

Ce récit de Wagnière, récit de seconde main, est sujet à caution. Si Voltaire avait agi aussi insolemment envers M. de Tersac, celui-ci, encore sous le coup de l'injure, n'aurait pas délivré le certificat qui lui fut demandé par la famille. Les mêmes réserves peuvent s'appliquer aux di'-lails donnés à Catherine 11 par le prince Barialinski (dépêche du i i juin 1778).

vieux Patriarche ^ L'abbé Gaultier, malgré ses préventions favorables, porta ce jugement en disant à M. le Curé : est-ce délire? est-ce malice? ha Curé, convaincu de l'inutilité de son ministère et de celui de M. Gaultier, le détermina à se retirer. On les arrêta dans le salon oii ils furent harcelés avec tant d'importunité,le Curé pour la sépulture ecclésiastique, le Confesseur pour un billet de confession, qu'ils devinrent complaisans l'un et l'autre; le Curé tenant ferme sur la sépulture accorda l'écrit suivant :

ce Je consens que le corps de M. de Voltaire soit (( emporté sans cérémonie, et je me dépars à son égard « de tous les droits curiaux. Ce 3o may 1778.

Signé : F. R. de Tersac, curé de Saint-Sulpice\

L'abbé Gaultier donna ce billet de confession :

« Je déclare que j'ai été appelle pour confesser M. de « Voltaire, que j'ai trouvé hors d'état d'être entendu et « sans connoissance. Ce 3o may 1778.

Signé : l'abbé Gaultier, prêtre*'.

(i) Les divagations de Voltaire et sa phrase adressée à l'abbé Gaultier sont bien dans le Mémoire, mais linsinuation sur la fourberie du vieux Patriarche n'y figure pas, non plus que les deux exclamations de M. Gaultier au Curé de Saint-Sulpice.

(2) Le fac-similé de cette pièce a été inséré dans le Dernier volume des Œuvres de Voltaire, 1862.

(3) Tous ces détails et ces pièces ne sont pas dans le Mémoire de l'abbé Gaultier cjui se termine ainsi : « Gomme je vis qu'il étoit en délire, je ne lui parlai ni de confession ni de rétractation. Je priai les parens de me faire avertir dès que la connoissance lui seroit revenue, ils me le promirent. Hélas, je me proposois de revoir le malade lorsque le lendemain on m'apprit qu'il étoit mort trois heures après que nous l'eûmes quitté, c'est-à-dire le 3o mai 17^8 sur les onze heures du soir. Si j'avois cru qu'il fût mort si tôt, je ne l'aurois pas abandonné, et j'aurois fait tous mes efforts pour lui

Madame Denis n'étoit point encore satisfaite des actes de complaisance du Curé et du Confesseur, elle les fait prier de passer un moment dans son appartement; là sont employées de nouvelles instances pour procurer les honneurs de la sépulture à un oncle chéri, rien n'est oublié de ce qui peut gagner le Curé, ou du moins pour découvrir jusqu'à quel point il portera la résistance. Le Curé montre le plus grand attachement à son devoir. Il s'étaye de l'opinion publique qui a jugé et proscrit son oncle avant lui ; il se fait aussi un rempart des Évêques et dit : Que penseroit de moi VEpiscopat, le seeoiul ordre et tous les niinistres de la religion dont les intérêts sont entre mes mains? Il prononce lui-même d'avance le jugement sévère que mériteroit sa lâcheté. Mais au moins, reprend la Dame, qui perd toute espérance de rien gagner touchant la sépulture, vous nous donnerez un prêtre pour accompagner le corps ou il sera porté? — // Ji'y a pas un ecclésiastique dans mon clergé, répliqua le Pasteur, qui acceptât paredle commission : Peut-être trouuerez-vous quelques Hihernois ou quelques Ecossais, encore faudra-t-il cacher que c'est

aider à bien mourir. Il est donc mort sans sacremens : Dieu veuille qu il ne soit pas mort sans avoir eu un vrai désir de les recevoir, de faire une rétractation de toutes les impiétés de sa vie... »

Le certificat original de l'abbé Gaultier n'est pas tout à fait conforme au texte ci-dessus, nous le reproduisons d'après le fac-similé publié dans le Dernier volume des Œuvres de Voltaire... Paris, 1862 :

« Je soussigné certifie à qui il appartiendra que je suis venu à la réquisition de M. de Voltaire et que je l'ai trouvé hors d'état de l'entendre en confession. Fait à Paris, ce 3o mai fan mil sept cent soixante-dix-huit. Gaultier, prestre. »

Il n'est pas étonnant que l'abbé Gaultier ait remis à l'auteur du Ms. un texte un peu plus différent de l'original, il n'a pu reconstituer ce billet que de mémoire, n'en ayant certainement pris aucune copie.

M. de Voltaire^ car Us cous refuseroieiit s'ils le savoierit. On se sépara poliment, et l'abbé Mignot reconduisit ces Messieurs ; il les entretint chemin faisant de l'épitaphe qu'il préparoit à la mémoire de son oncle (N), l'abbé Gaultier eut le courage de lui dire Au moins ^ Monsieur l'Abbé ^iiij parlez pas des vertus théologales^ ^X^i^ow la plus foible qui pût être donnée à un prêtre qui méritoit de recevoir la plus sévère pour s'être montré dans le cours de ce grand événement, très fort neveu, médiocrement chrétien et nullement ecclésiastique. Lorry "voyoit Voltaire concurremment avec Tronchin. Le samedi jour de sa mort, il y fut sur les dix heures du soir accompagné de M. Thierry, autre médecin '. Ils entrèrent l'un et l'autre dans l'appartement oii ils ne trouvèrent personne. Arrivés au malade qui étoit sans poulx et sans mouvement, ils le croyoient mort. Alors un d'eux une bougie à la main, lui fait une friction à la tempe et la fait un peu rudement ; à ce mouvement le malade ouvre des yeux plus brillans que leur flambeau, c'est leur expression, lance sur eux un regard farouche, en leur disant d'un ton qui les effraie, laissezi)}()i mourir \ Quelques momens avant que d'expirer, il

(n) Voici celte épitaplie... llic jaccl... iiii/li Icgentiu/i/ igiw/us. (i) Tous les détails relalifs à rinsistance de Madame Denis près de l'abbé Gaultier et du Curé de Saint-Sulpice paraissent inédits.

(2) Lorry, docteur-régent de la Faculté de médecine de Paris, demeurait en 177^^ rue Ilautefeuille, près la rue Serpente. [Ahnanarh jx)ijal de 1778.) Il avait été appelé près de Voltaire par le marquis de Villette.

(3) Thierry était, comme Lori^y, docteur-régent de la Faculté de médecine de Paris, et de plus écuyer, médecin consultant du Roi, il demeurait rue Saint-Honoré, vis-à-vis de l'Hôtel de Noailles. [Almaiiach royal, 1778.)

(/j) Le récit de cette visite /// c.rtrcinis de Lorry et de Thierry est inédit.

— fi-

poussa un cri horrible, eut des convulsions et lit des grimaces qui glacèrent d'effroi les assistans. La garde Roger, quelque accoutumée qu'elle fût à des mourans et à cet étrange malade, manqua de mourir de frayeur elle-même; elle a resté longtems sans pouvoir revenir de l'impression extrême que lui fit cette mort. La nommée Bardy, femme du cuisinier de Voltaire \ qui l'a aussi gardé, les quatre derniers jours, fut si saisie de tout ce qu'elle voyoit dans ces derniers momens, colère, désespoir, gémissemens, qu'elle en tomba grièvement malade. Il fallut pour arrester le mal la saigner deux fois coup sur coup. Sa fdle étant venue aux Récollettes chercher quelque secours, attribua l'état de sa mère à la mort déplorable de Voltaire — Il est mort comme un c/iien, dit cette jeune personne à plusieurs religieuses, // semd/oi't à uji (lamué — Mais sans doute que la tête n\j étoit plus, répliqua la religieuse.... Non, non., Madame^ il a eu sa eonnoissance jusque) La fin.

(i) Il est question du départ de Ferney de la Bardy dans une Icltre de Voltaire à Wagnière du i3 mai 1770: « .... Il faut que la tête périgourdine de Bardy lui ait alisolument tourné pour laire venir sa feuinie à Paris. Je n'ai de quoi la loger, ni chez M. de Villeltc ni chez moi. J'avais recommandé expressément à Bardy de ne prendre aucun parti et d'allendre. Il a fait une extravagance à laquelle on ne pourra remédier... >

La Bardy a du arriver à Paris dans la journée du vendredi 20 mai ; voici ce qu'écrit encore Voltaire à Wagnière le vendredi a'ï mai, 5 h.

du matin : « Je me meurs, mon cher Wagnière La Barbezat a tort

d'être fâchée, elle sera bien payée et bien récompensée. La Bardy a le plus grand tort d'être partie, elle a une maison qu'elle ne devait pas abandonner, elle serait inutile à Paris. Je vous embrasse tendrement, mon cher ami, et tristement... » Sig. V.

Ces deux lettres ont été publiées par Lucien Perey et Gaston Maugras : Voltaire aux Délices et à Ferney, i885.

Tronchiii, médocin protestant, dont le témoignage n'est pas suspect, Tronchin qui n'a pas quitté d'un instant son malade, frappé de cette mort désastreuse, s'écria dans les premiers momens qui la suivirent : L'image de Voltaire jn accompagne partout . . . je ne puis me Voter de la tête et je n'y pense cpi en frémissant ! Quelle mort! Qu'il seroit à souhaiter que les Incrédules de Paris en eussent été témoins! La helleleçon qu'ils auroient eue... \

Le médecin genevois a tenu ce langage à qui a voulu l'entendre, au Palais-Royal, à la campagne et dans les sociétés ; il le tiendroit encore si M. D'Alembert ne lui avoit fermé la bouche en se plaignant un jour amèrement de lui en pleine Académie ~ ; il le traitta d'indiscret qui révêloit les secrets des familles. L'Académicien ne songeoit pas que se livrer ainsi à l'humeur, c'étoit avoiier les faiblesses de son Héros mourant. Le médecin sensible à ces reproches, ne parle plus, mais il a parlé et parlé plus d'une fois, ce qui suffit. C'est au surplus le faire parler encore et le faire entendre que de rapporter ici ce que vient d'écrire une personne distinguée par son rang et respectable par sa vertu. Cette personne étoit à la campagne dans le tems de la mort de Voltaire : Tronchin s'y rendit accablé de tristesse et cherchant à dissiper sa mélancolie ; environné de toute la société, il fut questionné à diverses reprises et il s'ouvrit sans réserve ; c'est donc d'après

(i) C'est bien ceUe impression qui ressort de la lettre de Tronchin à Bonnet, du 27 juin 1778, publiée pour la première fois en i855 et que nous avons reproduite.

(2) Ce détail paraît inédit.

lui-même qu'est écrite la lettre dont voici l'extrait :

« Il est très vrai que j'ai sçu par un homme cligne de « foi qui voyoit Voltaire plusieurs fois par jour dans sa « maladie, que cet homme tant vanté pour son esprit et si « peu digne de l'être pour ses sentimens, est mort, non « dans un repentir salutaire, mais dans un liorrible déses- « poir, répétant qu'il étoit abandonné de Dieu et des « hommes et qu'il le méritoit bien. Il baisoit les mains de Tronchin pour le conjurer de l'empêcher de mourir. Voilà quelle a été sa fin dont le spectacle horrible étoit fait, à ce qu'on m'a dit, pour faire abjurer sa doctrine à (( tous ceux qui en auroient été témoins. Voilà ce que j'ai (( sçu à n'en pouvoir douter )i .

Octobre 1--8.

Les parens et les amis de Voltaire avoient inutilement employé la voie de la négociation pour lui procurer la sépulture ecclésiastique, ils essayèrent de contraindre le Curé par celle de l'autorité; mais ils furent si froidement reçus par le Ministre chargé du département de Paris et par les premiers magistrats que, désespérant de réussir désormais, ils eurent recours à la ruse pour parvenir à leur but. L'abbé Mignot possède en commende, à une trentaine de lieues de Paris, l'abbaye de Scellières, diocèse de Troyes : Il y jouit de la considération que donne le titre d'abbé et celui de magistrat dans une Cour supérieure. On imagine de faire partir en poste le corps du défunt tout

habillé, comme s'il fut encore vivant, et Ton se persuade que des religieux peu instruits des lois ecclésiastiques sur les funérailles, n'opposeront aucune résistance à l'irrégularité de la sépulture qu'on demandera. On commença par l'ouverture du corps, et on l'embauma ensuite. Ce fut le sieur Brizard qui fit les deux opérations sous les yeux du sieur Try. Voici le résultat du procès-verbal d'ouverture ^ La vessie remplie d'un pus très acre, très fétide et de la quantité d'une pinte environ. La membrane intérieure de la vessie qui doit être adipeuse, desséchée et raccornie, la vessie elle-même percée dans le fond, et laissant par

(i) Notre Ms. donne le nom du chirurgien qui a fait l'autopsie du corps de Voltaire et il nous permet de rectifier la signature mise au bas du procèsverbal qui figure dans les éd. des Œuvres de Voltaire : C'est le docteur Try qui soignait déjà Voltaire et non le docteur Pipcelet, d'ailleurs cette signature Try est bien celle qui se lit sur le fac-similé publié dans le « Dernier volume des Œuvres de Voltaire, coûtes, comédies, etc., etc. » Henri Pion, 1862. 11 n'existait pas de docteur Pipcelet en 1778, mais un docteur Pipelet F'" reçu en 1750, maître en chirurgie de la Ville de Paris, vicedirecteur de l'Académie royale de chirurgie, qui demeurait Quai et près les Théatins, hôtel de Saint-Séverin. Pipelet II était docteur herniaire et demeurait rue Mazarine près la rue Guénégaud, il avait été reçu en '1756.

Voici le Rapport de l'ouverture et embaumement du corps de M. de Voltaire fait le trente et un may 1778, en l'hôtel de M. le marquis de Villette (voir plus loin le fac-similé] :

Le crâne ouvert, nous n'avons rien observé d'extraordinaire, le cerveau et le cervelet très sains, les viscères de la poitrine en très bon état ; ceux du bas-ventre n'offroient rien de particulier, excepté la vessie et le rein droit, celuy-cy taché de marques gangreneuses par sa partie inférieure et postérieure; la vessie étoit décomposée, elle avait acquis l'épaisseur de plus d'un pouce à la partie supérieure et postérieure ; cette substance étoit musqueuse et semblable à du lard, sa membrane nerveuse étoit tout à fait disséquée par le pus qu'elle contenoit. Il s'y étoit formé des espèces de tubercules qui étoient en suppuration, laqu'elle s'étoit fait jour à l'extérieur et transudoit dans le bas-ventre, se répandoit sur les intestins qui avoisinoient la vessie, en manière de gelée. La glande prostate étoit très volumineuse, et entièrement squireuse. Tout le reste des viscères dans l'état naturel. A Paris, ce 3i mai 1778. Signé : Ti-y.

cette ouverture communication dans l'abdomen ou la capacité du ventre, qui étoit aussi inondée de pus et d'urine. La poitrine en bon état, le sieur Brizard remarque que le vaisseau dont la rupture avoit causé la première maladie, étoit bien réuni, le cerveau parfaitement conformé envelopé d'un petit duvet gélatineux et dans un état de fermeté qui n'est pas ordinaire dans les cadavres. Le cœur petit, mal conformé et flétri. Le Chirurgien le détacha et le mit dans un vase de plomb qui aussitôt fut renfermé dans un cœur de vermeil avec cette inscription :

Son esprit est partout et son cœur est iei^.

L'embaumement se fit légèrement, on l'enmaillota ensuite avec des bandes de deux doigts de largeur faites de trois draps que l'on sacrifia. On enserra étroitement les bras, les jambes et le tronc ; on lui passa sa robe de chambre, on lui mit un bonnet de nuit et ses pantoufles. L'ayant ainsi arrangé, on le plaça dans sa voiture ordinaire en l'assujettissant par une bande fortement attachée au dossier". Un valet de chambre se mit sur le devant et

(i) Le marquis de Villelte s'attribua le cœur de Voltaire et MM. d'Hornoy et Mignot, neveux du défunt, crurent devoir protester, mais mollement, par une déclaration datée du i j juin 1778 — le fac-similé de cette protestation a été inséré dans le Dernier ^'olumc des Œuvres de Voltaire, 1862 — contre le sans-gêne de M. de Villette, mais les choses en restèrent là. M. de Villette légua le cœur à son fils qui, par distraction, le légua à un prélat français dans les mains duquel il ne devait pas rester. (Desnoiresterres.)

(2) Là on l'attacha par les cuisses et par les jambes, afin que le corps ne vacillât pas trop par lelfet du mouvement de la voiture (Dépêche du prince Bariatinski à Cathei'ine II du ri juin 1778).

deux domestiques coururent à cheval, l'un devant la voiture et l'autre derrière. Ce fut dans ce singulier carosse — dont sa vanité avoit imaginé la décoration pittoresque — qu'il partit le 3i à onze heures du soir, vingtquatre heures après sa mort. Le fond de cette voiture est un ciel azuré parsemé d'étoilles d'or\ Les tristes dépouilles de cet homme céleste furent trainées furtivement dans ce fastueux équipage, pour aller dans la province dérober six pieds de terre que lui refusoit la capitale, et ce fut soixante jours après son couronnement au théâtre et les applaudissemens de tout Paris !

Qu'on nous permette, en décrivant cette déplorable mort, de dire un mot de celle du célèbre milord Bolingbrocke^ l'un des plus grands ennemis qu'ait eu dans notre siècle la religion chrétienne ; on tient l'anecdote de témoins oculaires et dio-nes de confiance. Cette mort arriva en Angleterre en 1751. Elle fut comme celle de notre Patriarche accompagnée des horreurs du désespoir et de la fureur. Lactance attentif à la marche de la Providence à l'égard des grands ennemis de la religion chrétienne, a fait un traitté historique de la mort tragique de ses persécuteurs. On voit d'âge en âge des morts

(i) Ces détails sont exacts. Le carrosse de Voltaire, celui qui Tavoit porté le même jour à l'Académie française et ensuite à la Comédie-française pour la représentation triomphale d'Irène était « couleur d azur, parsemé d'étoiles d'or ^K{Méi>ioires de Bachaumont, 1778, p. 206 et suiv. ; ler avril.) Wagnière a confirmé cette remarque de Bachaumont.

(2) Henri Saint-John, vicomte Bolingbroke (1'''' octobre 1G78, -^I5 décembre 1751), philosophe déiste, un des maîtres de Voltaire dont il fut l'ami. Il avait épousé après la mort de sa première femme une nièce de Madame de Maintenon, veuve du marquis de Villette.

semblables qui justifient Tobjet de l'écrivain ecclésiastique. Si celle de Mad. D. G. \ élève de Voltaire, et dont le récit n'est point déplacé ici parut plus tranquille, elle n'en

(i) Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Bi-eleuil, née à Paris le l'j décembre 170G, mariée le 12 juin 1725 au marquis Du Chastelet- Lomont dont elle eut un fils en 1727, fut une des maîtresses du marquis de Guébriant, puis du maréchal de Richelieu, puis de Voltaire (1733) et enfin de Saint-Lambert (1747)- Llle mourut de raccouchement d'une fille qu'elle eut de Saint-Lambert, au Palais de Lunéville, le 10 septembre 1749- ^ oici l'épitaphe qui courut après sa mort

Cy gît qui perdit la t'/e Dans le double enfantement D'un traité de philosophie Et d'un malheureux enfant.

Lequel des deux nous l'a ravie?

Sur ce funeste événement Quelle opinion devons-nous suivre ?

Saint-Lambert s'en prend au livre :

Voltaire dit que c'est lenfant.

Longchamp, secrétaire de Voltaire, avait été enlever de la main de madame du Chatelet morte une bague de cornaline entourée de petits brillants, afin d'extraire du chaton le portrait de Saint-Lambert avant de la rendre au marquis du Chatelet. Deux ou trois jours après, dit Longchamp, M. de Voltaire se ressouvint que son portrait avait été autrefois renfermé sous le chaton de cette même bague, et il supposait qu'il y était encore. Il me dit de m'informer si la bague n'était point restée entre les mains de la première fenniie-de-chambre; cpie si elle me la montrait, je n'aurais qu'à l'ouvrir par un moyen cju'il m'indicpia, en ôler le portrait et le lui rapporter. Je lui dis alors que la bague dont il parlait avait été remise par moi-même entre les mains de ]NL le marquis Du Chatelet, l'ayant pour cet effet tiré du doigt de madame son épouse, immédiatement après sa mort d'après l'ordre que j'en avais reçu de madame de Boufflers; mais que son portrait n'était plus sous le chaton. Eh ! comment savez-vous cela F me dit-il. Je lui racontai ingénument ce qui s'était passé chez madame de Boufflers, en présence de M. de Saint-Lambert. O ciel ! dit-il, en levant et joignant les deux mains, voilà bien les femmes ! j'en avais ôté Richelieu, Saint-L.ambert m'en a expulsé, cela est dans l'ordre, un clou chasse l'autre ; ainsi vont les choses de ce monde ! {Mémoire de S. G. Longchamp, t. II, pp. 253 et 254.)

fut que plus abominable aux yeux de la foi. Cette dame philosophe mourut en 1749 ^^^ P- ^le L.\ Voltaire qui ne la quitta point un moment hazarda, lors que le danger fut extrême, l'unique article du symbole des philosophes Madaine il faut se confonner aii.v loi.r dupaijs oh Von vit 11 s'avisa même de prendre le ton de missionnaire en lu disant : il faut aller au plus sûr, on ne seait pas ce cjui pourroit en, être. Mais l'héroïque mourante, choquée du personnage que jouait un homme qu'elle connoissait si bien, lui dit, en le reprenant avec hauteur : Ou sont les leçons (le courage et de mépris de la mort que vous m'avez données dans la santé ? Je m'en souviens., j'ij suis fidèle et vous êtes un lâche . Non., je ne changerai pas'~ . Elle mourut effectivement dans ce déplorable endurcissement, et ce fut au milieu d'une Cour chrétienne^' qu'elle scandalisa et qu'elle révolta également. Au lieu de lui donner des regrets, on se hâta de réléguer au loin son cadavre sous des hangards, en attendant les médiocres obsèques qu'on lui fit.

Dès que Voltaire eut les yeux fermés, les poètes prirent le pinceau, les uns pour décorer sa tombe, les autres pour amuser le public par leurs épigrammes. On goûta le portrait suivant :

(i) Au Palais de Lunéville.

{•!] Ce récit de la mort de Madame Du Chatelet ne concorde pas avec celui de Longchamp. D'après ce dernier, au moment où Madame Du Chatelet mourut, il n'y avait auprès d'elle que Saint-Lambert, M"' du Thil, une des femmcs-de-chambre et Longchamp.

(3) Celle du roi Stanislas.

Plus bel esprit que beau ^c/ilc Scuis foi, sans honneur, sans vertu, Il est mort comme il a vécu^ Couvert de honte et d'infamie^.

Voltaire aimoit beaucoup l'or, un poëte fit ces vers :

Apres le décès de Voltaire

Villette a mis son coeur

Dans une chasse d'or ;

La relique ed'ii>'eoit un pareil reliquaire^

Ce métal fut toujours son unique trésor.

Le même poëte faisant allusion au peu de succès de sa tragédie à' Irène et au chagrin qu'il en conçut composa ce calembourg :

Ilérode s'e/i qvrant dun encens idolâtre Fut frappé par un ange et ro}ii;é ])ar les vers, Voltaire aussi jalou.v de V encens du théâtre A péri comme lui consumé par les vers.

Ci glt l'enfant géité des sivurs de Tcrpsicore : De nos Titans nouveaux le Père audacieux , L'oracle séducteur que le public adore, L'ennemi né des loix, des Trimes et des Cieux, Le perfide Arouet dont le c(cur vicieux Tut pour le genre humain la hoctc de Pandore.

(i) Les Mémoires de Bacliaiimuiil , ij"""^. ]>• '^H. u> |iiiii et V Hapion i//g/ai.s\ 1. IX, p. 19-, (liscul que cette ('ijitaphe est de J.-.I. Rousseau.

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