‹ Voltaire, philosopheChapitre 10 sur 135 · Brunetière, Études critiques, t. IV, p · texte numérisé non relu

Brunetière, Études critiques, t. IV, p

présomptueuses et chimériques. On lui oppose Descartes, Malebranche ou même Bossuet : autant qu'eux, il a médité sur les grands problèmes, et le principal avantage qu'il trouve dans Tétude de la métaphysique, c'est justement qu'elle détourne son attention des intérêts vulgaires K

Aussi bien les questions morales et sociales, dont il se préoccupe avant tout, y sont étroitement liées. Nous l'avons entendu dire que, ne pouvant découvrir pourquoi un morceau de bois produit de la flamme, il voulait renoncer à la physique. Mais un philosophe digne de ce nom ne saurait, même faisant profession de scepticisme, s'abstraire des hautes questions qui sollicitent l'esprit humain. Et quoique Voltaire, nous le verrons, subordonne la métaphysique à la morale, sa morale elle-même n'en repose pas moins sur une métaphysique, sur la métaphysique du (( bon sens », qu'il oppose à celle de l'imagination et de la fantaisie.

Enfin, si ce qui s'appelle métaphysique contient, d'une part, les choses que savent tous les hommes sensés, et, de l'autre, ce qu'aucun homme ne sait ni ne pourra jamais savoir, rien n'est sans doute plus important que de tracer la limite des deux domaines, en distinguant les vérités acquises à notre raison des erreurs dans lesquelles tant de métaphysiciens se sont laissé fourvoyer. Qu'est-ce que nous savons et

1. « Je trouve d'ailleurs dans cette recherche, quelque vaine qu'elle puisse être, un assez grand avantage. L'étude des choses qui sont si fort au-dessus de nous rend les intérêts de ce monde bien petits à nos yeux, et, quand on a le plaisir de se perdre dans l'immensité, on ne se soucie guère de ce qui se passe dans les rues de Paris » {Lettre à M""' du Deffand, 19 févr. 1766).

qu'est-ce que nous ne savons pas? Qu'est-ce que nous pouvons espérer d'apprendre et qu'est-ce que nous ignorerons toujours? Voltaire étudie la métaphysique afin de marquer, comme il dit, « les bornes de l'esprit humain ^ ».

Aussi prudent que sincère, son principal souci, quand il aborde ce genre d'étude, est de ne rien affirmer qu'à bon escient.

La plupart des métaphysiciens, séduits par leur génie même ou aveuglés par leur orgueil, ont inventé de vains systèmes. Recherchons d'abord comment il les juge; et, si ses jugements nous semblent parfois bien sévères, nous nous rappellerons qu'il ne leur demande pas de belles théories en l'air, qu'il leur demande avant tout sur quels faits authentiques, sur quels faits démontrés ou constatés leurs belles théories se fondent.

Voltaire rend hommage à l'éloquence de Platon. Il reconnaît même qu'on trouve parfois dans ses ouvrages « de très belles idées » {Essai sur les Mœurs, XV, 119). Il le loue « d'avoir eu un instinct assez heureux pour appeler Dieu l'éternel géomètre » (Dict. phil., Athéisme, XXVII, 171). Il déclare d'ailleurs que son apologie de Socrate a rendu service aux sages de tous les pays en faisant respecter la vertu malheureuse et haïr la persécution. Mais, comme métaphysicien, ce philosophe si vanté est pour lui le chimérique Platon qui fonde la terre sur un triangle équilatéral et l'eau sur un triangle rectangle, l'étrange Platon daprès lequel il ne peut y avoir que

1. Tel est le titre d'un article du Dictionnaire philosophique ^ XXVll, 401.

cinq mondes parce qu'il n'y a que cinq corps réguliers. On le qualifie de sublime sans le comprendre. A ses divagations en vingt volumes tout vrai philosophe préférerait une bonne expérience *.

Aristote était doué d'un esprit plus étendu et plus solide. Sa morale, sa rhétorique, sa poétique méritent de grands éloges, et sa logique servit beaucoup l'esprit humain en prévenant les équivoques. Son histoire naturelle est elle-même un excellent livre qui se compose le plus souvent d'observations directes et personnelles. Mais, si sa physique ne vaut rien, — car, dépourvu des instruments et des machines nécessaires, il raisonnait, comme tous les physiciens d'autrefois, sur ce qu'il ne pouvait voir, — sa métaphysique ne le cède pas en absurdité à celle de Platon. L'âme, déclare-t-il, est une entéléchie. A la bonne heure. Cela veut dire tout simplement que nous avons la faculté de sentir et de penser; Aristote savait ce qu'est une entéléchie comme les Topinambous et nos docteurs savent ce qu'est une âme. Pourquoi l'a-t-on-. interprété de tant de manières diverses? Parce qu'il ne dit rien d'intelligible. Non moins que lUaton il

1. L'article Platon du Dictionnaire philosophique se borne presque à railler les théories platoniciennes sur la trinité, le verbe, etc.; et Voltaire conclut : « J'avoue qu'il n'y a point de philosophe aux petites-maisons qui ait jamais si puissamment raisonné » (XXXI, 442). — Cf. Dict. phil., Chaîne des êtres créés : « 0 Platon tant admiré, j'ai peur que vous ne nous ayez conté que des fables, et que vous n'ayez jamais parlé qu'en sophismes » (XXVII, 563). — Ibid., Sophistes : « Y a-t-il rien dans la littérature de plus dangereux que des rhéteurs sophistes? Parmi ces sophistes, y en eut-il jamais de plus inintelligibles et de plus indignes d'être entendus que le divin Platon? » (XXXII, 240). — Cf. encore Siècle de Louis XIV, XX, 340, Lettre à l'abbé d'Olivef, 12 févr. 1736; Dic^. phiL, Athéisme, XXVII, 171 ; Dialogues d'Évhémère, L, 189.

prend des idées abstraites pour des choses réelles, il se laisse duper par lesmots. L'être qui n'est qu'être, la substance qui n'a qu'une essence, les dix catégories, etc., voilà toute la métaphysique d'Aristote; amphigourique jargon, galimatias fallacieux et vide ^

Les métaphysiciens modernes trouvent aussi peu grâce devant Voltaire que ceux de Tantiquité.

Il maltraite Descartes lui-même, dont, à certains égards, on peut le considérer comme le disciple. Ce n'est pas qu'il ne fasse maintes fois son éloge : l'éloge du géomètre, qu'il défend contre les Anglais -; l'éloge du poète, qu'il célèbre pour son imagination vive et forte ^. Mais quant au philosophe, il montre surtout comment l'ont égaré le poète et le géomètre.

Cependant Descartes est l'initiateur de ce que nous appelons aujourd'hui la libre pensée. Bien que faisant profession de cathohcisme, tous ses ménagements, conseillés par la prudence, ne l'empêchent pas d'avoir donné le signal de l'émancipation intellectuelle et morale. Bossuet, qui s'en rendit bien compte, prévoyait, « sous le nom du cartésianisme, une terrible

1. Lettres philos., XXXVII, 178; Dict.phiL, Aristote,XXYn, 26 sqq., Bacon {Hogev), itAd., 238; Dial. cVÉvhémère, L, 191, 195; etc.

2. « On a osé avancer que Descartes n'était pas un grand géomètre. Ceux qui parlent ainsi peuvent se reprocher de battre leur nourrice. Descartes a fait un aussi grand chemin du point où il a trouvé la géométrie jusqu'au point où il l'a poussée que Newton en a fait après lui » [Lettres philos., XXXVII, 191). — Gomme géomètre, il est « le premier génie de son siècle » [Défense du Newtonianisine, XXXVIII, 367).

3. Lettres philos., XXXVII, 188. — Dans le Dialogue de Pégase et du Vieillard, Voltaire fait dire à Pégase :

J'avais porté René parmi ses tourbillons :

si c'est se moquer du métaphysicien, c'est rendre hommage au poète.

persécution contre l'Eglise ». Devons-nous penser que Voltaire s y méprit? Non certes; et nul plus ou mieux que lui n"a loué Descartes de fonder sa méthode sur le doute, de rejeter tout ce qui n'apparaît pas comme é\ident. Il Toppose même aux philosophes anglais en affirmant avec lui Tuniversalité et la nécessité de la loi morale.

Si Voltaire prend parti le plus souvent contre Descartes, c'est, en réalité, parce que Descartes n'est pas resté fidèle à ses propres principes ^ Issu dune méthode vraiment scientifique, le cartésianisme y dérogea presque aussitôt. Une réaction était inévitable ; et comment nous étonner de la sévérité avec laquelle Voltaire traita ce cartésianisme dévoyé par l'abus de la raison abstraite ou par celui de Timagination?

Sa sévérité va quelquefois jusqu'à l'injustice. Célébrant Xewton comme l'inventeur de l'attraction universelle, pourquoi ne célèbre-t-il pas en Descartes celui du mécanisme universel? Sans spécifier les points particuliers sur lesquels ses critiques portent à faux -, disons que, d'une façon générale. Voltaire, prévenu contre le théoricien des tourbillons et de la

1. « Ce Descartes..., après avoir fait semblant rte douter, parle d'un ton si affirmatif de ce qu'il n'entend point, il est si sûr de son fait quand il se trompe grossièrement en physique, il a bâti un monde si imaginaire..., que je dois me défier de tout ce qu'il me dit », etc. {Le Phil. ignorant, XLII, o39). — « Au lieu d'étudier la nature, il voulut la deviner. 11 était le plus grand géomètre de son siècle; mais la géométrie laisse l'esprit comme elle le trouve. Celui de Descartes était trop porté à linvention » {Siècle de Louis XIV, XX, 296). — Cf. encore Dicl. phiL, Cartésianisme, XXYll, 457; Lettre à M. des Alleurs, 26 nov. 1738, Catalogue des Écrivains français du Siècle de Louis XIV, XIX, 95.

2. Par exemple, la théorie des ondulations lumineuses, à laquelle il préfère celle des émissions soutenue par Newton.

matière subtile, n'a pas assez insisté sur ce que doivent à Descartes non seulement les mathématiques et même la physique, mais la philosophie des sciences, transformée et renouvelée par son génie. En métaphysique, il le traite de romancier ^ Il se plaît à dénombrer ses erreurs -, à répéter que la philosophie cartésienne n'obtient plus aucune créance^; et lui-même a l'ait tous ses efforts pour la ruiner.

Le grand métaphysicien du cartésianisme fut Malebranche, inventeur de la vision en Dieu. Voltaire reconnaît que Malebranche « réussit d'abord en montrant les erreurs du sens » ; c'était là matière d'observation. Seulement, continue-t-il, lorsque ce commentateur d'Aratus et de saint Paul « voulut développer le grand

1. « Le premier des mathématiciens ne fit guère que des romans de philosophie » {Siècle de Louis XIV, XX, 296). — « 11 n'y avait pas un mot de physique, ni de géométrie, ni de bon sens, dans cet étrange roman » {Dial. d'Évhémère, L, 203). — « Qu'on fasse son éloge, à la bonne heure, pourvu qu'on ne fasse pas celui de ses romans philosophiques » (Le Phil. irpiorant, XLII, 539).

Ce romancier hardi dupa longtemps les sots.

[Le Marseillais et le Lion, XIV, 210.)

2. Dans l'article CayHéslanisme du Dictionnaire philosophique, il en énumère vingt-sept (XXVII, 458).

3. En 1738, il écrit à xMairan : « Je n'ai guère étudié la philosophie que dans des pays [en Angleterre et en Hollande] où... les dix tomes de Descartes sont vendus trois florins » (M septembre). — Plusieurs fois il raconte, et notamment dans les Lettres philosophiques, que Newton, lisant Descartes à vingt ans, « crayonna les marges dès la première page et n'y mit qu'une seule note, souvent répétée, error », puis, « las d'écrire error partout, jeta le livre et ne le relut jamais ». — Dans une remarque des Systèmes, il compare le système cartésien à celui de Lass, l'un et l'autre étant « fondés sur la synthèse ». « Les tourbillons de Descartes, ajoute-t-il, durèrent une quarantaine d'années; ceux de Lass ne subsistèrent que dix-huit mois; on est plus tôt détrompé en arithmétique qu'en philosophie » (XIV, 243).

système que tout est en Dieu, tous les lecteurs dirent que le commentaire est plus obscur que le texte. Enfin, en creusant cet abîme, la tête lui tourna. Il eut des conversations avec le Verbe ; il sut ce que le Verbe a fait dans les autres planètes; il devint tout à fait fou ». {Dicl. phiL, Idée, XXX, 268) ^ Certes Voltaire ne lui refuse pas, non plus qu'à Descartes, le titre de grand homme; mais, comme Descartes, Malebranche est « un grand homme avec lequel on apprend bien peu de chose ». {Catal. des Ecriv. franc, du Siècle de Louis XIV, XIX, 155). Il Tappelle celui des métaphysiciens « quia paru s'égarer de la façon la plus sublime » [Traité de Mélaph., XXXVII, 302).

Comme les autres constructeurs de systèmes phi-j losophiques, Malebranche ignorait et dédaignait la nature. Mais, il avait beau qualifier de puérile Toccupation des savants qui étudient un insecte ou une plante : ces recherches, méprisées par les métaphysiciens, constatent au moins des faits exacts. C'est ce que Voltaire lui remontre. Et, comparant les visées hautaines de cet hiérophante avec les humbles travaux du naturaliste, il conclut que la vision en Dieu est une rêverie inintelligible et que Tétude des plantes ou des insectes peut nous découvrir les plus grandes et les plus belles vérités ^.

Si Malebranche fut dupe d'une imagination sans frein, Spinoza le fut de l'esprit géométrique. La géo-

\. Cf. Lettre à M. L. C, déc. 1168, LXV; 285 : « S'il avait pu s'arrêter sur le bord de l'abime, il eût été le plus grand ou plutôt le seul métaphysicien; mais il voulut parler au Verbe; il sauta dans l'abîme et il disparut. >•

2. Courte réponse aux longs Discours d'un docteur allemand, XXXYIII. 527.

métrie, appliquée à des questions qui ne sont pas de son domaine, lui fit inventer un Dieu simple à la fois et composé de parties, un Dieu agent et patient, qui aime et qui hait en même temps la même chose, un Dieu astre et citrouille, pensée et fumier, ayant pour modalités les déjections d'un crapaud aussi bien que les idées universelles ^ Du reste, le panthéisme de Spinoza n'est, à vrai dire, qu'une forme particulière d'athéisme^. Et son athéisme s'explique, selon Voltaire, par le mépris des contingences. Plutôt que d'observer les faits, il « se mit tout d'un coup à la tête de l'origine des choses » {Le Philos, ignorant, XLII, 567). S'il avait voulu considérer le monde sensible, il aurait reconnu une Providence ; fermant les yeux à la réalité, il bâtit sa doctrine sur l'abus le plus monstrueux de vaines abstractions.

Leibniz ne fut pas plus sage. Et sans doute on doit admirer en lui le savant historien, le profond jurisconsulte, le mathématicien assez fort pour rivaliser avec Newton ^ Mais qu'est-ce que sa métaphysique? Comme Descartes et Spinoza, il systématise les jeux de son esprit.

Dans les Éléments de la Philosophie de Newton^

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