Élém. de la PhiL de Newton, XXXVIII
moins de reconnaître les limites assignées à Fesprit humaine Douteiir et non docteur-, il intitule un de ses plus importants écrits métaphysiques Le Philosophe ignorant ou les Questions d'un homme qui ne sait rien; et ce philosophe ignorant, cet homme qui ne sait rien, qui se contente de poser des questions, c'est lui-même.
Aux dogmatistes superbes, disant : Que ne sais-je pas? Voltaire oppose le sceptique modeste, disant avec Montaigne : Oue sais-je? Décideurs impitoyables, ceux-là cherchent les bornes de leur esprit; elles sont « au bout de leur nez » {Dict. phil., Bornes de l'Esprit humain^ XXVII, 403). « 0 atomes d'un jour, s'écrie-t-il, ô mes compagnons dans l'infinie petitesse, nés, comme moi, pour tout souffrir et pour tout ignorer, y en a-t-il parmi vous d'assez fous pour croire savoir tout cela?Xon, il n'y en a point; non, dans le fond de votre cœur vous sentez votre néant comme je rends justice au mien. Mais vous êtes assez orgueilleux pour vouloir qu'on embrasse vos vains systèmes ; ne pouvant être les tyrans de nos corps, vous prétendez être les tyrans de nos âmes » (Dict. phil., Ignorance, XXX, 315).
Ces docteurs que Voltaire apostrophe ainsi ne sont pas seulement les théologiens, ce sont encore les
1. « On demandait un jour à Newton pourquoi il marchait quand il en avait envie et comment son bras et sa main se remuaient à sa volonté. Il répondit bravement qu'il n'en savait rien, ^lais du moins, lui dit-on, vous qui connaissez si bien la gravitation des planètes, vous me direz par quelle raison elles tournent dans un sens plutôt que dans un autre. Et il avoua encore qu'il n"en savait rien » (Dict. phil., Boi^nes de VEspril humain, XXYII, 401).
2. Dict. phil., Introduction aux Questions sur ^Encyclopédie, XXVI, 4.
métaphysiciens. Selon lui, la métaphysique « contient deux choses : la première, tout ce que les hommes de bon sens savent; la seconde, ce qu'ils ne sauront jamais » [Lettre à Frédéric, 17 avr. 1737) *. Les systèmes dont elle se glorifie sont des débauches de rimagination ; il la traite de roman - ; il la compare à la coxigrue de Rabelais^. Aussi se défend-il d'y perdre son temps ; à quoi bon chercher des secrets que nous ne pouvons découvrir? On a beau lui crier : « Votre philosophie est celle d'un paresseux. » Non, elle est le repos raisonnable du sage qui a couru en vain; et, après tout, philosophie paresseuse vaut mieux que chimère ^
1. Cf. Lettre à M. des Alleurs, 26 nov. 1738 : « 11 y a deux points dans cette métaphysique : le premier est composé de trois ou quatre petites lueurs que tout le monde aperçoit également; le second est un abîme immense où personne ne voit goutte. » — Lettre à Frédéric, 4 ou o juin 1"4Û : « Je mets volontiers à la fin de tous les chapitres de métaphysique cet N et cet L des sénateurs romains qui signifiaient non liguet, et qu'ils mettaient sur leurs tablettes quand les avocats n'avaient pas assez expliqué la cause. » — Cf. encore l'article Bieji du Dictionnaire philosophique, XXVII, 360. Et, dans VHistoire de Jenni : « Les disputes métaphysiques ressemblent à des ballons remplis de vent que les combattants se renvoient. Les vessies crèvent, l'air en sort, il ne reste rien » (XXXIV, 385).
2. « Plus je vais avant et plus je suis confirmé dans l'idée que les systèmes de métaphysique sont pour les philosophes ce que les romans sont pour les femmes » {Courte réponse aux longs Discours d'un docteur allemand, XXXVIII, 326). — « La métaphysique est plus amusante [que la géométrie]; c'est souvent le roman de l'esprit. En géométrie, au contraire, il faut calculer, mesurer. C'est une gêne continuelle, et plusieurs esprits ont mieux aimé rêver doucement que se fatiguer » (Dict. phiL, Métaphysique, XXXI, 205).
. 3. « Vanitas vanitatum et metaphysica vanitas... Toute métaphysique ressemble assez à la coxigrue de Rabelais, bombillant ou bombinant dans le vide >• {Lettre à d'Argenson, 15 avr. 1744). 4. Dict. phiL, Faculté^ XXIX, 314.
Pourtant, soit dans maints articles de son Dictionnaire philosophique^ soit dans plusieurs écrits spéciaux, lui-même a raisonné sur Dieu, sur Tâme, sur le problème du mal, sur celui du libre arbitre. Il déclarait ces questions insolubles : comment donc y a-t-il si souvent appliqué sa méditation?
Tout d'abord la curiosité « est la maladie de l'esprit humain » ; c'est ce qu'il écrit à M""^ du Deffand (19 févr. 1766) quand il vient de commencer, plus que septuagénaire, un nouveau traité sur la métaphysique*. Et qui fut jamais plus curieux que lui? « Voyant, dit-il dans ce traité, qu'un nombre prodigieux d'hommes n'avait pas seulement la moindre idée des difficultés qui m'inquiètent,... voyant même qu'ils se moquaient souvent de ce que je voulais savoir, j'ai soupçonné qu'il n'était point du tout nécessaire que nous le sussions... Mais, malgré ce désespoir, je ne laisse pas de désirer d'être instruit, et ma curiosité trompée est toujours insatiable » (XLIl, 538). Voltaire avait beau railler la métaphysique; il ne pouvait en divertir son esprit, il y revenait sans cesse.
Du reste, même si ses recherches ne devaient lui apprendre rien de nouveau, elles le soustrayaient en tout cas aux mesquines préoccupations de la vie courante. On l'accuse d'avoir « découronné », d'avoir « ravalé » l'esprit humain, « d'être venu ridiculiser une manière de penser » qui « attachait la réflexion de l'homme à la méditation de ses intérêts éternels j> et le transportait « dans une région supérieure - » : en réalité, il ridiculise des rêveries, des inventions
\. Le Philosophe ignorant.