Cf. p. 93 et n
« Vous voulez prendre le parti de rire, écrit-il à d'Alembert; il faudrait prendre celui de se venger, ou, du moins, quitter un pays où se commettent tous les jours tant d'horreurs. N'auriez-vous pas déjà lu | la Relation ci-jointe*? Je vous prie de l'envoyer à flore Frédéric afin qu'il accorde une protection plus marquée et plus durable à cinq ou six hommes de mérite qui veulent se retirer dans une province méridionale de ses Etats et y cultiver en paix la raison loin du plus absurde fanatisme qui ait avili le genre humain » (23 juill. 1766). Non seulement Voltaire trouve légitime qu'on change en certains cas de patrie, mais il fait valoir les circonstances atténuantes en faveur du banni qui porte les armes contre ses anciens compatriotes. « On a vu les Suisses au sernce de la Hollande tirer sur les Suisses au service le la France. C'est encore pis que de se battre contre eux qui nous ont banni; car, après tout, il semble noins malhonnête de tirer Tépée pour se venger que le la tirer pour de l'argent >•> [Dict. phil., Bannissenent, XXVII, 279).
En second lieu, une foule de gens n'ont pas de 3atrie. N'ont de patrie ni le Juif de Coïmbre surveillé ^ar des inquisiteurs prêts à le faire brûler s'il ne mange 3as de lard, ni le Guèbre esclave des Turcs et des î^ersans. Celui-là seul en a une, qui peut dire : « Je 30ssède une maison et un champ ; lorsque les citoyens possesseurs de champs et de maisons s'assemblent )our leurs intérêts communs, j'en délibère avec eux; e détiens une part de la souveraineté. » Voilà la )atrie. « On a une patrie sous un bon roi; on n'en
i. La Relation du procès La Barre.
a point sous un méchant », on n'en a pas quand on n'a ni biens ni droits {Dict. phil., Patrie, XXXI, 371 sqq.)^
Troisièmement, — parmi ceux qui se targuent de patriotisme, combien sont de vrais patriotes? Un riche Parisien aime sa maison luxueuse, sa loge à l'Opéra, les filles qu'il entretient, le vin de Champagne que Reims lui envoie, les rentes que lui paie l'Hôtel de Ville : aime-t-il sa patrie? Un financier raime-t-il?Le capitaine et le soldat ont-ils une affection bien tendre pour les paysans qu'ils ruinent^? Autre chose est d'aimer la patrie, autre chose d'aimer les biens qu'elle procure.
Enfin le patriotisme, chez beaucoup, consiste essentiellement dans la haine. Haïr tous les pays, sauf le sien, voilà pour eux ce qui caractérise un patriote. Veut-on que sa patrie ne devienne ni plus grande ni plus riche au détriment des peuples voisins? Alors on est un citoyen de l'univers. Mais le nom de patriote s'applique à ceux qui n'aiment leur nation qu'en détestant toutes les nations étrangères ^
Lorsqu'il critique l'idée de patrie. Voltaire fait son métier de philosophe. Aussi l'attaque-t-on plutôt sur d'autres points.
Quelques-uns de ses contemporains se plaignent qu'il répande chez nous la philosophie anglaise, comme si l'on était mauvais Français pour préférer Newton à Descartes ^. Devons-nous le défendre contre
1. C'est le mot de Saint-Just : « Un peuple qui n'est pas heureux n'a pas de patrie. »