‹ Voltaire, philosopheChapitre 101 sur 135 · Défense du Newtonianisme, XXXVIII · texte numérisé non relu

Défense du Newtonianisme, XXXVIII

une telle accusation? 11 répondait que la philosophie n'est ni française, ni anglaise, mais humaine : et il a mérité la reconnaissance de toutes les nations en contribuant plus qu'aucun philosophe à former dans le monde « une république immense d'esprits cultivés » {Lettre au prince Galtitzin, 14 août 1767)*. On allègue aussi le mal qu'il se plaît à dire des « Welches ». Mais ce grief en vérité n'est guère plus sérieux que le précédent. Damilaville l'ayant repris là-dessus : « Je me souviens, lui écrit-il, que Catherine Vadé pensait comme vous et disait à Antoine Vadé... : Mon cousin, pourquoi faites-vous tant de reproches à ces pauvres Welches? — Eh! ne voyezvous pas, ma cousine, répondit-il, que ces reproches

1. Cf. Dict. phil., Cartésianisme : « L'ignorance préconise encore quelquefois Descartes, et même cette espèce d'amourpropre qu'on appelle national s'est efforcé de soutenir sa philosophie. Des gens qui n'avaient jamais lu ni Descartes ni Newton ont prétendu que Newton lui avait l'obligation de toutes ses découvertes... Il faut être vrai, il faut être juste; le philosophe n'est ni Français, ni Anglais, ni Florentin, il est de tout pays. » (XXVII, 462.) — Élém. de la Philosophie de Newton : « Est-ce parce qu'on est né en France qu'on rougit de recevoir la vérité des mains d'un Anglais? Ce sentiment serait bien indigne d'un philosophe. Il n'y a, pour quiconque pense, ni Français ni Anglais ; celui qui nous instruit est notre compatriote. » (XXXVIII, 147.) — Cf. encore Lettre à Tronchin, 18 avr. 1156 :

Comment recevoir, disait-on.

Des vérités de l'Angleterre !

Peut-il se trouver rien de bon

Chez des gens qui nous font la guerre?...

Également à tous les yeux

Le dieu du jour doit sa carrière ;

La vérité doit sa lumière

A tous les temps, à tous les lieux.

Recevons sa clarté chérie,

Et, ^ sans songer quelle est la main

Qui la présente au genre humain,

Que l'univers soit sa patrie.

ne s'adressent qu'aux pédants qui ont voulu mettre sur la tête des Welches un joug ridicule? Les uns ont envoyé l'argent des Welches à Rome; les autres ont donné des arrêts contre l'émétique et le quinquina; d'autres ont fait brûler des sorciers; d'autres ont fait brûler des hérétiques et quelquefois des philosophes. J'aime fort les Welches, ma cousine; mais vous savez que quelquefois ils ont été assez mal conduits. J'aime à les piquer d'honneur et à gronder ma maîtresse » (19 mai 1764)*. Du reste, si Voltaire s'égayait souvent aux dépens des Welches, cela le fâchait que d'autres, les étrangers surtout, se permissent de les dénigrer. « Il me vient quelquefois, écrit-il à M™^ du Deftand, des Anglais, des Russes... Vous ne savez pas, Madame, ce que c'est que d'être Français en pays étranger... On ressemble à celui qui voulait bien dire à sa femme qu'elle était une catin, mais qui ne voulait pas l'entendre dire » (25 avr. 1760).

Voici deux griefs plus sérieux.

D'abord, la façon dont il a traité Jeanne d'Arc. Mais notre culte récent pour Jeanne, dans laquelle nous symbolisons la patrie même, ne doit pas nous rendre injustes envers lui. La Pucelle fut, avant de paraître, le régal des princes et des grands, qui en sollicitaient des copies. Lorsqu'elle eut paru, tous les honnêtes gens la lurent avec délices; aucun d'eux ne s'avisa d'incriminer Voltaire. S'il tarda longtemps à

\. Cf. Lettre au même Damilaville, 23 mai 1764 : « Les véritables Welches, mon cher frère, sont les Orner, les Chaumeix, les Fréron, les persécuteurs et les calomniateurs; les philosophes, la bonne compagnie, les artistes, les gens a*imables sont les Français; et c'est à eux à se moquer des Welches. »

la publier, si même il la publia malgré lui, c'est uniquement par crainte que les dévots ne l'accusassent d'impiété. Ce poème était un badinage, et que nous ne devons pas apprécier selon les idées de noire temps. Dans plusieurs autres écrits, Voltaire a parlé sérieusement de Jeanne d'Arc. Il voulait débarrasser son histoire du merveilleux qui en faisait une légende. Et il ne suivit la chronique de Monstrelet que comme la seule où le merveilleux ne tînt aucune place. Selon Voltaire, celui qui se dit inspiré ne peut être qu'un « idiot » à moins d'être un charlatan. Jeanne d'Arc lui paraît sincère : aussi la traite-t-il d'idiote^ (innocente). Mais cela ne l'empêche pas de célébrer sa vertu et sa vaillance. Dans la Henriade, en nous la montrant aux enfers parmi les héros, il l'appelle

Brave amazone,

La honte des Anglais et le soutien du trône.

Dans les Eclaircissements historiques, il la vante d'avoir eu « assez de courage pour rendre de très grands services au roi et à la patrie » (XVI II" Sottise de Nonotte, XLI, 67) ^ Dans \es Honnêtetés littéraires^

1. « Une malheureuse idiote » [Éclairciss. historiques, XLI, 67). — « Apprends. Nonotte, comme il faut étudier l'histoire quand on ose en parler. Ne fais pas de Jeanne d'Arc une inspirée, mais une idiote hardie qui se croyait inspirée » [UonnéLetés littéraires, XLIL 682). — Pourtant, dans l'Essai sur les Mœurs, il admet chez elle une part de supercherie, en la déclarant au sur plus « digne du miracle qu'elle avait feint » (XYI, 409).

2. Cet article figura pour la grande partie dans le Dictionnaire philosophique. Il renferme en trois pages, dit M. Anatole France,

plus de vérités solides et de pensées généreuses que certains gros ouvrages modernes où Voltaire est insulté en jargon de sacristie » {Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. lxii).

il la traite de « brave fille que des inquisiteurs et des docteurs firent brûler avec la plus lâche cruauté » (XLII, 682). Dans V Essai sur les Mœurs, citant une de ses réponses aux juges, il dit que cette réponse est digne d'une mémoire éternelle, et que, chez les anciens, Jeanne se serait vu décerner des autels ^

Second grief : les relations de Voltaire avec Frédéric. Ce qu'on lui reproche surtout à cet égard, ce sont deux de ses lettres : Tune, de juillet 1742, loue le roi d'avoir conclu avec Marie-Thérèse un traité en vertu duquel il abandonnait la France^; l'autre, écrite après Rosbach, le félicite de la victoire qu'il avait remportée sur nous.

La première de ces deux lettres fut blâmée par les" contemporains eux-mêmes. Mais, comme le fait observer un critique de notre temps, Ferdinand Brunetière, il n'y avait là « qu'une question de forme », et « l'opinion publique, à cette date, était complice de l'admiration, de l'enthousiasme de Voltaire pour le roi de Prusse^ ». Le même critique

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