‹ Voltaire, philosopheChapitre 99 sur 135 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Il y aurait eu quelque naïveté à croire que le roi de Prusse mît bas les armes avant d'avoir réalisé ses

1. Pendant l'année 1760, il plaide la même cause au risque d'importuner Frédéric, qui laisse voir en effet quelque impatience. Cf. Lettre de Frédéric à Voltaire, 3 avr. 1760 : « Vous en revenez encore à la paix », etc.

desseins. Voltaire le croit-il? Non sans doute; mais, sans s'exagérer rinfluence que ses conseils peuvent exercer sur Frédéric, il remplit son devoir de philosophe.

Ce qui est sûr, c'est qu'il ne partage pas les illusions de l'abbé de Saint-Pierre. Si lui-même a écrit un opuscule intitulé De la Paix perpétuelle^ il y traite en réalité de la tolérance « la seule paix perpétuelle qui puisse être établie chez les hommes » ; quant à cette paix « imaginée par un Français nommé l'abbé de Saint-Pierre », elle ne saurait pas plus subsister entre les princes « qu'entre les éléphants et les rhinocéros M (XLVI, 57). Dans l'article Guerre du Dictionnaire philosophique, il appelle la guerre « un fléau inévitable » (XXX, 153) ^ Dans unenoteauPoé/72e de la Tactique, il remarque tout d'abord que plus les nations se sont policées, plus elles en ont adouci les horreurs. Mais il qualifie pourtant de révèle généreux projet de l'abolir, et il déclare que, ne pouvant empêcher les loups de manger les moutons, nous ne pouvons davantage empêcher les hommes de s'entr'égorger-.

Quelle que soit la sagesse d'une nation, elle a toujours à craindre les nations voisines. Après avoir développé dans la Tactique tous les lieux communs en usage contre le métier militaire, les armées, les prétendus héros. Voltaire se rend bientôt aux raisons de son interlocuteur : quand on la fait pour garder

1. Cf. Lettre à la duchesse de Saxe-Gotha, janv. 1762, édition Moland.

2. XIV, 276. — En combattant la guerre et ceux qui en font l'apologie, Voltaire protestait que l'homme n'est point un loup. Mais il y a pourtant du loup dans l'homme, et c'est ce que luimême remontre aux « pacifistes » de son temps.

son bien, non pour voler le bien d'autrui, la guerre est le premier des arts. Et sans doute il n'en souhaite pas moins que

L'impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre

règne un jour parmi les hommes. Seulement, dès lors qu'elle est encore impraticable, nous devons, tout en nous abstenant d'attaquer les autres peuples, nous tenir prêts à repousser leurs attaques*.

On a représenté Voltaire comme dénué de tout patriotisme, ou même comme antipatriote-. En réalité, il fut aussi patriote qu'on pouvait l'être au xviir siècle, en un temps où se prépare la rupture entre l'ancienne France, déjà caduque, et la France nouvelle, qui commence de s'ébaucher. s\ji^

Son patriotisme ne l'empêcha pas sans doute (ï'ânalyser l'idée de patrie. Mais veut-on soustraire aucune idée à la critique ?

Premièrement, c'est, dit-il, « une maxime adoptée par tous les pubUcistes, que tout homme est hbre de se choisirune patrie ))(Z)/cf. /)/?//. ^P/2z7oso/)/2e, XXXI, 406). Il écrit à Maupertuis, appelé en Prusse par Frédéric : « Si vous aviez à vous plaindre de votre patrie, vous feriez très bien d'en accepter une autre » (21 juill. 1740). Lui-même, après l'affaire La Barre, parle de s'établir dans le pays de Clèves avec quelques philosophes ^

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