Ihid., id
3. « Que dites-vous de la collection des ouvrages de Leibniz? Ne trouvez-vous pas que cet homme était un charlatan et le Gascon de l'Allemagne? » {Lettre à d'Alemhert, 23 déc. 1768). — " Je suis lâché pour Leibniz, qui sûrement était un grand génie, qu'il ait été un peu charlatan » {Lettre à Condorcet, 1" sept. 1772).
Sans doute Voltaire reconnaît ce qu'il y a chez Bacon de superstitieux; ou d'illusoire, et sait fort bien que sa méthode elle-môme se ressent des préjugés contemporains. Mais, quelques restes descolastique chez ce grand novateur ne Tempechent pas d'avoir établi le premier la nécessité de Tobservalion et de l'expérience dans la recherche scientifique. Il « ouvrit une carrière toute nouvelle à la philosophie » {Essai sur les Mœurs, XVIII, 287), en la débarrassant des quiddilés, des formes substantielles et de « tous ces mots que non seulement l'ignorance rendait respectables, mais qu'un mélange ridicule avec la religion avait rendus sacrés » {Lettres philos. ^ XXXVII, 172). Il montra que notre seul moyen de connaître et de comprendre, c'est l'étude des faits, et que, pour maîtriser la nature, nous devons lui obéir.
Quant à Newton, Voltaire l'appelle, « le plus grand homme qui ait jamais été, mais le plus grand de façon que les géants de l'antiquité sont auprès de lui des enfants qui jouent à la fossette » {Lettre à cVOlivet, 18 oct. 173G). Pourtant cet homme extraordinaire a eu ses aberrations. Ne s'avisa-t-il pas de commenter l'Apocalypse? Il payait ainsi son tribut à la faiblesse humaine; ou peut-être voulut-il consoler les autres hommes de sa supériorité sur eux. Et ce n'est pas seulement comme théologien qu'il se rendit ridicule; métaphysicien, la dernière partie de sei^ Principes mathématiques rivalise d'obscurité avec l'Apocalypse elle-même. Mais si, en faisant de la métaphysique ou de la théologie. Newton ressemble aux gladiateurs qui combattaient les yeux couverts d'un bandeau, il se débarrassa de ce bandeau en
étudiant les mathématiques, et sa vue porta aux bornes du mondée
Voltaire a souvent parlé de Newton, soit pour propager ses découvertes, comme dans les Lettres philosophiques, soit pour célébrer sa gloire, comme dans une épître fameuse à M""' du Châtelet. Ce dont il le loue principalement, c'est de ne faire aucun système^. Aussi réprouve-t-il le terme de newtonien, car « la vérité n'a pas de nom de parti » {Lettre à Clairaut, 27 août 1759). Sur les problèmes insolubles que tant de métaphysiciens résolvent chacun à sa façon, Newton ne se prononçait pas^ A la supériorité de son esprit, il alliait une sagesse que n'eurent ni les Spinoza ni les Leibniz.
C'est aussi cette sagesse que Voltaire estime dans Locke. On croit le discréditer en alléguant qu'il appelle John Locke son grand homme*. Mais que veut-il dire par là? Entend-il que Locke avait du génie? Il entend plutôt le contraire. Chez un philosophe, ce qu'on nomme de ce nom est, aux yeux de Voltaire, un don funeste, le don d'imaginer hors des
\. Dict. phiL, Fanatisme, XXIX, 337, Newton et Descarten, XXXI, 275.
2. « Newton n'a jamais fait de système; il a vu, il a fait voir, mais il n'a pas mis ses imaginations à la place de la vérité » (Letlre à M. L. C, 23 déc. 1768).
3. • Si l'on veut savoir ce que Newton pensait sur l'àme et sur la manière dont elle opère, et lequel de tous ces sentiments il embrassait, je répondrai qu'il n'en suivait aucun. Que savait donc sur cette matière celui qui avait soumis l'infini au calcul et qui avait découvert les lois de la pesanteur? Il savait douter » (Élém. de la Philos, de Newton, XXXVllI, 50).
4. « Un esprit léger et peu puissant, qui ne pénètre en leur fond ni les grandes questions ni les grandes doctrines..., et dont le grand homme est John Locke » (É. Faguet, Dix-huiti'eme siècle, p. 232).
réalités sensibles. Les Leibniz et les Spinoza avaient du génie; voilà justement pourquoi ils se sont égarés. Locke ne s'égare point; et tous les éloges que lui adresse Voltaire portent sur sa modestie et sur sa prudence ^ Admirant Descartes beaucoup plus que Locke, il a dans Locke beaucoup plus de confiance, parce qu'il le sait prudent et modeste-.
Du reste, il sépare chez ce sage même le vrai du faux. Il ne lui reproche pas seulement de croire à des fables '^; deux chapitres du Philosophe ignofani^ sont intitulés Contre Locke, et il l'y réfute sur un point capital en soutenant que l'idée du juste et de Tinjuste est une idée universelle.
' Mais, si Locke a pu quelquefois se tromper, sa méthode en fait le meilleur guide de ceux qui lisent un philosophe pour s'instruire et non pour être éblouis. Dans le Philosophe ignorant, Voltaire, quand il a parcouru les divers systèmes des plus grands métaphysiciens, revient à lui « comme Tenfant prodigue qui retourne chez son père ^ ». Locke « s'aide
1. « Jamais il ne fut peut-être un esprit plus sage, plus méthodique » {Lettres philos., XXXVII, 177). — « Je le ret,'ar(lais comme le seul métaphysicien raisonnable, je louai surtout cette retenue si nouvelle » [Mémoires, XL, 61). — Locke « est le seul métaphysicien raisonnable que je connaisse » {Lettre à Thiériot, 3 oct. 17oS). — [Malebranche] « a séduit parce qu'il était atrréable, comme Descartes parce qu'il était hardi ; Locke n'était que sage » {Dict. phil., Locke, XXXI, 47). — Cf. encore, dans une note sur la Loi naturetle : « Le modeste et sage Locke » (Xll, 170).
2. « Je rends autant de justice à Descartes que ses sectateurs...; mais autre chose est d'admirer, autre chose est de croire » [Défense du Sewtonianisme, XXXVllI, 366).
3. Hist. de Jenni, XXXIV, 384; Élém. de la Philos, de Newton, XXXVIII, 38, 39.