‹ Voltaire, philosopheChapitre 13 sur 135 · Les chapitres xxxiv et xxxv (XLII, o89-o · texte numérisé non relu

Les chapitres xxxiv et xxxv (XLII, o89-o

■j. « Après tant de courses malheureuses, fatigué, harassé, hon-

partout du flambeau de la physique », et, « au lieu de définir tout dun coup ce que nous ne connaissons pas », il observe « ce que nous voulons connaître » {Lettres philos., XXXVII, 179j ; « il est le premier qui ait examiné la nature par analyse » (Dict. philos., Franc arbitre, XXIX, 505); il étudie le mécanisme de la raison comme un excellent anatomiste celui du corps, et, après tant de philosophes qui écrivirent « le roman de Tâme », il « en écrit modestement rhistoire » [Ibid., Ame, XXVI, 228). S'il n a pas étendu le champ de la science, il Fa débarrassé des chimères. Il a marqué les limites de notre esprit *. ^__ Locke, Newton, Bacon, dont Voltaire se reconnaît le disciple, sont tous les trois Anglais. L'esprit pratique et positif de la race anglo-saxonne lui semblait éminemment propre à la philosophie. Aussitôt débarqué en Angleterre, le 12 août 1726 : « Si je suivais mon inchnation, écrit-il à Thiériot, ce serait là que je me fixerais. » Et pourquoi s'y fixerait-il? Pour a apprendre__ à penser ». Très souvent il déclare que les Anglais, « surtout en philosophie », sont << les maîtres des

leux d'avoir cherché tant de vérités et d'avoir trouvé tant de chimères, je suis revenu à Locke comme l'enfant prodigue qui retourne chez son père; je me suis rejeté entre les bras d'un homme modeste qui ne feint jamais de savoir ce qu'il ne sait pas, qui, à la vérité, ne possède pas des richesses immenses, mais dont les fonds sont bien assurés et qui jouit du bien le plus solide sans ostentation » {Le Philos, ignorant, XLII, 576).

1. « Locke a resserré l'empire de la raison pour l'afTermir » [Lettre à S'Gravesayide, 1" juin 1741). — « La métaphysique n'a été jusqu'à Locke qu'un vaste champ de chimères. Locke n'a été vraiment utile que parce qu'il a resserré ce champ où l'on s'égarait .. {Dieu et les Hommes, XLVI, 243).

... Ce Locke en un mot dont la main courageuse A de l'esprit humain posé la borne heureuse.

{Loi naturelle, XII, HO.)

.autres nations » (Siècle de Louis XIV ^ XX, 338), et

Jlui-même se mit à leur école ^

' N'exagérons pourtant pas Tinfluence de la philosophie anglaise sur Voltaire. En tout cas, si, comme philosophe, il eut pour objet essentiel d'émanciper l'intelligence et la conscience humaines, notons que les Bolingbroke, les CoUins, les Toland, les Woolston, les Shaftesbury, à l'exemple desquels il mena chez nous la lutte de la libre pensée contre la foi, s'étaient euxmêmes inspirés de nos philosophes, et que les « libertins » de France précédèrent les //-ee Ihinkers d'Angleterre 2. Aussi bien, sans compter Montaigne, à qui il doit beaucoup, et Gassendi, dont il appréciait fort la sagesse ^ son premier guide fut Bayle, ce « maître à douter » de tout le xviip siècle. -

1. « Nous n'avons que depuis trente ans appris un peu de bonne philosophie des Anglais » [Lettre à M"® du De/fand, 13 oct. .1759). — « Je ne puis assez bénir Dieu de la résolution que vous prenez de combattre vous-même pour la religion chrétienne dans un temps où tout le monde l'attaque et se moque d'elle ouvertement. C'est la fatale philosophie des Anglais qui a commencé tout le mal », etc. {Lettre à Helvétius, 23 août 1763). — « Je con-

I viens que la philosophie s'est beaucoup perfectionnée dans ce l> siècle. Mais à qui le devons-nous? Aux Anglais. Ils nous ont ' appris à raisonner hardiment » {Lettre àMarmontel, i^' nov. 1769).

2. L'Épître de Voltaire intitulée Le Pour et le Contre, qui contient déjà en germe toute sa polémique contre la religion chrétienne, est antérieure, et probablement de plusieurs années, à son séjour en Angleterre.

3. [Gassendi] « eut moins de réputation que Descartes parce qu'il était plus raisonnable et qu'il n'était pas inventeur » {CataL des Écriv. franc, du Siècle de Louis XI \\ XIX, 116).

L'incertain Gassendi, ce bon prêtre de Digne,

Ne pouvait du Breton [Descartes] souffrir l'audace insigne.

Il proposait à Dieu ses atomes crochus

Quoique passés de mode et dès longtemps déchus.

Mais il ne disait rien sur l'essence suprême.

[Les Systèmes, XIV, 245.)

Et, en note : « Gassendi... ne s'éloigne pas de penser que l'homme

Voltaire, ne loue guère nroms Bayle que Locke. Sans doute il lui reproche de ne savoir en physique presque rien; mais il vante son « excellente manière de raisonner », il Tappelle un « dialecticien admirable » {Catal. des Écriv. franc, du Siècle de Louis XIV, XIX, 56) u le premier des philosophes sceptiques » {Lettre sur les Français, XLIII, 517), « Fimmortel Bayle, lionneur de la nature humaine » {Dici. phil., Philosophe, XXXI, 396) '. Il lui sait gré principalement d'avoir montré « le faux de tant de systèmes » aussi vains qu'ingénieux (/6/c/., Bayle, XXVII, 309) 2; par là, Bayle devançait et préparait la révolution intellec- \ tuelle et morale qui substitua la critique à la foi, le ! sens propre à l'autorité et à la tradition. Aussi Voltaire le met parmi ses « saints » [Lettre à Marnwntel^ 21 mai 1764), et il veut que les philosophes du xviir siècle le tiennent pour leur père ^ — r

Xe pas faire de systèmes, mais étudier directement j la nature, voilà ce que Voltaire demande à la philo

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a trois âmes, etc. Mais aussi il avoue l'ignorance éternelle de riiomme sur les premiers principes des choses, et c'est beaucoup pour un philosophe » {IbicL, 242).

1. Cf. Lettre à M""^ Bruyère de Lavaisse, 13 déc. 1763, édition Moland, L, 433 : « Vous avez de grands droits à mes hommages par l'immortel Bayle, dont vous êtes parente. » ' 2. Cf. Désastre de Lisbonne :

J'abandonne Platon, je rejette Épicure ; Bayle en sait plus qu'eux tous; je vais le consister. La balance à la main, Bayle enseigne à douter. Assez sage, assez grand pour être sans système, Il les a tous détruits et se combat lui-même.

3. « Ah! monstres,... quel despotisme alTreux vous exercez si vous avez contraint mon frère à parler ainsi de notre père! » {Lettre à d'Argental, 2 oct. 1764).

Sophie ^ Un inventeur de systèmes, c'est un chef de secte; or, « tout chef de secte en philosophie a été un peu charlatan » (Dict. phiL, Charlatan, XXVIII, 23), et, « quiconque est d'une secte semble afficher l'erreur » {Lettre à M.***, 1774; LXIX, 161).

Voltaire ne craint même pas d'interdire au philosophe les hypothèses.

Il en reconnaît pourtant la légitimité et l'utilité dans l'invention scientifique. A moins de hasards qu'on doit mettre hors de compte, nous ne pouvons trouver ce qui nous est inconnu que si nous le relions à ce qui nous est connu par une conjecture plus ou moins vraisemblable. Tous les inventeurs ont fait des hypothèses. Dans le temps où il s'occupa de physique. Voltaire lui-même ne manqua pas d'en faire chaque fois qu'il observait un phénomène nouveau. Et quelques-unes le déçurent; mais d'autres le mirent sur la voie de vérités que devait confirmer l'expérience -.

S'il n'en condamne pas moins les hypothèses, c'est dans la crainte qu'elles ne soient admises sans vérification suffisante ou que, prévenant l'esprit, elles ne le rendent incapable d'observer impartialement. Et il insiste partout sur la nécessité de l'analyse. Avant d'expliquer un phénomène par tel ou tel principe, on doit l'analyser avec exactitude ^ La rigoureuse pra-

1. Cf. les Systèmes, XIV, 242 sqq.; et, clans l'exorde de la Loi naturelle, XII, 156 :

Écartons ces romans qu'on appelle systèmes, etc.

2. Par exemple l'oxydation, ou même la théorie moderne de la chaleur.

3. Cf. Traité de Métaphysique : « 11 ne faut point dire : Commençons par inventer des principes avec lesquels nous tâcherons de tout expliquer. Mais il faut dire : Faisons exactement

tique de cette méthode peut seule nous prémunir contre des théories fausses. Souvent, le plus humble fait découvert par un observateur modeste a ruiné les erreurs les plus sublimes.

« Il nous est donné de calculer, de peser, de mesurer, d'observer; voilà la philosophie naturelle; presque tout le reste est chimère » [Dicl. phiL, Cartésianisme, XXVII, 457) ^ On peut faire à bon marché de grandes hypothèses; mais, quand on veut n'avancer que des vérités sûres, il faut procéder par l'analyse. Rabattons notre orgueil ; les hommes sont des aveugles, et l'analyse leur sert de bâton. Mieux vaut encore s'aider de ce bâton en tâtonnant que de tomber dans l'abîme -.

Voltaire ramène la philosophie à la physique. Un bon physicien, Mairan par exemple, en est, écrit-il, a le premier ministre » [Lettre à Mairan, 24 mars 1741). Il déclare expressément qu'elle consiste dans les expériences bien constatées^. Faisant leur procès à Platon et à Descartes, il ne se défend même pas de dire, dans son aversion pour les visionnaires : « Mon sage est celui qui, avec la navette, couvre mes murs

l'analyse des choses, et ensuite nous tâcherons de voir avec beaucoup de défiance si elles se rapportent avec quelques principes .. (XXXVII, 299)..

1. Cf. Lettre à M. L. C, 1768; LXV, 283 : « Apprenez-moi l'histoire du monde, si vous la savez, mais gardez-vous de l'inventer. Voyez, tâlez, mesurez, pesez, nombrez, assemblez, séparez, et soyez sûr que vous ne ferez jamais rien de plus. »

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