‹ Voltaire, philosopheChapitre 14 sur 135 · Traité de Métaphysique, XXXVII · texte numérisé non relu

Traité de Métaphysique, XXXVII

3. Dict. phiL, Xénophanes, XXXII, 493. — Cf. Le Philosophe : « Certains métaphysiciens disent : Évitez les impressions des sens... Nos philosophes au contraire sont persuadés que toutes nos connaissances nous viennent des sens..., que nous sommes au bout de nos lumières quand nos sens ne sont ni assez déliés ni assez forts pour nous en fournir... De là, la certitude et les bornes des connaissances humaines », etc. (XLVII, 232).

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de tableaux de laine et de soie... ou bien celui qui met dans ma poche la mesure du temps » {Dict.phil.^ Xénophanes, XXXII, 493). En tout cas, son sage est « rinvestigateur de Thistoire naturelle » [Ibid., id.). Les seules expériences de Tabbé Nollet, remarquet-il, nous en apprennent plus que tous les livres des anciens. « Savoir s'arrêter où il faut et ne jamais marcher qu'avec un guide sûr » {Traité de Métaph.^ XXXVII, 303), telle est la règle de la véritable philosophie. Arrêtons-nous donc aussitôt que « le flambeau de la physique nous manque » {Dict. phiL, Ame, XXVI, 234). Les inventeurs de systèmes ne sont pas des philosophes; on n'est pas un philosophe quand on substitue ses visions à la réalité.

Si, très défiante et très circonspecte, la philosophie de Voltaire repose sur le bon sens, avouons qu'un bon sens trop timide Fa prévenu contre certaines hypothèses qui devaient renouveler la science.

Des savants du xviii^ siècle, Maillet notamment et Buffon, soutenaient que les espèces évoluent : il tourna leur théorie en ridicule. Et sans doute il eut tort. Mais remarquons avant tout que Maillet la compromettait par un grand nombre d'affirmations téméraires, voire saugrenues, et que, pour corroborer ces affirmations, il alléguait les récits fabuleux des aventuriers les moins dignes de foi, ou même invoquait les sirènes et les tritons de la mythologie grecque. Gomment prendre au sérieux de pareilles extravagances ^?

1. « [Maillet] n'ose pas dire qu'il a vu des hommes marins, mais il a parlé à des gens qui en ont vu ; il juge que ces hommes marins, dont plusieurs voyageurs nous ont donné la description, sont devenus à la lin des hommes terrestres... Il croit de même ou il veut faire croire que nos lions, nos ours, nos loups, nos

L'hypothèse de Maillet se rattachait à tout un système sur les révolutions de la terre, que les eaux, disait-il en substance, ont jadis recouverte, et dans laquelle, baissant peu à peu depuis cette lointaine époque, nos mers finiront par s'absorber. Après lui, reprenant ce système non sans y introduire des modifications importantes, BufTon Tautorisa de son nom. Cependant, par plus que Maillet, il ne convainquit Voltaire.

On peut dire tout d'abord, pour expliquer les préventions de Voltaire contre leur théorie, qu'elle semblait confirmer la légende du déluge K Mais il y opposa des arguments très spécieux, et il contesta les faits sur lesquels on l'appuyait.

D'une part il juge insoutenable que la mer ait pu recouvrir le continent tout entier jusque dans ses parties les plus hautes. Quarante océans tels que le nôtre, dit-il, y suffiraient tout juste; et comment se serait donc évanouie une masse d'eau égale à trenteneuf océans^? D'autre part il ne veut pas admettre

chiens, sont venus des chiens, des loups, des ours, des lions marins, et que toutes nos basses-cours ne sont peuplées que de poissons volants qui à la longue sont devenus canards et poules... Et sur quoi a-t-il fondé ces extravagances? Sur Homère, qui a parlé des tritons et des sirènes. » {Dial. d'Êvhémère, L, 229.)

1. A vrai dire, le long séjour de la mer sur nos continents n'a rien de commun avec le déluge biblique, et Voltaire ne l'ignorait pas. Mais les devanciers de Maillet et de Bufïon, notamment Burnet,Whiston, Wordword, s'étaient préoccupés de conformer leurs vues aux récits de la Genèse.

2. Cf. la Dissertation sur les Changements arinvés dans notre Globe, XXXVIII, 565 sqq., la Défense de mon Oncle, XLIII, 360 sqq., Des Singularités de la Nature, XLIV, 246 sqq. — Voltaire prétend aussi que la théorie neptunienne contredit les lois de la gravitation.

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l'existence des fossiles marins. Il refuse d'en voir aucune trace dans le falun de Touraine. Et, comme il est forcé pourtant de reconnaître qu'on trouve des coquilles et des poissons pétrifiés en certains endroits éloignés de la mer, il cherche une explication plus simple, plus « naturelle » et moins « systématique » que celle de Maillet. Les poissons ont été apportés par des voyageurs ^ Quant aux coquilles, elles proviennent de quelque lac; sinon, « est-ce une idée tout à fait romanesque de faire réflexion sur la foule innombrable de pèlerins » qui en avaient leur bonnet garni ^?

Dans une autre question, celle de la génération spontanée, il combattit encore certains savants de son époque. A la suite d'expériences mal faites, un prêtre anglais, Needham, avait prétendu, vers le milieu du xviir siècle, que les animaux inférieurs naissent sans germe, et Buffon appuyait cette assertion par la théorie des molécules organiques. Aussi peu favorable à de pareilles hypothèses qu'à celles du neptu-

1. « On a trouvé dans les montagnes de la Hesse une pierre qui paraissait porter l'empreinte d'un turbot, et, sur les Alpes, un brochet pétrifié : on en conclut que la mer et les rivières ont coulé tour à tour sur les montagnes. Il était plus naturel de soupçonner que ces poissons, apportés par un voyageur, s'étant gâtés, furent jetés et se pétrifièrent dans la suite des temps » (Dissertation sur les changements, etc., XXXVIII, 566).

2. « Un seul physicien m'a écrit qu'il a trouvé une écaille d'huître pétrifiée vers le Mont-Genis. Je dois le croire, et je suis très étonné qu'on n'y en ait pas vu des centaines. Les lacs voisins nourrissent de grosses moules dont l'écaillé ressemble parfaitement aux huîtres... Est-ce d'ailleurs une idée tout à fait romanesque de faire réflexion sur la foule innombrable de pèlerins qui partaient à pied de Saint- Jacques en Galicie et de toutes les provinces pour aller à Rome par le Mont-Cenis, chargés de coquilles à leurs bonnets? » {Singular. de la Nature, XLIV, 247, 248).

nisme et du transformisme, Voltaire se réclama, pour les réfuter, soit du « sens commun », soit des travaux de Spallanzani ^ Il défia Buffon de lui montrer ses molécules, il s'égaya de Needham et de sa merveilleuse farine-. Sur les générations spontanées, la science paraît jusqu'ici lui donner raison; mais la théorie des molécules organiques a, telle que Buffon l'expliquait, beaucoup d'analogie avec la théorie cellulaire des physiologistes modernes.

Ainsi Voltaire ne devina pas ce que renfermaient de vrai certaines conceptions, encore bien rudimentaires, des physiciens ou des géologues contemporains. On peut le regretter; on peut aussi, et l'on ne s'en est pas fait faute, railler la manière dont il expliqua les faits allégués par eux; voyageurs déposant chacun son. turbot sur les montagnes, pèlerins y laissant tomber les coquilles de leur bonnet, voilà sans doute une excellente matière à persifler ce persifleur. Pourtant, si les progrès de la science devaient confirmer telle ou telle des hypothèses qu'il rejeta, sa circonspection n'en fut pas moins celle d"un esprit scientifique.

Il commence de la façon suivante le traité sur les Singularités de la Nature : « On se propose ici d'examiner plusieurs objets de notre curiosité avec la défiance qu'on doit avoir de tout système jusqu'à ce qu'il soit démontré aux yeux ou à la raison » (XLIV,

1. Cf. Lettre au marquis Albergati CapaccUi, 10 janv, 1766, édition Moland, XLIV, 175.

2. Cf. Dict. phil., Dieu, XXVIII, 381 sqq.; Vllomme aux Quarante écus, XXXIV, 47; VHistoire de Jenni, ibid., 363; la Défense de mon Oncle, XLIII, 374 ; etc.

216) '. Rien de mieux; c'est la méthode du véritable savant. En physique comme en métaphysique, Voltaire refuse de croire sans preuves. Beaucoup de ses contemporains étaient convaincus « qu'une sole engendre une grenouille » : ne pouvait-il témoigner quelque méfiance? Une femme pauvre et hardie avait persuadé à des chirurgiens de Londres qu'elle accouchait tous les huit jours d'un lapereau - : le désapprouverons-nous de se montrer moins crédule que ces chirurgiens? Si l'histoire ' des lapereaux avait été reconnu dûment authentique, il lui aurait bien fallu l'admettre. Mais blâmera-t-on ceux qui ne se rendent que sur des preuves? Voltaire en demande avant de croire aux anguilles de Needham et aux lapereaux.

Allons plus loin : des assertions manifestement fausses ne méritent même pas l'examen. Suffira-t-il de hasarder quelque hypothèse absurde pour que les savants perdent leur temps à en montrer l'absurdité? Une sole ne saurait engendrer une grenouille.

Cependant Voltaire examina, avant d'y refuser sa créance, les hypothèses des Maillet et des Xeedham. Il commence toujours par discuter les raisons qu'on allègue, par vérifier les observations ou les expériences sur lesquelles on s'appuie ^ ; il est trop scep-

1. Cf. Lettre à M. de la Sauvagère, 25 oct. 1776, édition Moland, L, 112.

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