‹ Voltaire, philosopheChapitre 27 sur 135 · Cf. Dict, phiL, Locke, XXXI · texte numérisé non relu

Cf. Dict, phiL, Locke, XXXI

OU sociale, Voltaire ne raffirme jamais. Si, dans maints passages de son œuvre, il soutient l'immortalité de Tâme, c'est en vue des sanctions ultérieures qu'il croit utile de persuader au genre humain. Et du reste il se contente le plus souvent de dire que ces . sanctions sont possibles ^ .^^ ," -^ La question du libre arbitre se lie à celle des peines '^ et des récompenses futures ; car ces récompenses et ces peines supposent que l'homme jouit au moins d'une certaine liberté -.

Aucune matière n'est plus difficile. John Locke, le seul philosophe qui en traite sensément, avoue luimême « qu'il était là comme le diable de MiltoD pataugeant dans le chaos » (Lettre àHelvétius, 11 sept. 1738). Tous les autres l'embrouillent à l'envi; et. quant aux théologiens, ils la rendent inintelligible « par leurs absurdes subtilités sur la grâce » {Dict. phil., Franc arbitre^ XXIX, 505).

Voltaire a varié à l'égard du libi-e arbitre comme à l'égard du mal. On peut dire d'une façon générale qu'il l'admet dans la première moitié de son existence et qu'il le rejette dans la seconde.

1. « Dieu m'a donné assez de raison pour me convaincre qu'i existe: mais il ne m'a pas donné une vue assez perçante poui voir ce qui se passe sur les bords du Phlégéton et dans lEm pyrée. Je me tiens dans un respectueux silence sur les chàti ments dont il punit les criminels et sur les récompenses des justes » {Dial. d^Êché^nère, L, 173). — « La philosophie, selor vous, ne fournit aucune preuve d'un bonheur à venir. Non mais vous n'avez aucune démonstration du contraire... La raisor ne s'oppose point absolument à cette idée, quoique la raisor seule ne la prouve pas •> {Dict. phil., Dieu, XXVIil, 387). — Cf encore Ibid., Catéchisme chinois, XXVII, 469, Fraude, XXIX, 523

2. Ah: sans la liberté, que seraient donc nos âmes?... Il [Dieu! n'a rien à punir, rien à récompenser.

{Seco)id Discours sur l Homme, XII, 57, 58.)

C'est dans la seconde pourtant qu'il se met surtout u point de vue moral et social. Or nier le libre rbitre, n'est-ce pas nier aussi les sanctions futures ont il allègue si souvent lutilité pour les mœurs 'rivées et pour les mœurs publiques?

Lui-même fait plus d'une fois valoir cet argument outre les fatalistes. Mais quand il nie le libre arbitre, l n'en veut pas moins justifier tant bien que mal, soit n cette vie, soit en l'autre, les peines et les récom- •enses. « A-t-on raison de dire que, dans le système ie cette fatalité universelle, les peines et les récom- •enses seraient inutiles et absurdes? N'est-ce pas •lutôt évidemment dans le système de la liberté?... En ffet, si un voleur de grand chemin possède une olonté libre, se déterminant uniquement par elle- Qême, la crainte du supplice peut fort bien ne le )as déterminer à renoncer au brigandage ; mais si les ;auses physiques agissent uniquement, si l'aspect de a potence et de la roue fait une impression nécessaire 'i violente, elle corrige nécessairement le scélérat émoin du supplice d'un autre scélérat » {Élém. de la ^hilos. de Newton, XXXVIII, 35 . Dans ce passage, il i'agit surtout de la vie présente ; dans le suivant, il Deut tout aussi bien s'agir de la vie future : « La Tainte d'ôter à l'homme je ne sais quelle fausse iberté, de dépouiller la vertu de son mérite et le rime de son horreur, a quelquefois effrayé des âmes cendres; mais, dès qu'elles ont été éclairées, elles sont bientôt revenues à cette grande vérité, que tout est enchaîné et que tout est nécessaire... Le vice est toujours vice comme la maladie est toujours maladie. 11 faudra toujours réprimer les méchants; car, s'ils sont déterminés au mal, on leur répondra

qu'ils sont prédestinés au châtiment » (// faul prendre un parti, XLVII, 94).

Quand Voltaire soutient la liberté, comment la soutient-il? Selon lui, remarquons-le tout d'abord, riiomme n'est ni entièrement ni constamment libre; la liberté consiste dans la puissance faible, limitée et passagère de s'appliquer à quelques pensées et d'opérer certains mouvements. Mais en reconnaître les bornes, ce n'est point la nier. On allègue nos passions, qui nous entraînent parfois malgré nous ; que ne dit-on de môme : « Les hommes sont parfois malades, donc ils n'ont point la santé » ? Si nous ne sommes pas complètement libres, nous le sommes plus ou moins, comme nous sommes plus ou moins sains, plus ou moins robustes. Voilà ce que dit Voltaire lorsqu'il traite pour la première fois la question du libre arbitre dans son Traité de Métaphysique et dans un de ses Discours sur l'Homme K Trois ans après, il exprime les mêmes idées dans les Eléments de la Philosophie de Newton, et s'attache à montrer que, plus notre raison domine sur nos passions, plus nous sommes libres. En 1737 et 1738, il défend sa thèse dans quelques lettres à Frédéric soit par des arguments analogues, soit en s'appuyant sur le sens intime; dans une lettre à Helvétius, du 11 septembre 1738, il invoque des raisons d'ordre moral.

Pourtant il ne dissimule pas, même alors, les objections des fatalistes; et il avoue que ces objections « effraient » [Elém. de la Philos, de Newton^ XXXVIII,

1. Le second, écrit en 1734 comme le Traité de Métaphysique. Citons-en tout au moins ce vers bien connu :

La liberté dans l'homme est la santé de l'àme.

il), qir « on ne peut guère y répondre que par une îloqucnce vague » {IbicL, 34). Vingt ans plus tard, lans le Philosophe ignorant, paru en 1766, il se léclarait converti au fatalisme et en prenait catégoriquement la défense. « L'ignorant qui pense ainsi n'a 3as toujours, disait-il, pensé de même; mais enfin il îst forcé de se rendre » (XLII, 551).

Lorsque Voltaire publia le Philosophe ignofanl^ il i'était depuis longtemps rendu. Le 26 janvier 1749, il îcrit à Frédéric : « J'ai relu ici ce petit morceau très Dhilosophique * ; il fait trembler. Plus j y pense, plus e reviens à Tavis de Votre Majesté. J avais grande învie que nous fussions libres, j'aifait tout ce que j'ai 3U pour le croire. L'expérience et la raison me con- /ainquent que nous sommes des machines faites pour iller un certain temps et comme il plaît à Dieu. » Dès ors Voltaire combat la liberté. Il la combat dans le Dictionnaire philosophique, en reproduisant à peu Drès l'argumentation de Locke et en y ajoutant de louveaux exemples, sinon de nouvelles preuves^; il a combat encore dans le Philosophe ignorant^ où il réfute ses arguments de jadis et allègue les lois physiques, auxquelles les hommes sont soumis comme les bêtes ^ La liberté consiste-t-elle dans le pouvoir

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