‹ Voltaire, philosopheChapitre 49 sur 135 · Cf. la Loi naturelle · texte numérisé non relu

Cf. la Loi naturelle

La nature a fourni d'une main salutaire Tout ce qui dans la vio à Ihomme est nécessaire, Les ressorts de son âme et l'instinct de ses sens. Le ciel à ses besoins soumet les éléments ; Dans les plis du cerveau la mémoire habitante Y peint de la nature une image vivante. Chaque objet de ses sens prévient la volonté. Le son dans son oreille est par l'air apporté; >?ans elTorts et sans soins son œil voit la lumière. Sur son Dieu, sur sa tin, sur sa cause première. L'homme est-il sans secours à l'erreur attaché ? Quoi: le monde est visible, et Dieu serait caché? Quoi 1 le plus grand besoin que j'aie en ma misère Est le seul qu'en effet je ne puis satisfaire?

(Xn, 158.)

de plus grave encore que Textravagance de ses dogmes; elle est foncièrement immorale.

Parcourons d'abord les récits de l'Ancien Testament : ce ne sont que fraudes et crimes, commis par ceux-là mêmes qu'il prétend nous proposer en exemples. Voici Jacob, qui force Ésaii mourant de faim à lui céder son droit d'aînesse ; voici Juda, le patriarche, le père de la première tribu, qui couche avec sa belle-fille ; voici Salomon, qui fait périr son frère. Un prêtre veut-il prêcher la morale au lieu de dogmes incompréhensibles? il prendra le contre-pied des enseignements donnés par la sainte Écriture. Si Jacob rançonne Ésaii, pratiquez la justice envers tous les hommes et particulièrement envers vos proches. Si le patriarche Juda commet un inceste avec Thamar, « n'en ayez que plus d'aversion pour ces indignités ». Si Salomon assassine son frère et si presque tous les petits rois Juifs sont des meurtriers barbares, « adoucissez vos mœurs en lisant cette suite affreuse de crimes ». Voilà de quelle manière doivent interpréter l'Ancien Testament ceux qui veulent en tirer quelque instruction pour la conduite de la vie ^

Laissons maintenant l'histoire sacrée et ne nous attachons qu'aux dogmes du catholicisme : leur obscurité et leur absurdité nous déconcertent; comment leur iniquité ne nous indignerait-elle pas?

On prétend que la justice divine peut différer de la nôtre. Mais nos lumières viennent-elles d'ailleurs que de Dieu? Il ne saurait y avoir deux justices, pas

1. Sermon des Cinquœite, XL, 605 sqq.; Homélie sur l'interpré» talion de VAncien Testameîil, XLIII, 278 sqq.

RELIGION m

plus qu'il n'y a deux géométrios. S'il y avait deux jusj lices, l'une pour nous, l'autre pour Dieu, TÊtre suprême aurait donc voulu nous induire en erreur; non content de se cacher à ses créatures, il les aveuglerait : quel pire outrage peut-on lui faire? Non, ce qui est juste selon nous est juste selon Dieu *.

Or examinons les deux dogmes principaux du catholicisme, ceux sur lesquels il se fonde : le Péché originel et la Rédemption.

Le dogme du péché originel est un scandale pour notre conscience. Quoi? Dieu nous imputerait une faute commise par le premier homme voilà des milliers d'années! Dira-t-on que le fils paye souvent les erreurs et les vices du père? C'est là une loi de la nature, une solidarité de fait qui n'a rien à voir avec la morale. En nous punissant pour le crime d'un autre, Dieu renierait sa propre essence -.

Quant à la rédemption par Jésus-Christ, elle n'est oas plus équitable que la condamnation en Adam. Ilhacun a sa responsabilité personnelle. Si nous néritons d'être récompensés ou d'être châtiés, nous e méritons en raison de notre propre conduite. La ustice exige qu'on nous traite sur ce que nous avons ait. Je ne veux être ni châtié pour la faute d'Adam, li récompensé pour les mérites de Jésus-Christ.

1. Homélie sur V Athéisme, XLIII, 238, 239; Dict. phil., Impie, :XX, 333.

2. Dict. phil., Péché originel, XXXI, 323 sqq. — Cf. Le Pour et î Contre :

Ayant versé son sang pour expier nos crimes, Il nous punit de ceux que nous n'avons point faits! Ce Dieu poursuit encore, aveugle en sa colère, Sur ses derniers enfants l'erreur d'un premier père.

Aussi bien, pas de salut sans la foi; telle est la pure doctrine du catholicisme. Les théologiens catho liques appellent péchés — splendida peccaia, dit saint Augustin — les plus beaux traits de la vertu païenne. Et donc les Socrate, les Marc-Aurèle, leî Épictète, étaient voués à la damnation éternelle. Mais pendant qu'ils brûlent dans Tenfer, un Ravaillac jouit des félicités célestes; car il avait la foi, et « c'est par la foi », comme dit saint Paul, qu'il assassina Henri IV, suspect de préparer la guerre contre le pape, représentant de Dieu sur la terre ^

1. Cf. Dict. phil.. Catéchisme chinois, XXVII, 485; Henriadey chant VII :

Pourrait-il [Dieu] les juger [les païens], tel qu'un injuste maître, Sur la loi des chrétiens qu'ils n'avaient pu connaître? Non, Dieu nous a créés, Dieu veut nous sauver tous... Et si leur cœur fut juste, ils ont été chrétiens.

(X, 2-23.) Loi naturelle :

Les vertus des païens étaient, dit-on, des crimes.

Rigueur impit03'able, odieuses maximes 1

Gazetier clandestin, dont la plate âcreté

Daane le genre humain de pleine autorité,

Tu vois d'un œil ravi les mortels, tes semblables.

Pétris des mains de Dieu pour le plaisir des diables.

N"es-tu pas satisfait de condamner au feu

Nos meilleurs citoyens, Montaigne et Montesquieu?

Penses-tu que Socrate et le juste Aristide,

Solon, qui fut des Grecs et l'exemple et le guide,

Penses-tu que Trajan. Marc-Aurèle, Titus,

Noms chéris, noms sacrés, que tu n'as jamais lus,

Aux fureurs des démons soient livrés en partage

Par le Dieu bienfaisant dont ils étaient limage?

Et, dans les Trois Empereurs en Sor bonne (XIV, 225, 226), le morceau qui commence ainsi :

O morts, s'écriait-il, vivez dans les supplices,

Princes, sages héros, exemples des vieux temps. Voltaire y ajoute en note : « Le sieur Riballier... venait de faire condamner en Sorbonne M. Marmontel pour avoir dit que Dieu pourrait bien avoir fait miséricorde à Titus, à Trajan, à Marc- Aurèle. »

Une pareille doctrine renverse toute justice. Les hommes doivent être jugés d'après ce qu'ils l'ont et non d'après ce qu'ils pensent'. « Cent dogmes ne

1. Cf. Dict. phiL, Dogmes : « Le 18 février de l'an 1763 de l'ère vulgaire, le soleil entrant dans le signe des poissons, je fus transporté au ciel comme le savent tous mes amis...

« On croira bien que je fus ébloui; mais ce qu'on ne croira pas, c'est que je vis juger tous les morts. Et qui étaient les juges? C'étaient, ne vous en déplaise, tous ceux qui ont fait du bien aux hommes, Confucius, Solon, Socrate, Titus, les Antonins, Épictète, Charron, de Thou, le chancelier de l'Hospital, tous les ^'rands hommes qui, ayant enseigné et pratiqué les vertus que Dieu exige, semblent seuls être en droit de prononcer ses arrêts...

'- Je vis une foule prodigieuse de morts qui disaient : J'ai cru, j'ai cru; mais sur leur front il était écrit : J'ai fait, et ils étaient condamnés.

« Le jésuite Le Tellier paraissait fièrement, la bulle Unigenitus à la main. Mais à ses côtés s'éleva tout d'un coup un monceau • le deux mille lettres de cachet. Un janséniste y mit le feu : Le Tellier fut brûlé jusqu'aux os; et le janséniste, qui n'avait pas moins cabale que le jésuite, eut sa part de la brûlure.

« Je voyais arriver à droite et à gauche des troupes de fakirs, de talapoins, de bonzes, de moines blancs, noirs et gris, qui s'étaient tous imaginé que, pour faire leur cour à l'Être suprême, il fallait ou chanter, ou se fouetter, ou marcher tout nus. J'entendis une voix terrible qui leur demanda : Quel bien avez-vous fait aux hommes? A cette voix succéda un morne silence; aucun n"osa répondre, et ils furent conduits aux Petites-Maisons de l'univers; c'est un des plus grands bâtiments qu'on puisse imaginer.

« L'un criait : C'est aux métamorphoses de Xaca qu'il faut croire; l'autre : C'est à celles de Sammonocodom. Bacchus ari'êta le soleil et la lune, disait celui-ci. Les dieux ressuscitèrent Pélops, disait celui-là; voici la bulle in Caena Domini, disait un nouveau venu; et l'huissier des juges criait : Aux Petites-Maisons, aux Petites-Maisons!

« Quand tous ces procès furent vidés, j'entendis alors promulguer cet arrêt :

■ De par l'Éternel, Créateur, Conservateur, Rémunérateur, Vengeur, Pardonneur, etc., soit notoire à tous les habitants des cent mille millions de milliards de mondes qu'il nous a plu de former, que nous ne jugerons jamais aucun desdits habi-

valent pas une bonne action » (Dlct. phil., Philosophe, XXXI, 410). « Il serait ridicule de penser qu'on n'eût pu remplir ses devoirs avant que Mahomet [ou Jésus- Christ] fût venu au monde » (Ibid., ISëcessaire, XXXI, 272). Les seuls dogmes nécessaires sont ceux que reconnaît l'humanité universelle*, ce sont les prescriptions de la loi morale, par laquelle Dieu, notre père commun, s'est révélé à toutes ses créatures raisonnables ^.

Un autre grief de Voltaire contre la religion catholique, c'est qu'elle professe le mépris de l'homme. Sans doute, elle le relève après Tavoir avili; mais elle ne le relève que par la grâce de Dieu, en vertu d'une théologie à laquelle répugne notre conscience. Or Voltaire, comme les autres philosophes du xviii'' siècle, en a une meilleure idée; et, dès ses premiers écrits, il réfute sur ce point les exagérations des moralistes chrétiens. Dans les Remarques sur les Pensées (1728), il reproche surtout à Pascal de montrer l'humanité sous un jour odieux. Et, par là, il n'attaque pas seulement Pascal et le jansénisme, il attaque le catholicisme lui-même, dont l'auteur des Pensées ne faisait qu'exprimer la doctrine ^

tants sur leurs idées creuses, mais uniquement sur leurs actions; car telle est notre justice » (XXVIII, 440 sqq.). — Cf. encore Entretiens chinois, XLIV, 78.

i. Lettre à M""" du Deffand, 12 mars 1766; Lettre à Voyer d'Argenson, 6 nov. 1770.

2. La morale unifornae eu tout temps, en tout lieu. A des siècles sans fin parle au nom de ce Dieu.

{Loi naturelle, XII, 159.)

3. XXXVII, 37. — Cf. Lettre à Cideville, 1" juill. 1733 : « Ce misanthrope chrétien, tout sublime qu'il est, n'est pour moi qu'un homme comme un autre quand il a tort... Ce n'est pas contre l'auteur des Provinciales que j'écris, c'est contre l'auteur

Certes on peut trouver dans son œuvre maintes boutades qui, prises à la lettre, le feraient passer, lui aussi, pour misanthrope. Bien des fois, par exemple, il traite Ihomme de fou. « Je m'amuse, écrit-il en parlant de son Essai sur les Mœurs^ à parcourir les Petites-Maisons de l'univers » (Lettre à M. Lévesqiie de Burigny, 10 mai 1757). Et du reste, qui niera que la folie de l'homme ne le rende souvent féroce? « 11 y a des aspects sous lesquels la nature humaine est infernale » {Lettre à M. Pinto, 21 juin. 1762). Aussi ne trouve-t-on dans l'histoire guère moins d' u atrocités » que de « sottises » {Lettre à M. Dupont, 10 mars 1757).

Pourtant Voltaire se garde de calomnier la nature humaine. Il ne pense pas sans doute, avec Jean-Jacques ou Diderot, qu'elle soit foncièrement bonne; mais, composée de bien et de mal, c'est le bien qui en général y domine. Les germes des vices, inhérents à tous les hommes, ne se développent pas chez tous. On ne saurait prétendre que l'homme soit né méchant; il le devient parfois comme il devient malade. D'ordinaire, il est plutôt bon quand on ne r « effarouche « pas K

(les Pensées, où il me paraît qu'il attaque l'humanité beaucoup plus cruellement qu'il n'a attaqué les jésuites. »

1. Dict. phiL, Charité. XXVIll, 13, Méchant, XXXI, 169 sqq.; Troisième entretien de l'A, B, C. XLV, 32 sqq.; Pensées, Remarques et Observations, L, o34. -- Voltaire a bien des fois dit son mot sur la question. Mais l'article Homme du Dictionnaire philosophique la traite directement et avec suite dans une " section » intitulée UHomme est-il né méchant'^ dont voici les premières lignes : « Ne paraît-il pas démontré que l'homme n'est point né pervers et enfant du diable? Si telle était sa nature, il commettrait des noirceurs, des barbaries, sitôt qu'il pourrait marcher, etc. Au contraire, il est par toute la terre du

Mais le catholicisme exagère à plaisir noire méchanceté. Comment nous vendrait-il ses drogues, s'il ne nous avait d'abord persuadés que nous sommes malades^? A vrai dire, rien n'est si faux, que les déclamations des prêtres contre la nature humaine. Et rien n'est si funeste; car elles découragent l'effort et paralysent l'énergie. Il vaudrait mieux exagérer dans l'autre sens. Montrons du moins à l'homme de quoi il est capable, pour exalter sa vertu ^.

•.' La religion catholique, avons-nous dit, relève l'homme par la grâce divine; mais combien d'hommes l'obtiennent, cette grâce que nul ne peut mériter? Religion inhumaine, le catholicisme voue aux flammes éternelles presque toutes les créatures de Dieu.

Outre le plus grand nombre des catholiques euxmêmes, car il y a peu d'élus parmi les appelés, elle damne non seulement les infidèles ou les païens ', mais aussi les hérétiques. « Apprenez votre catéchisme, dit un moine à Marmontel dans V Anecdote

naturel des agneaux tant qu'il est enfant. Pourquoi donc et comment devient-il si souvent loup et renard? N'est-ce pas que, n'étant né ni bon ni méchant, l'éducation, l'exemple, le gouvernement dans lequel il se trouve jeté, l'occasion enfin le déterminent à la vertu ou au crime? » (XXX, 245). — « La terre, ajoute-t-il un peu plus loin, portera toujours des méchants détestables; les livres en exagéreront toujours le nombre, qui, bien que trop grand, est moindre qu'on ne le dit. » {Id., 248.)

1. « C'est une étrange rage que celle de quelques messieurs qui veulent absolument que nous soyons misérables. Je n'aime point un charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me vendre ses pilules. Garde ta drogue, mon ami, et laissemoi ma santé. » (Lettre à S'Gravesande, 1" juin n41.)

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