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niera. Mais, quand il la soutient, c'est uniquement parce qu'il la juge utile.
Ainsi la seule croyance de Voltaire au point de vue métaphysique est sa croyance en un Dieu organisateur du monde. Frédéric ayant critiqué les idées de la Religion naturelle, il lui répondit : « Vos réflexions valent nen mieux que mon ouvrage... Vous m'épouvantez; j'ai bien peur pour le genre humain et pour moi que vous n'ayez tristement raison » (175^ ; LVI, 157). Dans la même lettre, il reconnaît tout le premier la faiblesse de ses arguments. Mais, dit-il, son poème a pour véritable objet la tolérance. Quant à la religion naturelle, elle en est seulement le prétexte; et, ne la défendant plus que par des considérations sociales, il supplie Frédéric de l'aider à se tromper. Ainsi cette religion, qu'il recommande au point de vue du bien public, luimême, pour son compte, n'y croit pas; il n'en retient du moins que la croyance en une Cause suprême, en un Démiurge sans lequel ne saurait s'expliquer le monde.
Dans la lettre à Helvétius précédemment citée, Voltaire dit, après avoir exposé ses raisons en faveur du libre arbitre : « Je commence, mon cher ami, à faire plus de cas du bonheur de la vie que d'une vérité, et si malheureusement le fataUsme était vrai, je ne voudrais pas d'une vérité si cruelle » (11 sept. 1738). Qu'il s'agisse du libre arbitre, de l'âme, ou de Dieu rémunérateur et vengeur. Voltaire se préoccupe beaucoup moins de ce qui est vrai que de ce qui est socialement utile; il met l'utilité au-dessus de la vérité.
C'est là sans doute une théorie condamnable. Juger telle ou telle doctrine spéculative par ses résultats dans le domaine des moeurs^, la répudier sous prétexte qu'elle porte atteinte aux principes sociaux, rien de
plus dangereux pour la liberté de Tesprit humain. Et, d'ailleurs, sait-on si la doctrine qui semble maintenant devoir être funeste en ses premiers effets m sera pas plus tard bienfaisante? Sait-on si, contraire! à notre morale d'aujourd'hui, elle ne s'accordera pas demain avec une morale supérieure? La morale ne doit point juger la science. Quand la science contredit la morale, la morale de notre temps, ceux qui Taccusent d'immoralité oublient que les idées sur lesquelles repose la civilisation contemporaine ont été pour la plupart révolutionnaires avant de devenir conservatrices. Pourtant ne blâmons pas trop Voltaire. Car, lorsqu'il allègue ainsi l'intérêt du genre humain, ce n'est pas à propos de vérités scientifiques ; c'est à propos de problèmes qu'aucun philosophe n'a résolus et que luimême tient pour insolubles K « J'ai examiné sincèrement et avec toute l'attention dont je suis capable, dit-il dans sa lettre à Frédéric d'octobre 1737, si je peux avoir quelque notion de l'âme humaine, et j'ai \? vu que le fruit de toutes mes recherches est l'ignorance.. . Mon principal but, après avoir tâtonné autour de cette âme pour deviner son espèce, est de tâcher au moins de la régler. C'est le ressort de notre horloge. Toutes les belles idées de Descartes sur l'élasticité ne m'apprennent point la nature de ce ressort. J'ignore la cause de l'élasticité; cependant je monte ma pendule, et elle va tant bien que mal. » En des matières livrées à l'incertitude, rien d'étonnant que le zèle de Voltaire pour l'institution sociale ait déterminé son acquiescement aux croyances qu'elle lui paraissait exiger.