‹ Voltaire, philosopheChapitre 83 sur 135 · Cf. p. 6 sqq · texte numérisé non relu

Cf. p. 6 sqq

Si Voltaire ramène la métaphysique à la morale, c'est à la morale qu'il réduit sa religion. Elle ne consiste en somme que dans le culte de Dieu par la pratique des vertus humaines.

La religion naturelle, écrit-il, ce sont « les principes de morale communs au genre humain » [Élém. de la PIiilos.de Newton,XXXVlll, 38). Il dit de même par la bouche de Socrate : « Gardez- vous de tourner jamais la religion en métaphysique ; la morale est son essence » (Socrate^ VI, 523). Et pourquoi ne pas rappeler qu'il composa deux Homélies en vue d'expliquer comme des symboles moraux soit les légendes bibliques, soit les sacrements ^?^

La désunion et les querelles, voilà ce que produit de tout temps la théologie ; elle divise les hommes en sectes qui s'anathématisent ou s'égorgent. Il en fut ainsi dès Torigine du christianisme; et, aujourd'hui encore, ne voit-on pas les jansénistes et les jésuites rivaliser les uns contre les autres de violences ou de perfidies? Voltaire compare ces sectes hostiles de la chrétienté avec une famille dont les membres, ne s'accordant pas sur la façon de saluer leur père commun, seraient toujours près d'en venir aux mains.

1. Par exemple, dans V Homélie sur Vinterprétation de V Ancien Testament, la femme formée de la côte de Ihomme figure l'union conjugale, le serpent qui séduisit Eve représente nos désirs pervers, l'arbre de la science nous montre combien dangcreu.x est tout faux savoir. Que d'autres recherchent avec dom Calmet la place du paradis terrestre; un modeste prêtre se contentera d'engager ceux qui lécoutent à mériter le paradis céleste par leurs vertus (XLllI, 265 sqq.). De même, Voltaire dit dans Y Homélie sur la Communion, que la communion véritable, dont le sacrement catholique est l'emblème, consiste à aimer ses frères; et il supplie les auditeurs de se rappeler cette cérémonie pour ne pas souffrir que la religion, mal interprétée, leur inspire des sentiments de haine (XLV, 298 sqq.).

« Eh ! mes enfants, il s'agit de l'aimer ; vous le saluerez comme vous pourrez. N'êtes-vous frères que pour être divisés? » Homélie sur la Superstition^ XLIII, 262). Nous devons retrancher de la religion tout ce qui met la discorde entre les hommes; mais, par là même, nous substituerons la morale à la théologie.

Dans sa Profession de foi du Vicaire savoyard, Jean-Jacques Rousseau s'inspirait des mêmes idées; et Voltaire, quoique ayant déjà bien des griefs contre lui, n'en témoigna pas moins de son admiration pour cette partie de VÉmile^. Or, comment Rousseau devint-il théiste? « Je suis né protestant, lui fait dire Voltaire; j'ai retranché tout ce que les protestants condamnent dans la religion romaine; ensuite j'ai retranché tout ce que les autres religions condamnent dans le protestantisme; il ne m'est resté que Dieu, je l'ai adoré » {Pot pourri, XLII, 11). Imitons l'exemple de Rousseau; réduisons la religion aux croyances qui sont celles de tous les hommes, et bannissons-en la théologie, source éternelle de disputes et de crimes.

Aussi bien la théologie ne nous importe pas plus que les systèmes de métaphysique. Après avoir cité le mot du poète latin Perse :

Minimum est quod scire lahoro :

De Jove quid sentis?

(11 s'agit d'une bagatelle : que pensez-vous de Jupiter?) — , Voltaire est le premier à déclarer que nulle question ne mérite plus notre étude. Mais, incapable de résoudre cette question, il se console en remarquant que, si nous ignorons la nature de Dieu,

1. « Il y a cinquante pages que je veux faire relier en maroquin » {Lettre à d'Alembert, 15 sept. 1762).

nous pouvons nous passer de la connaître. Ce qui n'est pas d'une nécessité absolue pour tous les hommes en tout temps et en tout lieu n'est nécessaire à aucun homme. Les problèmes sur lesquels nous nous divisons peuvent avoir plus ou moins d'intérêt dans Tordre spéculatif; ils n'ont pas d'utilité pratique, pas de rapport avec la conduite de la vie K

Le théologal Logomacos, s'adressant au bon vieillard Dondindac, lui pose quelques questions sur les mystères de la dogmatique. Et Dondindac répond : J'ignore ce que vous me demandez et je ne songe guère à m'en enquérir. Il me suffit de reconnaître Dieu pour mon souverain, pour mon juge et pour mon père -.

Que nous importe si Dieu est infini secundiim quid ou selon l'essence, s'il est en un lieu, ou hors de tout lieu, ou en tout lieu, s'il peut faire que ce qui a été n'ait point été, s'il voit le futur comme futur ou comme présent, de quelle façon il tire l'être du néant et anéantit l'être? Nous ne le saurons jamais, et aucun théologal ne peut nous l'apprendre. Aucun théologal ne nous apprendra non plus si le Verbe engendré est consubstantiel avec son générateur, s'il descendit aux enfers per effectum et aux limbes per essentiam, si l'on mange son corps avec les accidents seuls du pain ou avec la substance du pain. Mais, quand un ange envoyé des cieuxnous expliquerait tous ces problèmes, en serions-nous beaucoup plus avancés? Aimer l'Être suprême comme un père et nos semblables comme des frères, tel est le devoir de tous les hommes; et la théologie, dont nous n'avons pas besoin pour le con-

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