‹ Voltaire, philosopheChapitre 92 sur 135 · Traité sur la Tolérance t XLI · texte numérisé non relu

Traité sur la Tolérance t XLI

seul eût été capable d'empêcher la Saint-Barthélémy. Il voulait que l'on cassât la cloche infernale de Saint- Germain TAuxerrois qui a sonné le tocsin du mas- | sacre » [Lettre à M. de Villette, 4 janv. 1766). Quant 1 aux anachorètes et aux cénobites, ceux-là, ne faisant \ de bien à personne, ne sont point vertueux. De saint ; Gucufîn et du roi Henri IV, lequel a pratiqué ce qui ^ s'appelle vertu? Le 12 octobre 1766, Clément Xlll j canonisa frère Gucufîn d'Ascoli. A en croire le procèsverbal de la Congrégation des rites, frère Gucufîn, dînant chez un cardinal, avait poussé Thumilité jusqu'à prendre de la bouillie avec sa fourchette et à renverser un œuf frais sur sa barbe. Certes Henri IV fut moins humble, et ses mœurs, il faut l'avouer, n'eurent rien dédifîant. Mais, réduit à conquérir son royaume par les armes, ce prince miséricordieux, un jour de bataille, s'écria de rang en rang : « Epargnez le sang français »; et, monté sur le trône, ce prince bienfaisant ramena chez ses peuples la paix civile et leur enseigna la tolérance. Aussi Voltaire ne craint-il pas de lui donner l'avantage sur frère Gucufîn. Il n'y a de véritables vertus que les vertus utiles ^

Utiles à nos semblables, cela s'entend, non à nousmêmes. Et c'est pourquoi l'on ne doit pas plus qualifîer de ce nom les quatre vertus cardinales que les trois vertus théologales. De ces quatre vertus, la

1. Canonisation de saint Cucufin, XLV, 174 sqq. — Cf. Dicl. phiL, Vertu : « Un solitaire sera sobre, pieux, il sera revêtu d'un cilice; eh bien, il sera saint, mais je ne l'appellerai vertueux que quand il aura fait quelque acte de vertu dont les autres hommes auront profité... Si saint Bruno a mis la paix dans les familles, s'il a secouru l'indigence, il a été vertueux; sïl a jeûné, prié dans la solitude, il a été un saint. La vertu entre les hommes est un commerce de bienfaits; celui qui n'a

justice est la seule qui le mérite. Utiles à celui qui les possède, les autres, force, prudence, tempérance, ne sauraient s'appeler vertus que s'il en fait profiter son prochain; ou plutôt elles sont, même alors, des qualités mises au service d'une vertu qui ne se confond point avec elles. Mais un scélérat, après tout, peut être fort, prudent, tempérant. Sa force s'applique au mal, sa prudence est de la politique, et sa tempérance de riiygiène *.

Ne regardant la tempérance que comme « bonne pour gouverner notre corps », Voltaire la concilie avec l'usage du plaisir. On peut, sur ce point, trouver sa morale trop accommodante. Un de ses griefs contre la religion catholique, c'est, nous l'avons vu, qu'elle condamne les jouissances corporelles. Mais, non content de répudier l'ascétisme, il semble parfois recommander une existence oisive et molle.

Déjà vieux, il écrit à M"''' du Deffand : « La mort n'est rien du tout, l'idée seule en est triste. N'y songeons donc jamais et vivons au jour la journée. Levons-nous en disant : Que ferai-je aujourd'hui pour me procurer de la santé et de l'amusement ? C'est à

nulle part à ce commerce ne doit point être compté » (XXXII, 453). — Cf. encore septième Discours sur Vtlomme :

Les reins ceints d'un cordon, l'œil armé d'impudence, Un ermite à sandale, engraissé d'ignorance. Parlant du nez à Dieu chante au dos d'un lutrin Cent cantiques hébreux mis en mauvais latin. Le ciel puisse bénir sa piété profonde ! Mais quel en est le fruit? quel bien fait-il au monde? Malgré la sainteté de son auguste emploi, C'est n'être bon à rien de n'être bon qu'à soi.

1. Cf. Dict. phil., Catéchisme chinois, XXVII, 486, Vertu, XXXII,

quoi tout se réduit à Tâge où nous sommes » (18 nov. 1761). Vingt-cinq ans plus tôt, quelle vie célébrait-il dans le Mondain! Ce mondain s'entoure, chez lui, de tous les plaisirs que peut procurer le luxe. Sort-il? un S char commode et magnifique le porte au rendez-vous | chez Camargo, chez Gaussin, chez Julie, qui le î comblent de leurs faveurs. Le soir, il va à lOpéra; i puis, de retour dans son hôtel, il y trouve un souper ^ délicieux, préparé par le mortel divin qui gouverne sa cuisine. Voilà une de ses journées; et, le lendemain, il recommence la fête en la variant de son mieux :

Le lendemain donne d'autres désirs, D'autres soupers et de nouveaux plaisirs.

Rien d'étonnant si les éditeurs de Kehl disent que c'est là la vie d'un « sybarite », d'un « homme méprisable )) (XIV, 125]. Dans un siècle qui ne se piquait point d'austérité, ce poème fit scandale.

Mais, comme l'ajoutent les mêmes éditeurs, le Mondain est, à vrai dire, « une pure plaisanterie ». C'est aussi ce qu'allègue Voltaire, soit dans sa Défense publique, soit dans ses lettres. « Il faut avoir, écrit-il par exemple à Thiériot, l'absurdité et la sottise de Fâge dor pour trouver cela dangereux, et la cruauté du siècle de fer pour persécuter fauteur d'un badinage si innocent » (27 nov. 1736). Et de même il se plaint à M. de Tressan qu'on lui reproche « quelque chose d'aussi simple, un badinage plein de naïveté et d'innocence » (9 déc. 1736).

Quand Voltaire parle sérieusement, ce n'est certes pas lui qui glorifierait une molle paresse. Combien de

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^fois n'a-t-il pas fait au contraire l'éloge de Taclion et du travail ^ ! Mais comparons seulement son exis- ('tence avec celle de son mondain. « Un homme qui, i pendant soixante et dix ans, n'a point peut-être passé I un seul jour sans écrire ou sans agir en faveur de Thu- ;,manité, aurait-il approuvé une vie consumée dans de ; vains plaisirs? » (XIV, 125). Ainsi plaident sa cause ^les éditeurs de Kehl. Et Voltaire, de son côté, écrit à Frédéric : « C'est par pure humanité que je conseille : les plaisirs; le mien n'est guère que l'étude et la solitude )) (janv. 1737; LU, 385). Au surplus, le ton I nême de la pièce en indique assez le caractère plai- ,i?ant; et, quand il s'écriait :

Un cuisinier est un mortel divin!

1 ne pensait pas sans doute qu'on pût le prendre au not.

Son innocent badinage avait cependant une signification. Il reprit le sujet du Mondain sous une forme •érieuse dans le cinquième Discours surf Homme, qui, ;omme le Mondain, procède de son aversion pour 'ascétisme catholique. Et là encore cette aversion l'enraîne quelquefois trop loin : il déclara que la nature lous révèle Dieu parles plaisirs ; puis, en nous recomnandant là-dessus d'être hommes avant d'être chréiens, il semble admettre que l'essence de l'humanité

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