‹ Voltaire's proseChapitre 69 sur 99 · TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE · texte numérisé non relu

TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE

De la tolérance universelle. — Il ne faut pas un grand art, une éloquence bien recherchée, pour prouver que des

15 chrétiens doivent se tolérer les uns les autres. Je vais plus loin : je vous dis qu'il faut regarder tous les hommes comme nos frères. Quoi ! mon frère le Turc ? mon frère le Chinois? le Juif? le Siamois? Oui, sans doute; ne sommes-nous pas tous enfants du même père, et créatures

20 du même Dieu?

Mais ces peuples nous méprisent; mais ils nous traitent d'idolâtres! Hé bien! je leur dirai qu'ils ont grand tort. Il me semble que je pourrais étonner au moins l'orgueilleuse opiniâtreté d'un iman ou d'un tala-

25 poin,1 si je leur parlais à peu près ainsi:

«Ce petit globe, qui n'est qu'un point, roule dans l'espace, ainsi que tant d'autres globes; nous sommes

perdus dans cette immensité'. L'homme, haut d'environ cinq pieds, est assurément peu de chose dans la création. Un de ces êtres imperceptibles dit à quelques-uns de ses voisins, dans l'Arabie ou dans la Cafrerie : « Écoutez- «moi, car le Dieu de tous ces mondes m'a éclairé: il y a 5 «neuf cents millions de petites fourmis comme nous sur «la terre, mais il n'y a que ma fourmilière qui soit chère «à Dieu; toutes les autres lui sont en horreur de toute «éternité; elle sera seule heureuse, et toutes les autres «seront éternellement infortunées.» 10

Ils m'arrêteraient alors, et me demanderaient quel est le fou qui a dit cette sottise. Je serais obligé de leur répondre: «C'est vous-mêmes.» Je tâcherais ensuite de les adoucir; mais cela serait bien difficile.

Vol. XXV, 104, 105.

Prière à Dieu. — Ce n'est donc plus aux hommes que 15 je m'adresse; c'est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes, et de tous les temps: s'il est permis à de faibles créatures perdues dans l'immensité, et imperceptibles au reste de l'univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets 20 sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le 25 fardeau d'une vie pénible et passagère; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions 30 si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi;

que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te ce'lébrer supportent ceux qui se contentent

5 de la lumière de ton soleil; que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire; qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue, ou dans un jar-

io gon plus nouveau; que ceux dont l'habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu'ils appellent gratuicur et richesse, et

15 que les autres les voient sans envie: car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s'enorgueillir.

Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères! qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes,

20 comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie paisible! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence à

25 bénir également en mille langages divers, depuis Siam

jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet

instant.

Vol. XXV, 107, 108.

Page 1