‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 10 sur 80 · DÉCLARATION DE GUERRE · texte numérisé non relu

DÉCLARATION DE GUERRE

Le 1" décembre, il écrivit à La Beaumelle : « Vous m'obligeriez beaucoup de me prêter vos Pensées, dont on m'a dit beaucoup de bien. » Il les avait déjà lues! — La Beaumelle hésita. D allègue dans sa Défense qu'ayant loué beaucoup le roi de Prusse dans son livre, il ne voulait pas qu'on regardât comme intéressées à Berlin des louanges qu'on avait trouvées excessives à Copenhague; mais il est plus probable que son hésitation venait d'ailleurs, de la crainte d'un éclat de colère et de vengeance.

Cependant, sur l'avis de madame de Bentinck, il envoya son livre, avec une lettre où iljse défendait seulement de l'intention que Voltaire lui avait prêtée de succéder à La Métrie.

Au bout de trois jours, Voltaire lui renvoyait le livre par son valet de chambre, sans lettre, mais non sans une sorte de réponse muette et significative : une corne à la page 70, où on lisait : « Qu'on parcoure l'histoire ancienne et moderne, on ne trouvera point d'exemple de prince qui ait donné 7,000 écus de pension à un homme de lettres, à titre d'homme de lettres. Il

y a eu de plus grands poètes que Voltaire; il n'y en eut jamais de si bien récompensé, parce que le goût ne met jamais de bornes à ses récompenses. Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à talents, précisément par les mêmes raisons qui engagent un petit prince d'Allemagne à combler de bienfaits un bouffon ou un nain. »

Le 7 décembre, le roi arriva de Potsdam à Berlin, et Voltaire avec lui. La Beaumelle eut le courage de l'aller voir. L'attaque commença par une critique du livre, faite d'un ton chagrin et dur, mais du reste judicieuse, dont La Beaumelle, quoique blessé dans le moment, profita plus tard. Voltaire ayant exprimé un reproche du triste prix qu'il avait reçu de son empressement à entrer dans le projet des classiques français, La Beaumelle témoigna ou feignit de la surprise, et demanda en quoi il l'avait offensé. Voltaire cita le fameux passage du Qu'en dira-t-on?lA Beaumelle le répéta à son tour, et soutint à Voltaire qu'il était à sa gloire et à celle du roi. « Je ne sais donc pas lire ! » interrompit Voltaire. — « Peut-être bien en ce moment, » répliqua La Beaumelle ; « mais toujours est-il que je ne vous ai ni offensé, ni voulu offenser ; » et il retourna le passage en cent façons différentes, sans pouvoir faire convenir son interlocuteur d'un sens favorable.

Il n'y avait pas cent façons d'entendre le passage ; il n'y en avait que deux : l'une à laquelle La Beaumelle s'attacha sans doute pour donner au passage ce sens bienveillant : Le roi de Prusse est autant au-dessus des autres princes que ses goûts dépassent les leurs, et qu'un homme de talent l'emporte sur un bouffon ou un nain. Était-ce là sa pensée? Il l'a soutenu, et c'est possible ; mais avouons qu'elle était assez mal exprimée.

Malheureusement, le passage était susceptible d'un second sens, qui se présente le premier au lecteur, à savoir, que le roi de Prusse, au lieu du bouffon ou du nain de tel petit prince d'Allemagne, prenait des gens de lettres pour s'amuser ou s'en amuser, pour amusoire ou pour amusette. Sens d'autant plus blessant, qu'il était plus vrai en fait, sinon dans l'intention de l'écrivain, et que les gens de lettres n'étaient réellement que

cela pour Frédéric, qui jouait avec eux, non pas seulement comme tel principicule avec un bouffon ou un nain, mais comme le chat avec la souris (1).

Peut-être Voltaire même, roi des beaux-esprits et égal dans son estime aux autres rois, eût-il passé condamnation sur le passage, s'il y avait été simplement confondu dans une dérision commune à tous les gens de lettres de Berlin, qu'il détestait et dont il se moquait bien davantage; mais il y était distingué, et il y avait sa place à part dans cette phrase : « 11 y a eu de plus grands poètes que Voltaire ; il n'y en eut jamais de si bien récompensé. » Il n'osa pas insister sur la première partie de la phrase, qui le piquait le plus, lui qui se disait à peu près tout net plus grand poète que Gorneile et Shakespeare, que le Tasse, le Dante et Milton, et qui s'estimait l'égal de Virgile et de Racine ; mais il se rejeta sur la seconde partie : « Il n'y eut jamais de poète aussi bien récompensé. » — « Que parlez-vous de récompense, répéta-t-il ? Ce n'est qu'un simple dédommagement. Me prendriez-vous par hasard pour un homme sans argent? » — « Je sais que vous êtes fort riche, répondit La Beaumelle ; mais ce n'est point par là que vous êtes estimable. » — « Je suis de plus, ajouta Voltaire, officier et chambellan de deux grands rois! » — « Je vous répéterai, répliqua La Beaumelle, ce que tous avez dit à Congrève, que si tous n'étiez que chambellan, je ne me donnerais pas la peine de vous venir voir. »

(1) Ici, d'ailleurs, la Beaumelle, sans le savoir, n'avait été que l'écho de Frédéric, qui , le 28 novembre 1740, ao sortir de sa première entrevue avec Voltaire, «après de Clèves, avait écrit à son Adèle Jordan : « Ton avare boira la lie de son insatiable désir de s'enrichir; il aura 1300 écus. Son apparition de six jours ne coûtera par journée 550 écus. C'est bien payer un fou; jamais bouffon de grand seigneur n'eut de pareils gages. Ce que je puis t'assurer, c'est que Voltaire a fait une subtile collection de tous les ridicules de Berlin, pour la produire en temps et heu, et que le secrétaire des impromptus y trouvera sa place comme la mienne. » Mais Frédéric voulait avoir ce bouffon pour correcteur, quoiqu'il le connût déjà si bien, et il écrivait encore à Jordan : « La cervelle du poète est aussi légère que le style de ses ouvrage?, et je me flatte que la séduction de Berlin aura assez de pouvoir pour l'y faire revenir bientôt, d'autant plus que la bonne de la marquise (du Cbâtelet) ne se trouve p*s toujours aussi bien fournie que la mienne. Tu rendras à cet homme extraordinaire en tout la lettre ci-incluse, avec on petit compliment en style de m. . . »

Ces derniers mots semblèrent adoucir Voltaire, qui assura qu'il ne gardait aucun ressentiment du passage contre lequel il venait de s'emporter, mais qu'il serait plus difficile à La Beaumelle de faire sa paix avec les académiciens traités de bouffons et de nains, et avec le roi constitué le chef d'une telle ménagerie. — « Le roi connaîtrait-il ce passage? » interrompit La Beaumelle. — « Oui, répondit Voltaire, et il en est indigné. » — « Qui le lui a donc montré? Votre lettre m'avait promis le secret. » — « Oh ! peut-il y avoir secret, après que vous avez montré votre livre à un homme sans honneur et sans foi, tel que Darget ? »

La Beaumelle va trouver Darget, et lui reproche d'avoir montré son livre au roi, contre la parole qu'il lui avait donnée. Darget proteste qu'il n'est point un traître, et, pour la seconde fois, lui conseille néanmoins de partir au plus vite. Quel était donc le traître ? Si ce n'était Darget, c'était nécessairement Voltaire, car ils étaient les deux seuls à qui La Beaumelle eût confié son livre. Que s'était-il passé ?

Le 2 décembre, le lendemain même de l'envoi à Voltaire, le livre avait fait le meilleur plat du souper royal. On l'avait accommodé à toutes les sauces, plus piquantes les unes que les autres ; chacun y avait mis du sien, et Frédéric, sans doute, malgré le parallèle entre lui et les petits princes d'Allemagne, n'avait pas été le dernier à fournir son condiment, pour exciter un peu l'appétit de ceux qu'il aurait pu, comme madame Geoffrin, appeler c ses bêtes. » Mais Voltaire, plus irrité qu'aucun, empoisonna la sauce par ses commentaires, et la fit tourner contre La Beaumelle. 11 l'a nié, comme il niait tout ; et il a imputé au marquis d'Argens la dénonciation du fameux passage, prenant à témoin de son dire le marquis et le roi lui-même. Loin de vouloir porter ces misères aux oreilles du roi, il avait presque mis la main sur la bouche du marquis, en lui disant : « Taisez-vous donc, vous révélez le secret de l'Église (1). » Bien plus, il fit assurer La Beaumelle, par madame de Bentinck, qu'il était son ami ; qu'il l'avait seul défendu au souper du roi,

(1) A Roques, novembre 1752, et avril 1753.

et avait même dit, en retirant brusquement sa chaise : « H est affreux qu'un jeune étranger ne puisse paraître à Berlin sans être opprimé. »

Il avait pris d'Argens à témoin. Or, voici comme d'Argens a raconté le fait. Pendant le souper du roi, au meilleur moment, alors que les moines échauffés s'épanchaient davantage : a Frère, lui dit Voltaire à l'oreille, modérez votre joie ; un auteur vient de nous comparer à des bouffons et à des nains. » D'argens rit aux éclats. Le roi en demanda la cause. . « Sire, répondit d'Argens, c'est une plaisanterie qui ne vaut pas la peine d'être redite à votre Majesté. » Le roi ayant insisté, le marquis répéta la phrase de Voltaire. « Quel est donc cet auteur? » demanda le roi. « Je ne connais, Sire, ni l'auteur ni le livre, et je n'en sais que ce que vient de m'en dire monsieur de Voltaire. » Frédéric se tourna alors vers Voltaire, qu'il invita à lui nommer l'auteur. « Sire, répondit Voltaire malgré lui, c'est La Beaumelle (1). »

Ce malgré lui est charmant! Qui croira que Voltaire ait parlé dans une autre intention que de piquer la curiosité royale, et que d'amener Frédéric à provoquer une dénonciation qui lui brûlait les lèvres ?

On voit en quel sens il a pu dire que d'Argens fut le dénonciateur. D'Argens n'avait été que son écho ; et si vraiment il lui mit la main sur la bouche, tremblant qu'elle ne s'ouvrit pas, ou plutôt bien sûr que Frédéric la forcerait à s'ouvrir, ce ne fut qu'une scène de comédie. Telle aussi la phrase soufflée à la comtesse de Bentinck ; phrase qu'il a dite peut-être sur un ton ironique, après avoir excité contre La Beaumelle une indignation dont il n'était plus possible d'arrêter les effets. Déjà il avait dit au roi que La Beaumelle désirait lui être présenté, et le roi avait répondu : « Je ne le verrai point ; mais, s'il veut un brevet d'étourdi, il lui sera expédié (2). »

La Beaumelle apprit tout par Maupertuis, qui, sans doute, ne fut pas fâché, au prix même d'une de ces indiscrétions dont aucun des convives de Potsdam, Voltaire moins qu'aucun, ne se faisait faute, de dénoncera son tour son grand ennemi ; il en

(1) Lticbet, t. I, p. 221. — (2) Duvernet, p. 178.

fut instruit encore par Algarotti, qui Yint le trouver pour lui dire, avec un enthousiasme plus ou moins affecté, qu'il n'était pas plus indisposé contre lui que le président, qu'il n'avait à lui offrir que des remercîments et des regrets d'avoir été trop crédule, que le trait était à la louange du roi, que le roi était Trajan, que l'auteur des Pensées était Pline, et « qu'entre tant de héros il n'osait se placer. » — Par exemple, nous soupçonnons La Beaumelle d'avoir été quelque peu dupe de ce rusé Italien, qui était trop ami de Voltaire pour entrer si avant dans l'idée de Maupertuis !

Quoi qu'il en soit, La Beaumelle, sur le conseil de Maupertuis, envoya son livre au roi, avec une lettre explicative ; mais Voltaire, averti par madame de Bentinck, empêcha, de concert avec Darget, le livre et la lettre de parvenir à sa Majesté. Voltaire et Darget arrêtèrent encore à leur douane un mémoire sur le projet d'édition des classiques français, que La Beaumelle avait adressé à Frédéric. En même temps, Voltaire ne cessait de lui rendre, auprès de qui il pouvait, toute sorte de mauvais offices, disant aux uns que c'était un petit esprit, aux autres, un homme dangereux, et lui faisant répéter, de la part soit de quelque grand personnage, soit du roi, qu'il lui était essentiel de partir incessamment.

La Beaumelle, qui avait fondé en Prusse on ne sait quel projet de fortune, essaya encore de désarmer le tigre en le caressant, et, le 3 janvier 1752, il alla voir Voltaire en compagnie de l'astronome La Lande, déjà célèbre à vingt ans et membre de l'Académie de Berlin. Dans cette visite, il prétend avoir été si modéré, qu'il étonna La Lande, si modéré lui-même.

Trois jours après, il publiait, sur la mort de la reine de Danemark, une ode, belle, dit-il, pour Copenhague, et même pour Berlin, mais que Voltaire ne manqua pas de trouver et de faire trouver au roi mauvaise, quoiqu'elle valût encore mieux que ses procédés ou que telle des siennes. Dans la même conversation, Voltaire insinua à Frédéric que le possesseur des lettres de madame de Maintenon pourrait bien avoir butiné ce trésor, qu'il déprécia ensuite, en disant qu'on se le pouvait

procurer à Saint-Gyr, pour la bagatelle de quatre louis. Enfin, il brouilla La Beaumeile avec son protecteur, lord Tyrconnel, en persuadant à celui-ci qu'il n'était pas plus français que catholique, et qu'il avait trompé l'ambassadeur sur le but de son voyage à Berlin.

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