‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 9 sur 80 · RAPPORTS AVEC VOLTAIRE · texte numérisé non relu

RAPPORTS AVEC VOLTAIRE

La Beaumelle était arrivé en Prusse vers la fin de l'année 1751. Qui était-il? d'où venait-il?

Il était né à Valleraugue, aujourd'hui département du Gard, le 28 janvier 1726, d'un père protestant et négociant, et d'une mère catholique, qu'il perdit en 1729. Ces noms et ces dates suffisent déjà pour renverser toute la biographie injurieuse que lui a composée Voltaire, dans un article supplémentaire de son Dictionnaire philosophique, dédaigné par les éditeurs de Kehl et publié pour la première fois par Beuchot (1). Il importait à Voltaire de le faire débuter par la friponnerie, la diffamation et le plagiat, car tous ses ennemis étaient nécessairement des voleurs et des faussaires. De là cet article, où rien ne manque à la vraisemblance, ni détails précis, ni dates, ni noms propres, et où tout manque néanmoins à la vérité.

La vérité est que Laurent Angliviel de La Beaumelle fut élevé, comme fils d'une mère catholique, au collège de l'Enfance de Jésus, à Mais; que de là, à la fin de 1748, il passa à Genève, où il revint au protestantisme; qu'à Genève il ne fut pas plus précepteur chez H. Bude de Boissy, que ministre, que prédicant, ou même que proposant; qu'il en sortit de lui-même, et non chassé, au bout de dix-huit mois, pour se rendre à Copenhague, auprès d'un seigneur danois qui le faisait gouverneur de son fils; qu'un an après son arrivée en Danemark, il présenta

(1) Au mot Quuquis; Œuvres, L XX1XI, p. 81.

au roi un projet d'établissement d'une chaire de langue et de littérature française, et que, le projet agréé, il en fut nommé titulaire.

Professeur à Copenhague, il rédigea, avec un ou deux compatriotes, un recueil périodique, la Spectatrice danoise. Plein d'ardeur, d'esprit et déjà d'instruction, il publia en moins d'un an, outre trois volumes de sa Spectatrice, une Défense de V Esprit des lois et un roman philosophique, V Asiatique tolérant, qu'on lui fit l'honneur d'attribuer à Montesquieu; il entama trois autres ouvrages, et conçut le dessein d'une collection de classiques français à l'usage du prince royal de Danemarck, ad usum Delphini Dancmarkii, dit plus tard Voltaire (1). Mais Voltaire, que ce projet mit en rapport épistolaire avec La Beaumelle, n'en riait pas ainsi avant leur brouille, puisqu'il s'y associa sérieusement, et qu'il le proposa à son éditeur Walther comme une source de fortune (2).

En 1750, La Beaumelle vint à Paris pour enrôler quelques écrivains dans son projet de classiques, et il s'y mit en relation particulière avec Louis Racine. Héritier de l'affection des dames de Saint-Louis pour son père, Louis Racine avait obtenu d'elles, d'abord quelques lettres de madame de Main tenon ; puis, par un ami, une collection de lettres plus nombreuses, avec des anecdotes tirées probablement des Mémoires de mademoiselle d'Aumale ou des Notes des dames de Saint-Cyr. De tout cela il fit un extrait, y ajouta notice et notes, et déposa le recueil dans sa blibliothèque. C'est alors que La Beaumelle obtint de lui la communication de son trésor, et même l'autorisation d'en disposer, à des conditions qui ne furent point remplies.

La Beaumelle quitta Paris en 1750 pour retourner en Danemark. Il s'attarda en route, et, chemin faisant, il lut le manuscrit de Louis Racine. Il comprit aussitôt le parti qu'il en pouvait tirer, à une époque où les documents sur Louis XIV et sur madame de Maintenon, la plupart encore inédits, étaient recherchés par la curiosité publique.

De retour en Danemark, il se remit à ses classiques, dont le

(1) A d'Argental, 18 décembre 1752. —(2) A Walther, 28 décembre 1751.

projet échoua; mais il s'en consola aisément dans l'espérance du bruit qu'il ferait avec ses lettres de madame de Main tenon. Pour sonner déjà la cloche, il publia, sous le titre de Mes Pensées ou du Qu'en dira-t-on, le livre le plus outrecuidant en politique, le plus grossier en morale ; livre qui, par cela même, par ce ton libre, badin, indécent, qui plaisait au siècle, fit fracas et foreur. Le Qu'en dira-t-on eut encore l'honneur d'être attribué à l'auteur des Lettres persanes, se vendit à Paris jusqu'à 48 francs avant d'être proscrit par la police, et eut en deux ans six contrefaçons. Il y avait là de quoi faire tourner une tête plus solide et plus mûre que cette tête légère et présomptueuse de vingt-cinq ans!

Croyant sa fortune faite, et voyant dans sa célébrité naissante un passe-port assuré pour tout pays, La Beaumelle quitta le Danemark, non chassé, comme dit toujours Voltaire, — Voltaire bien et dûment chassé de partout I — mais avec un congé, une gratification considérable, et la liberté de retourner à Copenhague reprendre son poste (1).

C'est alors, dit Voltaire, que La Beaumelle « arriva avec un plumet à Potsdam. Il venait voir Frédéric et moi. Cette cordialité pour le roi me parut forte (2). » Elle eût paru naturelle et flatteuse à Voltaire, par l'égalité qu'elle établissait entre le monarque et lui, si La Beaumelle n'eût commis l'imprudence de mettre entre eux un tiers détesté, Maupertuis, et surtout de se faire précéder à Berlin par son livre des Pensées.

Il avait bien été prévenu par lord Tyrconnel, qui lui avait dit de flatter seulement Voltaire, homme dangereux, et ne s'attacher qu'à Maupertuis; honnête homme, le seul des Français de Berlin que Frédéric estimât, et le seul, en effet, qui méritât quelque estime; mais, fasciné par son admiration -pour le poète dont il connaissait pourtant l'humeur méchante, il dédaigna ce sage conseil, et fut confirmé dans sa résolution contraire par une amie de Voltaire, la comtesse de Bentinck : la comtesse, à la veille de la guerre qui menaçait déjà son protégé, était

(1) Mémoire de Voltaire apostille par la BeaumeUe, note (i). — (2) A U'Argental, 18 décembre 1752.

heureuse de lui faire un défenseur d'un jeune homme en qui l'audace et le caractère, sans le moindre scrupule, suppléaient à la gravité et à l'autorité de l'âge.

La Beaumelle arriva à Potsdam, où était alors Voltaire, le 14 novembre 1751, et il s'annonça par une lettre où il lui disait qu'il n'était venu en Prusse que pour voir trois grands hommes. « Quels sont ces trois grands hommes? » lui demanda Voltaire. « D'abord, le roi » répondit La Beaumelle. « Oh ! dit Voltaire, il n'est pas si aisé de voir le révérend père abbé! Et le second? » C'était Voltaire lui-même — « Et l'autre ?» — « M. de Maupertuisl » — Et Voltaire sourit amèrement.

Décidément, La Beaumelle était un audacieux ou un maladroit; l'un et l'autre, probablement; plus audacieux encore que maladroit, gonflé de prétentions ridicules, qui lui faisaient oublier qui il était et devant qui il parlait. Aussi, lui, un tout jeune homme, un inconnu, il va se poser de pair à compagnon avec Voltaire, dans toute la maturité de son âge et dans tout l'éclat de sa célébrité. « D me parla, raconte-t-il, de SON Siècle de Louis XIV; je lui parlai de MES Lettres de madame de Maintenon ( 1 ). » Mais Voltaire pouvait dire mon Siècle, puisqu'il l'avait fait, tandis que La Beaumelle n'avait pas le droit d'appeler siennes des lettres qu'il n'avait ni écrites, ni mêmes payées à Louis Racine le prix convenu ; et, eût-il rempli les conditions du marché, il restait encore une énorme distance entre un travail original et une publication d'éditeur, et il était ridicule à La Beaumelle d'établir entre lui et son interlocuteur une telle égalité. Il ne fut pas seulement ridicule; il fut blessant, en éludant toutes les questions indiscrètes de Voltaire sur ses projets à Berlin, en lui chichant les louanges, et surtout en lui refusant, par un soupçon injurieux, la vue des lettres de madame de Maintenon, ce qui provoqua ce mot brutal : « Eh I qui est-ce qui vous les demande ? »

Après une entrevue de quatre heures, malgré un dîner offert et accepté, ces deux hommes sortirent mécontents l'un de l'au-

(1) Lettre twr met démêlés avec M. de Vollaire. — C'est cette Lettre que noo» suivons et contrôlons dans ce récit.

tre, et chacun d'eux mécontent de soi-même. Dans cette longue conversation, il y avait eu entre eux un sous-entendu délicat, que ni l'un ni l'autre n'avait, osé aborder, bien qu'il tint la première place dans leur préoccupation mutuelle : c'était le livre des Pensées, dont un passage avait blessé Voltaire, ce que La Beaumelle devait bien soupçonner. Ils avaient manœuvré, louvoyé, tourné longtemps, sans oser prendre l'initiative, l'un de l'attaque, l'autre de la défense. Voltaire se dédommagea d'abord de sa couardise accidentelle, en semant contre son adversaire des bruits dangereux, tellement que Darget conseilla déjà à La Beaumelle de quitter Berlin. Quelques jours après , Voltaire provoqua enfin la grande bataille.

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