‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 11 sur 80 · PAIX FICTIVE ET GUERRE RECRUDESCENTE · texte numérisé non relu

PAIX FICTIVE ET GUERRE RECRUDESCENTE

Cependant une sorte de traité de paix avait été conelu entre eux, par l'entremise et sous les auspices de madame de Bentin ck. La Beaumeile consentait à retirer tous les exemplaires du Qu'en dira-t-on, et Voltaire à désavouer toutes les noirceurs qu'on lui imputait. Hais ni La Beaumeile ne pouvait retirer un livre si public, ni Voltaire ne voulait renoncer à des calomnies qu'il se proposait bien de redoubler ; trêve, par conséquent, impossible d'un côté, menteuse de l'autre, et qui s'allait rompre au premier choc.

Là-dessus, le 27 janvier, une aventure de galanterie débarrassa provisoirement Voltaire de son ennemi. Un capitaine de cavalerie nommé Gocchius, de compte à demi avec son intrigante de femme, tendit un piège à La Beaumeile , à l'Opéra, le pipa avec les œillades de celle-ci, le surprit dans un rendezvous avec elle, le battit, le rançonna en supplément de sa maigre solde, le dénonça, par surcroît, au comte de Hake, commandant de Berlin, et, sans comparution ni interrogatoire, le fit enfermer à Spandau. Pendant plusieurs jours, les lettres au roi, au prince de Prusse, au comte de Podewils, au grand chancelier, par lesquelles le prisonnier réclamait la protection des lois violées à son égard, furent interceptées par Darget, ministre des vengeances de Voltaire. Enfin, Maupertuis seul eut le courage d'éclairer le roi, et, le 8 février, La Beaumeile

retournait à Berlin, pendant que Gocchius et sa prostituée allaient le remplacer à Spandau.

A la vue de son ennemi libre, et voulant couvrir le rôle qu'il avait joué, Voltaire lui fit dire, par madame de Bentinck, qu'il avait hautement condamné l'iniquité du comte de Hake, et que si l'on avait suivi son conseil, tous les Français de Berlin seraient allé se jeter aux pieds des reines, pour se plaindre de l'infraction aux lois commise à l'égard d'un Français. Aussitôt La Beaumelle va porter ses remerctments à Voltaire, qui les reçoit et lui jure amitié en retour de sa reconnaissance.

Mais, le même jour, La Beaumelle apprend par le baron de Taubenheim que Voltaire avait dit chez notre ambassadeur : « Cette affaire ne regarde pas les Français, La Beaumelle n'étant pas Français; ou, s'il l'est, étant banni de France; ou, s'il n'est pas banni de France, l'étant du Danemark ; ou, s'il n'a été banni de nulle part, étant du moins un mauvais chrétien, indigne, comme tel, de l'appui du ministre de Sa Majesté très-chrétienne; — » et, sur un ton goguenard, cent autres choses de cette force.

La Beaumelle fit demander, par madame de Bentinck, une explication à Voltaire, qui le reçut le 14. A peine fut-il assis, que ce dialogue s'ouvrit entr'eux : « — J'ai appris avec le plus sensible chagrin, commença Voltaire, qu'on a débité ici quelques exemplaires de ce livre, où un chambellan du roi est traité de bouffon et de nain. — C'est avant le traité de paix négocié entre nous par madame de Bentinck, répondit La Beaumelle, que j'en avais donné une douzaine à un libraire ; mais hier j'en ai racheté la moitié au prix de 250 livres, en sorte qu'il n'y en a que six exemplaires de distribués. — Six exemplaires! mais ce sont six coups de poignard! — Je ne vous avais point promis de racheter des exemplaires; je l'ai fait par égard pour moi-même ; je m'attendais à des remerctments, et vous me faites des reproches! Je croyais que tout était fini entre nous, et vous recommencez avec plus d'aigreur que jamais ! Quelle conduite ! — Il y a un moyen de réparer l'outrage, reprit Voltaire, après avoir fait deux tours dans sa chambre, il

faudrait un carton et un désaveu par les contraires. — Je n'aime pas les cartons, répondit La Beaumelle; et, d'ailleurs, comment insérer un carton dans un livre répandu à Paris, et qu'y mettre? — Ne faites- vous pas à Hambourg une seconde édition? — Oui, mais vous n'y sauriez entrer : on en ôtera tout ce qui n'est pas politique; on n'y laissera que de grands hommes. — Mais vous y laisserez M. de Montesquieu? — Assurément; mais M. de Montesquieu est un homme grand dans le grand, au lieu que les poètes ne sont grands que dans le petit. — Puisque vous ne m'entendez pas, c'en est fait. — Volontiers ; aussi bien n'était-ce que par respect pour le public que j'ai eu jusqu'ici quelque égard pour vous. — Traiter ainsi un officier de deux monarques! » s'écrie Voltaire, avec des yeux enflammés, la bouche écumante, dans l'attitude de la majestueuse fureur qu'il déployait en jouant Rome sauvée; « traiter ainsi un chambellan du roi ! — Si vous n'êtes pas content, répond tranquillement La Beaumelle, je vous traiterai comme il vous plaira : vous n'avez qu'à choisir! • Et il ajoute, pendant que Voltaire battait en retraite vers un cabinet voisin, en assez piteuse contenance :

Que mes armes, consul, ne blessent point vos yeux !

« Je ne violerai point l'hospitalité; mais, à cela près, craignez tout de moi! — Dieu! quelle insolence! dans ma maison ! le téméraire s'en repentira! — Le repentir, misérable que tu es, sera pour toi! Je sais toutes tes noirceurs; je souillerais ma bouche en les répétant; mais je saurai les punir. Je te poursuivrai jusqu'aux enfers; je veux que tu dises : « Hélas! Des Fontaines et Rousseau vivent encore ! » Mon ressentiment vivra plus longtemps que tes vers! »

n faut avouer que La Beaumelle portait ici l'audace et l'infatuation de lui-même jusqu'à l'insolence et à la brutalité; mais reconnaissons d'autre part qu'il avait été poussé à bout par les procédés odieux de Voltaire. Et d'ailleurs, si, dans un accès d'emportement et en tète à tète, il semble avoir dépassé toute borne, Voltaire va trouver le moyen d'aller encore plus loin

dans l'injure et dans la cruauté, et cela en public et pendant plus de vingt années !

Voltaire avait bien dit : c'en était fait entr'eux ; et l'on ne comprend pas que madame de Bentinck se soit mis en tête de les raccommoder encore. Elle exigea qu'au lieu d'entrevues qui dégénéraient en prises de corps, ils s'écrivissent, et que La Beaumelle écrivit le premier. La Beaumelle obéit, et il reçut de Voltaire une réponse qu'il refusa parce qu'elle était sans signature, et qu'elle n'avait trait qu'à la suscription de la sienne, où était omis le titre de gentilhomme ordinaire, « titre, disait le vaniteux parvenu, que le roi m'a conservé. »

La Beaumelle menaça Voltaire d'un examen de son Siècle de Louis XIV, et Voltaire menaça La Beaumelle d'armer contre lui tous les souverains, associés à sa vengeance ; et cette menace, qui ne semble partir que d'une ridicule présomption, il va l'exécuter à la lettre.

C'est à sa requête et à sa poursuite, sans aucun doute, que La Beaumelle partit de Berlin au mois de mai 1752, et qu'il en partit plus ou moins chassé. Il alla d'abord à Gotha, où il fit imprimer quatre feuilles de ses Remarques sur le Siècle de Louis XIV \ qu'il brûla cette fois par égard pour madame de Bentinck. Son départ de Gotha, à en croire Voltaire, aurait été plus ignominieux que son départ de Berlin. Dans une lettre bien postérieure, adressée de Ferney à La Condamine, un ami de La Beaumelle, le 8 mars 1771, on lit : « Lorsqu'il fut en France, il demanda un certificat de madame la duchesse de Gotha. Cette princesse lui fit expédier celui-ci : « On se rappelle très-bien que vous partîtes d'ici avec la gouvernante des enfants d'une dame de Gotha, qui s'éclipsa furtivement avec vous, après avoir volé sa maîtresse, ce dont tout le public est pleinement instruit ici. Hais nous ne disons pas que vous ayez part à ce vol. A Gotha, 24 juillet 1767. Signé Rousseau, conseiller aulique de Son Altesse sérénissime. » — Son Altesse eut la bonté de m'envoyer la copie de cette attestation, et m'écrivit ensuite ces propres mots, le 15 auguste 1767 : « Que vous êtes aimable d'entrer si bien dans mes vues au sujet de ce misérable La Beaumelle !

Croyez-moi, nous ne pouvons rien faire de plus sage que de l'abandonner, lui et son aventurière, etc. » Je garde les originaux de ces lettres, écrites de la main de madame la duchesse de Gotha. •

La Beaumelle a répondu qu'il ne s'était point enfui de Gotha, qu'il était parti seul, qu'il avait été longtemps en correspondance, après son départ, avec un ministre de cette cour, dont il devait déposer les lettres à la bibliothèque du roi.

Entre l'accusation et la défense, également appuyées de pièces, nous pencherions du côté de l'accusé, tant l'accusateur était coutumier en fait de calomnies, si Formey, qui n'était pas un ami de Voltaire, et qui refusa toujours d'entrer dans sa querelle avec Maupertuis, n'avait inséré, dans ses Souvenirs d'un citoyen (1), cette lettre à lui adressée de Gotha, en date du 29 juillet 1783, un an, par conséquent, après l'aventure : « Une veuve nommée Schwecker, qui a fait quelque séjour à Berlin, vient d'être chassée d'une des meilleures maisons de Gotha, où elle était sur un excellent pied, pour avoir volé quelques bijoux... M. de La Beaumelle s'est associé à cette aventurière, de sorte qu'il est parti d'ici avec une mauvaise réputation, trèsjustement méritée. Il a laissé des créanciers qui crient beaucoup contre lui. C'est un homme d'esprit à la vérité, mais qui n'a ni mœurs ni conduite. •

Grâce à la publication récente de quelques lettres de Rousseau, le conseiller aulique, à La Beaumelle, et de Voltaire à la duchesse de Saxe-Gotha (1), l'affaire est aujourd'hui à peu près éclaircie. Le conseiller Rousseau, loin d'induire La Beaumelle en complicité avec la Schwecker, comme le lui fait dire Voltaire en faisant remarquer qu'il ne le disait pas, avait écrit expressément à La Beaumelle que non-seulement il n'avait jamais dit, mais « qu'on n'avait jamais cru qu'il eût la moindre part aux vols et à la mauvaise conduite de cette personne ; » ce qu'il lui répéta dans une autre lettre du 5 septembre 1767, en ajoutant qu'on ne l'avait même pas soupçonné de connaître les méfaits de sa compagne.

(1) T. II, p. 235. —(2) Recueil de 18G0, p. 283-202.

Quant au fait principal, il n'est que trop certain : La Beaumelle était parti pour Francfort avec sa veuve, sinon de Gotha, comme le disait le public, du moins d'Erfurth, comme il l'avouait lui-même ; et, conséquemment, l'on voit ce qu'il peut y avoir de vrai, de faux ou d'incomplet dans sa réponse à Voltaire.

Ce qui est absolument faux, c'est que Voltaire ait été encouragé dans sa lutte avec La Beaumelle par la duchesse de Saxe- Gotha, et qu'il ait reçu d'elle cette lettre du 15 auguste : « Que vous êtes aimable d'entrer si bien dans mes vues au sujet de ce misérable La Beaumelle, etc.! » Des lettres de Rousseau à La Beaumelle et de Voltaire à la duchesse, il résulte clairement que la cour de Gotha fut très-mortifiée de ce qu'on la faisait intervenir dans cette ignoble tracasserie. Quatre fois au moins, le 3, le 5, le 14 et le 26 août 1767, Voltaire dut s'en excuser en cachant sa querelle particulière sous la défense prétendue de cette « auguste maison, » outragée, disait-il, par La Beaumelle; quatre fois il eut à résister aux instances de la duchesse, qui l'invitait à laisser là cette vilaine affaire, et exigeait qu'au moins son nom n'y fût pas mêlé ; et, en effet, s'il continua de poursuivre La Beaumelle, pour venger, disait-il, la vérité et son honneur, il effaça le nom de la duchesse de ses mémoires publiés, et il ne parla pas de l'aventure de Gotha dans celui qu'il envoya au ministère de France.

Mais il reste toujours vrai que La Beaumelle, à vingt-six ans, après ses deux aventures de Berlin et de Gotha, n'était pas en droit de traiter de calomniateurs ceux qui mettaient en doute sa moralité ; seulement, il n'en était guère parmi ceux-là qu'il ne pût écraser sous le poids d'une terrible rétorsion.

GUERRE LITTÉRAIRE — REMARQUES DE LA BEAUMELLE ET SUPPLÉMENT DE VOLTAIRE AU SIÈCLE DE LOUIS XIV

De Gotha, la Beaumelle se rendit à Francfort, où il publia trois petits volumes, dont le premier était le commencement d'une Vie de madame de Maintenon, et dont les deux autres contenaient ses lettres. A la lecture de ces volumes, Louis Racine ne s'y reconnut pas. Sur 298 lettres, 163 seulement étaient vraies, et encore plusieurs étaient-elles tronquées, arrangées, modifiées, quelques-unes même méconnaissables ; quant au 135 autres, 60 lui étaient inconnues ou suspectes, dont 20 de la jeunesse de madame de Maintenon, faites à plaisir ; 75 lui paraissaient entièrement fausses ou inventées, et la plupart étaient adressées à des personnages de fantaisie. Louis Racine, après examen et contrôle, apostilla de sa main chacune de ces lettres sur son exemplaire (1), et n'en parla qu'à quelques amis.

Mais, à Francfort, la Beaumelle s'occupa d'une seconde publication, autrement inquiétante pour Voltaire. Pendant que Walther préparait à Dresde une nouvelle édition du Siècle de Louis XIV, il porta ses notes à Esslinger, libraire de Francfort, qui travaillait, de son côté, à une édition subreptice de cet ouvrage. Voltaire, averti par Roques, conseiller ecclésiastique du landgrave de Hesse-Hombourg, prit pour intermédiaire cet ami de La Beaumelle, et il lui écrivit, le 28 octobre 1752 : « Je suis fâché que monsieur de La Beaumelle, qui m'a paru avoir beaucoup d'esprit et de talent, ne veuille s'en servir à Francfort que pour Caire de la peine à mon libraire et à moi, qui ne l'avons jamais offensé... D ne fera pas grande fortune en se bornant à écrire contre moi ; il devrait tourner ses talents d'un côté plus utile

(1) C'est cet exemplaire qui est tombé de nos jours aux mains de M. Théophile LavaDée. — Voir son intéressante introduction à la Corretpondance générale de madame de Maintenon, où nous puisons tous ces détails.

et plus honorable... Il a de l'éloquence, et je ne doute pas que les conseils d'un homme comme vous ne le ramènent dans le bon chemin. »

Ainsi, après les premières injures, et en attendant des injures nouvelles, les compliments ne lui coûtaient rien pour payer à La Beaumelle une renonciation à son projet. Les compliments n'ayant pas réussi, ni la représentation du tort qui allait être fait à Walther, il en vint aux menaces : Walther, en possession d'un privilège de l'Empereur, libraire du roi de Pologne, protégé par de hauts personnages, était résolu d'attaquer La Beaumelle par toutes les formes juridiques. Enfin, radoucissant le ton, mais recourant à une rare impudence, il se plaignait du procédé de La Beaumelle, qu'il ne connaisssait, disait-il, que a par les services qu'il avait tâché de lui rendre. » Et il racontait l'histoire du projet des classiques, de l'accueil fait à son auteur à Berlin, des démarches qu'il prétendait avoir multipliées pour le tirer de Spandau, etc. ; revenant à l'intimidation, il menaçait de révéler sur son compte des particularités déshonorantes ; et il finissait par offrir le prix de l'édition commencée. — Cette lettre devait être montrée à La Beaumelle.

On trouve les mêmes détails dans une dernière lettre à Roques, sorte de dédicace du SupUment au Siècle de Louis XIV (1). Voltaire y disait encore : « On avait vu jusqu'à présent des libraires ravir aux auteurs le fruit de leurs travaux en contrefaisant leurs ouvrages ; mais on n'avait point vu d'homme de lettres exercer cette piraterie. » Et, dans un post-scriptum : « Vous m'apprenez que La Beaumelle protaet de me poursuivre jusqu'aux enfers. Il est bien le maître d'y aller quand il voudra. »

L'intervention de Roques avait échoué des deux parts : elle n'empêcha ni La Beaumelle de publier ses Remarques, ni Voltaire d'y répondre par son Supplément, et La Beaumelle ne s'arrêta pas plus devant la menace de Voltaire de publier contre lui des particularités infamantes, que Voltaire devant la menace réciproque de La Beaumelle de se venger, en cas de réponse,

(!) Œuvr$s dé Voltaire, t. XX, p. 481.

par l'impression de beaucoup de choses personnelles qui feraient rire le public.

La dernière lettre de Voltaire à Roques ne plut pas au conseiller, qui écrivit à son ami La Beaumelle : « J'ai écrit à Voltaire que sa dédicace me ferait honneur, si vous y étiez ménagé, et dans le corps de l'ouvrage. Vous vous serez rappelé que tout ce que je lui écrivis était concerté entre vous et moi. Ainsi, vous n'aurez pas été peu surpris à la lecture de son épttre : il y épargne plus d'une fois la vérité dans ce qu'il va disant. Il m'attribue des choses que vous avez dites, et d'autres que ni vous ni moi n'avons dites, et qui n'existent que dans son imagination. On pourrait le lui prouver, si tout cela en valait la peine. Mais il faut mépriser tout cela, et ne pas répondre (1). »

Revenons aux Remarques de La Beaumelle sur le Siècle de Louis XIV. Nous disons Remarques et non pas édition, car La Beaumelle s'est toujours défendu, malgré toutes les accusations de son ennemi, d'avoir fait « en pirate une édition clandestine » du livre de Voltaire. Le seul pirate, suivant lui, en cette affaire, si pirate il y eut, fut Esslinger, à qui il se contenta de vendre ses Remarques, non pas au prix minime de quinze ducats, comme le disait par mépris Voltaire, mais cent cinquante florins, cinquante exemplaires de l'édition, un certain nombre de livres, et quarante rames de papier qui servirent à l'impression des lettres de madame de Maintenon. Il a aussi constamment soutenu que l'addition au titre du Siècle : augmenté d'un Près-grand nombre de Remarques par M. delà £***, était le fait du seul Esslinger, et expressément contraire à leurs conventions; que les notes du premier volume étaient seules de lui, et celles des deux autres, du chevalier de Mainvillers (2).

Les Remarques de La Beaumelle, rédigées dans des circonstances mauvaises et sous une inspiration de rancune et de vengeance, perdaient nécessairement, en valeur littéraire et historique, tout ce qu'elles usurpaient en pédanterie et en insolence. Ce jeune homme, de talent et de science il est vrai,

(f) Lettres de La Beaumelle à VoUaire, Lettre III, p. 19. — (2) Lettres de La BeaumeUe, etc., Lettre IL p. 15.

mais néophyte dans l'art d'écrire et pins encore dans la connaissance du xyne siècle, prenait à l'égard d'un vieil écrivain, nourri de son sujet depuis vingt ans, le ton d'un pédagogue ; il contrôlait non-seulement ses récits et ses idées, mais son style ; et cela avec une forme interrogative ou impérative, aussi inconvenante que ridicule : — « Effacez, lui disait-il, effacez sans pitié; on n'écrit pas ainsi. Corrigez... — Variez, éloignez ces expressions... — Retranchez ce passage... — Où avez-vous pris ce fait, cette anecdote, etc. ? »*!Puis ily avait des percées dans la vie et le caractère de l'auteur, plus irritantes de beaucoup que les critiques littéraires.

Néanmoins, il ne faut pas juger de ces Remarques et de leur rédacteur par le mépris que Voltaire affecta d'en foire plus tard. En 1751, il pensait mieux de La Beaumelle, à qui il avait écrit plusieurs lettres, conservées précieusement par celui-ci, pour le prier de corriger son Siècle, le jugeant très-capable « de donner de très-bons avis, i Et, après coup, pendant qu'il se moquait à grand bruit, il profitait sans rien dire de plusieurs des observations de son adversaire pour corriger sa nouvelle édition. Du reste, il ne put répondre qu'à quelques-unes des quatre cents notes critiques environ dont La Beaumelle avait chargé son premier volume, et, pour l'écraser, il se fit des armes déloyales de notes qu'il savait n'être pas de lui (1).

A peine l'édition d'Esslinger eut-elle paru à Francfort, en septembre 1752, qu'il écrivit de tous côtés contre La Beaumelle ; qu'il souleva contre lui, comme il avait fait contre Des Fontaines, les ministres, les magistrats, toutes les puissances, et qu'il se chercha des alliés et des complices dans sa famille et dans ses amis. Madame Denis fut sa plénipotentiaire. A sa requête, le comte d'Argenson commença par refuser à La Beaumelle la permission de rentrer en France. La Beaumelle revint néanmoins à Paris en octobre 1752, et s'y cacha. Voltaire mit tous ses limiers aux trousses du malheureux, et finit par le découvrir. Au mois d'avril 1753, madame Denis, informée par son oncle, parut à l'audience du comte d'Argenson, armée des trois

(1) Lettres de La Beaumelle, etc.; Lettre VI, pp. 38-40.

volumes de l'édition d'Esslinger, remplissant l'antichambre de ses clameurs, montrant à tout le monde un trait du troisième volume contre feu le Régent, et protestant au ministre que le duc d'Orléans était fort irrité contre La Beaumelle. Celui-ci, se sachant découvert, et ayant appris cette scène par l'abbé Sallier, un des spectateurs, se disposait à réfuter la calomnie en donnant des preuves authentiques qu'il n'était pas l'auteur des notes du second et du troisième volume , parmi lesquelles se trouvait le trait contre le Régent ; lorsque, le 23 avril, il vit entrer dans sa retraite les gens de police, qui firent parmi ses papiers une perquisition scrupuleuse, saisirent plusieurs exemplaires de l'édition d'Esslinger, l'arrêtèrent lui-même, et l'enfermèrent le lendemain à la Bastille (1).

Cependant Voltaire préparait une autre vengeance. Il avait été d'abord fort inquiet à l'annonce de la publication des critiques de la Beaumelle, et surtout des lettres de madame de Maintenon. Il les lut avec empressement, s'irrita des unes et se rassura sur les autres. Son Siècle était perdu si ces lettres l'avaient démenti; mais heureusement elles le confirmaient, et il se trouvait que madame de Maintenon avait signé par avance tout ce qu'il avait dit d'elle (2). Une fois soulagé, il ne s'occupa plus que de la manière dont La Beaumelle se les était procurées : c Comment se peut-il faire qu'un nommé La Beaumelle, prédicateur à Copenhague, depuis académicien, bouffon, joueur, fripon, et d'ailleurs ayant malheureusement de l'esprit, ait été le possesseur de ce trésor? Il vient aussi d'écrire la vie de madame de Maintenon. On disait, il y a quelques années, qu'on avait volé à M. de Caylus ces lettres et ces mémoires sur sa tante. N'en sauriez-vous pas des nouvelles (3)? i D'Argental lui ayant répondu dans le sens qu'il désirait, il lui récrivit le 18 décembre : « Je m'étais toujours douté que ce La Beaumelle avait volé ces lettres. Il est donc avéré qu'il a fait ce vol chez Racine. Ce La Beaumelle est le plus hardi coquin que j'aie encore

(i) Lettres de La Beaumelle, etc.; Lettre I", p. 8. — Delort, Détention det philosopha*, t. II , pp. 931 et suiv. — (2) Supplément au Siècle de Louis XIV; Œuvres de Voltaire, t. XX, p. 551. — (3) A d'Argental, 22 novembre 1752.

vu...; mais le vol des lettres de madame de Maintenon pourrait bien le faire mettre au carcan. C'est un rare homme ; il parle comme un sot, mais il écrit quelquefois ferme et serré ; et ce qu'il pille, il l'appelle ses Pensées. Dieu merci, ce vaurien est de Genève et calviniste ; je serais bien fâché qu'il fût français et catholique; c'est bien assez que Fréron soit l'un et l'autre (1). »

Il y a plus d'insultes encore dans ces lettres que nous n'en transcrivons. Voltaire y reproduit, comme il fera en vingt endroits pendant vingt ans, toutes ses diatribes contre La Beaumelle. Il l'affichera à tous les coins de ses ouvrages, comme on affiche un malfaiteur public à tous les coins d'une ville, et il prétendra taire en cela œuvre pie : «Il est bon de faire connaître de pareilles canailles , comme on donne dans les gazettes le renseignement des voleurs de grands chemins (2). »

Voltaire faisait fausse route : il cherchait un voleur là où il n'y avait qu'un faussaire ; et il était d'autant plus exposé à s'égarer, que les intéressés ne réclamaient pas, et que la falsification des correspondances était une mode du siècle, comme le prouve l'exemple illustre du chevalier de Perrin, éditeur de madame de Sévigné. Peu lui importait du reste; La Beaumelle n'en était que mieux vilipendé, et il ne voulait pas autre chose.

Mais ces lettres de Voltaire, quoique divulguées par les amis, n'étaient que pour les particuliers ; il écrivit pour le public un Mémoire, faisant feu à la fois contre La Beaumelle et contre Maupertuis. Contre La Beaumelle, il ne pouvait que ramasser les injures qu'il lui avait décochées dix fois déjà pour l'en accabler de nouveau. Le Mémoire fut répandu par les soins de madame Denis, qui l'envoya à La Beaumelle avec une lettre de Berlin, où Voltaire le menaçait de mille personnalités dans un Supplément qu'il préparait à son Siècle de Louis XIV. La Beaumelle renvoya le Mémoire à la dame, avec sa réponse à mi-marge et prière de la répandre aussi. « Ne faisant que d'entrer dans le monde, lui écrivait-il le 3 mars 1751, il me serait sans doute glorieux d'y être annoncé par M. de Voltaire : mais je n'aime

(i) Voir encore la lettre à Formey, du 17 janvier 1753. —(2) Œuvres de Vol* taire, t. XXX IX, p. 578.

point les personnalités ; non que je croie qu'il y ait du mal à dire de moi, mais je sais par expérience que M. de Voltaire aime à en imaginer sur mon compte. Si vous daignez, Madame, prendre encore quelque intérêt à lui, conseillez-lui de se jeter sur mes faibles ouvrages, je les lui abandonne ; mais qu'il évite avec soin les injures, je ne les lui pardonnerais pas. Il vomira contre moi des calomnies ; j'y opposerai des vérités. Il manque un tome à la Voltairomanie ; ce tome on le fera peutêtre (car qui peut répondre de son ressentiment?) en donnant un abrégé de sa vie, un détail de ses procédés à mon égard, et une relation de l'affaire du Juif, sur laquelle on a des mémoires qui vous étonneraient peut-être. »

Les Apostilles repoussaient l'injure par l'injure, mais elles n'étaient pas calomnieuses comme le Mémoire lui-même (1). En y défendant sa personne, La Beaumelle y défendait Maupertuis, accusé par Voltaire, sur une lettre tronquée de La Beaumelle, d'être allé chez celui-ci pour y^faire l'office de délateur, tandis que La Beaumelle a constamment soutenu que Maupertuis n'était venu chez lui que plusieurs jours après le fameux souper de Potsdam, alors que le secret lui en était déjà connu, et uniquement pour rendre la visite qu'il lui avait faite trois semaines auparavant à Berlin.

Passant par Gassel , Voltaire apprit que Maupertuis y avait séjourné quatre jours, sous le nom de Morel (2), et qu'il y avait fait imprimer un libelle de La Beaumelle, sous le titre de Francfort, revu et corrigé par lui. « Vous remarquerez, écrivait Voltaire à d'Argental, le 4 juin, qu'il imprimait cet ouvrage au mois de mai, sous le nom de La Beaumelle, dans le temps que ce La Beaumelle était à la Bastille dès le mois d'avril. C'est bien mal calculer pour un géomètre. »

Ce libelle était le Mémoire apostille, précédé de la Lettre sur mes démêlés, adressée à Roques. Dans une lettre à Mésangi , du 15 juillet 1754, La Beaumelle a nié que Maupertuis eût été

(I ) Voir ce Mémoire apostille dans le Siècle politique de Louis XIV, 1753, p. 213. — (2) De Bonnet, dit-il, dans sa lettre du 28 mai 1753 à madame de Bochwald, tandis qu'il dit Morel dans une lettre à Kœuig.

son éditeur ; et il en a donné d'assez bonnes raisons. Quel qu'ait été cet éditeur, inconnu de La Beaumelle lui-même, Voltaire n'avait guère le droit de se plaindre, puisqu'il lançait dans le même temps contre son adversaire, malgré toutes les représentations de Gollini, le factum connu sous le titre de Supplément au Siècle de Louis XIV (1). Dans ce pamphlet, il y a l'insulte et la discussion, et ce n'est pas la discussion qui domine. Ecervelé, ignorant, menteur, insolent, le plus vil des écrivains, à qui il est dégoûtant de répondre : telles sont les moindres aménités adressées à La Beaumelle. Le fier parvenu s'y targue de ses hautes connaissances, dont alors il n'avait pourtant guère le sujet de se vanter, et il reproche à La Beaumelle de n'avoir jamais pu approcher les princes et les grands. Il n'a d'esprit de bon aloi que dans sa rétorsion de la formule impérative si chère à La Beaumelle : « Apprenez, jeune homme, apprenez; » formule plus plaisante et plus convenable dans sa bouche que dans celle d'un écrivain de vingt-six ans. Du reste, dans la discussion sérieuse, il répondait moins à La Beaumelle qu'à Mainvillers, auteur de la critique des deux derniers volumes du Siècle, et il laissait encore la partie assez belle à son adversaire, si celui-ci voulait répliquer.

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