DÉLATION ET PERSÉCUTION
Répliquer, hélas ! le malheureux ne le pouvait pas, puisqu'il était à La Bastille quand le Supplément parut. Il a accusé Voltaire d'avoir cruellement choisi le moment où il avait les mains liées pour lui porter les plus sensibles coups (2). Voltaire avait tâché d'avance de se justifier, dans un lettre à Roques du 18 mai 1853 : « Je suis ftché à présent d'avoir répondu à La Beaumelle
(1) Œuvrei, t XX, p. 475. — Collinl, p. 59. — (2) Lettre* de La BfumeUe, Lettre I", p. 9.
avec la sévérité qu'il méritait. On dit qu'il est à la Bastille ; le voilà malheureux, et ce n'est pas contre les malheureux qu'il fout écrire. Je ne pouvais deviner qu'il serait enfermé dans le temps même que ma réponse paraissait. » Pardon, il le pouvait deviner, puisque c'était à sa poursuite et à sa requête que La Beaumelle avait été recherché, découvert, saisi et emprisonné ; et si l'on doit accorder à Voltaire qu'il avait composé, imprimé même son libelle avant l'embastillement du malheureux, on peut supposer qu'il choisit en effet le moment où il le savait réduit à l'impuissance de lui répondre pour lancer le libelle dans le public. La Beaumelle avait été embastillé le 24 avril ; Voltaire en dut être informé aussitôt par madame Denis, et c'est dans la première quinzaine de mai que parut le Supplément : coïncidence remarquable qui ôte beaucoup à la générosité de la lettre citée du 18 mai , générosité d'ailleurs suspecte lorsqu'on songe que cette lettre était adressée à un ami de La Beaumelle.
Après avoir rejeté longtemps les supplications du prisonnier et de sa famille, d'Argenson, ne pouvant pas se montrer plus sévère que le duc d'Orléans, qui avait pardonné, accorda, le 5 octobre, l'ordre de mise en liberté, mais avec ordre d'exil à cinquante lieues de Paris. Le 12, La Beaumelle obtint la permission d'y demeurer pendant trois mois, à partir du 18, après quoi il devait obéir à la sentence d'exil (1). Il sortit le 12 de la Bastille, où il était resté près de six mois.
Le premier usage qu'il fit de sa liberté fût de répondre à son ennemi. Sa Réponse, adressée directement à Voltaire, est divisée, dans la seconde édition, en 21 lettres, dont la première est datée du 15 octobre, et la dernière, du 18 novembre 1753 ; mais il ne put la publier qu'en avril 1754. Cette Réponse est non-seulement le meilleur écrit de La Beaumelle ; mais c'est en soi un petit chef-d'œuvre d'esprit, de discussion, d'éloquence, bien supérieur et au Supplément et à toutes les diatribes de Voltaire contre lui (2). L'auteur s'y donne un autre avantage en re-
(i) Delort, Détention des philosophes, t. II, pp. 231 et euiv. — (2) C'est cette II. 5
connaissant ses premiers torts envers son adversaire et ses folies de jeunesse (1). Noble confession dont Voltaire se montra toujours incapable.
Cette Réponse atterra Voltaire, qui ne répliqua que par l'injure et la persécution. Il écrivit h l'électeur palatin, Charles- Théodore, une épttre dédicatoire, où il disait que La Beaumalle, pour vivre quelques semaines, avait lait imprimer un libelle absurde (2), Mais, voyant que le public ne prenait pas le change et n'épousait pas son mépris affecté pour une si vigoureuse réponse, il tenta encore d'armer contre elle l'autorité suprême, et il envoya madame Denis supplier d'Argenson de la faire supprimer ; « Je n'y ai rien trouvé de contraire à l'État et aux mœurs, répondit le ministre, juste cette fois ; et ce n'est pas ma faute, si l'on bombarde votre oncle avec des cominges.»
Cependant La fieaumelle, qui voulait opposer au Siècle autre chose qu'une critique, et dresser en face un monument rival, avait profité de ses trois mois de répit pour se mettre en communication avec les dames de Saint-Cyr et leur demander les matériaux nécessaires. Pendant son exil même il arracha souvent la permission de revenir à Paris, et, chaque fois, il allait à Saint-Cyr continuer ses fouilles. Quoique protestant et éditeur déjà infidèle, il gagna la confiance des dames de Saint-Louis, et obtint d'elles, probablement avec le consentement du maréchal de Noailles, les documents dont il se servit pour foire ses Mémoires et ses Lettres de madame de Maintenon (1755-1756), où il se donna même licence qu'avec les documents fournis par Louis Racine. Là, le volume de 1752 s'était étendu jusqu'à former six volumes de Mémoires, et les deux volumes des Lettres, portées, cette fois, de 288 à 2500, se multiplièrent en huit volumes, auxquels s'ajoutèrent deux volumes supplémentaires.
Les Lettres inquiétèrent peu Voltaire, qui se douta enfin de leur falsification ; mais les Mémoires excitèrent sa fureur, et il
Réponse, rétapraiée en 1763, sons le titre de Lttfrtt de M. delà BeommeMe à Af. de Voltaire, que nous avons tant de fois citée. — (1) Ibid., lettres II et IX, pp. 14 et 51. — (2) Ibid.; p. 177. — Ces mots ne se lisent plus dans la dédicace de YBuai sur Us mœurs {Œuvres de Voltaire, X. XV, p. IV); ils en ont été probtbtemeot retranchée
les dénonça aussitôt à ses amis, à quelques intéressés, et enfin aux puissances, o Vous soucieriez-vous de savoir, écrivit-il le 14 juin 1756 à Richelieu, que La Beaumelle, qui s'est fiait, je ne sais comment, héritier des papiers de madame de Maintenon, a fait imprimer quinze volumes, soit de Lettres, soit de Mémoires ? Ce ramas d'inutilités est relevé par un tas d'impudences et de mensonges.... Il y a quatre-vingts ou cent familles outragées H y a ... une lettre de M. le duc de Richelieu votre père qui certainement n'était pas faite pour être publique. Les termes qui vous regardent sont bien peu mesurés, et il est désagréable que monsieur votre fils soit à portée de les voir. Il me parait bien indécent de révéler ainsi des secrets de famille du vivant des intéressés. » Et le lendemain, à d'Argental : € Je lis cette compilation des Mémoires de madame de Maintenon, et j'admire comment un homme a l'audace... d'insulter tant de familles, de parler si insolemment de tout ce qu'il ignore, et comment on a la bonté de le souffrir. Il est assez singulier que cet homme soit à Paris, et que je n'y sois pas. » Mêmes colères, mêmes délations dans plusieurs autres lettres k d'Argental et à Thieriot : € L'ouvrage de La Beaumelle est bien plus mauvais et bien pins coupable qu'on ne croit;.... c'est un tissu d'impostures et d'outrages laits à toute la maison royale et à cent fa* milles, etc., etc. (1). » Il est indubitable qu'il ne manqua pas de faire son office de délateur auprès de quelques-unes des cent familles outragées. A sa prière, sans aucun doute, l'abbé de Voisenon « recommanda au prône d'un avocat général les infamies de La Beaumelle, » de quoi il fut félicité et remercié comme d'une « action de bon citoyen (2). » Enfin, profitant du moment où les deux cours de France et d'Autriche se rapprochaient par le traité de Versailles, Voltaire porta sa dénonciation jusqu'à Marie-Thérèse, à qui il adressa ce passage des Mémoires (3) : «Le prince de Bavière mourut à Bruxelles, âgé de sept ans. Valût» cour impute sans détour cette mort subite à la cour de Vienne,
(1) A Thieriot, 16 juin et 21 jafflet; à d'Argental, 28 juin, 2 et 16 juillet 1756. -Ah «taches» de Saxe-Gotha, 10 juin et 23 août 1756 (Rtcuêti de 1860). — (2) A l'abbé de Voiaenon. 24 juillet 1756. — Çà, T. VI, p. 6.
de tout temps infectée des maximes de Machiavel, et soupçonnée de réparer par des empoisonnements les fautes de ses ministres. »
Ce manège odieux aboutit au but désiré, et La Beaumelle rentra à La Bastille, le 6 août 1756, après saisie, chez les libraires, de ses deux publications (1). Aussitôt Voltaire d'applaudir : « Vous avez bien raison de détester le style d'un polisson qui veut faire le plaisant, et parler en homme de cour des princes et des femmes dont il n'a jamais vu l'antichambre (2)... Il est très-bien à la Bastille... C'était un chien enragé ju'on ne pouvait plus laisser dans les rues (3). » Sa joie ne fut tempérée que par la douceur trop grande du traitement infligé à la Beaumelle : Hélas! « il n'a été puni que par six mois de cachot!... Ses crimes, sous un ministère moins indulgent, l'auraient conduit au supplice (4) ! » — Mais Voltaire n'en est pas moins toujours l'apôtre de la justice, de la tolérance et de l'humanité !
Si Voltaire s'était borné à faire une vraie critique des Lettres et des Mémoires, il eût rendu service à l'histoire et à la littérature, en nous débarrassant plus tôt de cette denrée falsifiée. Faussaire, en effet, La Beaumelle n'a guère été autre chose; faussaire de son vivant, faussaire posthume ; et il s'est fait des complices innocents jusque dans sa famille (5). Mais l'intérêt général occupait peu Voltaire, qui n'avait d'autre souci que de défendre son Siècle et que de se venger de son ennemi. Il ne le trouvait pas assez puni de six mois de Bastille : le temps paraissait court à sa haine, car, en réalité, l'infortuné La Beau-
(1) Delort, ouvrage et endroit cités; —Th. Lavallée, Introduction à la Correspondance générale de madame de Maintenon, Paris, 1865. — (2) Voir mémo idée et même critique dans les Honnêtetés littéraires; Œuvres de Voltaire, t. XLII , p. 701. — (3) A madame de Lutzelbourg , 6 octobre 1756 ; — à la duchesse de Saxe-Gotbn, 23 août 1756 (Recueil de 1860). — (4) Fragment sur l'histoire grnérale, art. XI: Œuvres de Voltaire, t. XLVII, p. 572. —(5) En 1856, un de •jes neveux, M. Maurice Angliviel, a publié sa Vie de Maupertuis, avec 87 Lettres inédites de Frédéric à Maupertnis, tandis que les Œuvres de Frédéric publiées à Berlin en contenaient sept seulement. Mais il est prouvé par les originaux, qui existent dans le cabinet de M. Feuillet de Conches, que la Beaumelle a traité Frédéric comme madame de Maintenon (Voir la Causerie de M. Sainte-Beuve, du 26 octobre 1857\
nielle fut enfermé plus d'un an, du 6 août 1786 au 1" septembre 1757. A sa sortie de prison, il fut exilé dans son pays natal, à Valleraugue, où il parait avoir longtemps oublié Voltaire. Mais Voltaire ne l'oubliait pas; et, en 1759, dans un accès plus violent de la fièvre continue de haine qu'il nourrissait contre lui, il le logea injurieusement dans la préface de son Histoire de Russie (1), où on ne Tirait pas chercher, et dans cet ignoble chant à ajouter à la Pu celle, le XVIII0, sa Capilotade, dont il a fait le bagne de tous ses ennemis (2). La Beaumelle se contenta de déférer ces infamies au parlement de Toulouse, et il allait obtenir justice, lorsque l'affaire des Galas porta d'un autre côté son attention et celle de ses juges. Il prit part au procès, épousa ensuite une sœur de Lavaysse, qui y avait été impliqué, et se retira auprès de Mazères, au pays de Foix, dans une terre de sa femme. Voltaire ne l'y laissa pas en repos. Sans plus parler de ses Honnêtetés, ou plutôt de ses Malhonnêtetés littéraires (1767), dont la dix-septième (3) est une diffamation dix fois rééditée, il attribua, ou feignit d'attribuer à La Beau melle quatre-vingt-quatorze lettres anonymes, toutes de la même écriture, qu'il prétendait avoir reçues de Lyon et brûlées. N'y a-t-il pas là une contradiction? Qui croira que Voltaire ait brûlé tant de pièces qu'il voulait être de son ennemi, et dont il se pouvait faire contre lui des armes si redoutables? 11 est donc douteux qu'il les ait reçues ; mais il cherchait un prétexte pour reprendre la lutte contre La Beau m elle, et pour le déférer à la vindicte publique. Il feignit d'abord de s'arrêter, pour se donner des airs généreux, devant l'intérêt qu'il portait à la famille Lavaysse dans laquelle son ennemi était entré, et il envoya à Lavaysse le père une déclaration qu'il devait rendre publique et qu'il supprima, en attendant mieux. 11 exigeait que les Lavaysse forçassent « le malheureux à rentrer dans son devoir,» ou même qu'ils « le renonçassent, » l'un pour son fils, l'autre pour son beau-frère, afin de poursuivre le scélérat sans risquer d'atteindre une famille à qui il avait rendu service dans l'af-
(I) Œuvra de Voltaire, t. XXV, p. 14. — (2) Œuvres de Voltaire, t. XI, p. 286. — (3) Œuvres de Voltaire, t. XLII, p. 659.
faire des Calas. Et pour leur faciliter cette renonciation abominable, il disait partout que mademoiselle Lavaysse avait fait son « indigne mariage » avec La Beaumelle, malgré son père. En vain lui objectait-on qu'il n'était pas sûr que les lettres anonymes fussent de La Beaumelle : il en était sûr, puisqu'il voulait absolument qu'elles lui servissent à le perdre ; en vain l'invitait-on à demeurer lui-même en repos et à y laisser un homme oublié : « Oublié! s'écriait-il, tandis qu'il y a sept éditions de ses calomnies infantes, et qu'il en a fait commencer secrètement une nouvelle dans Avignon !» Et il reprenait, auprès de tous les hommes importants, son rôle de délateur; il mettait le crime de La Beaumelle à côté du crime de Damiens, pour le faire rouer vif, apparemment, n'ayant réussi jusqu'alors qu'à le faire enfermer à la Bastille par un ministère trop indulgent (1).
Il éclatajà propos d'une quatre-vingt-quinzième lettre anonyme, qu'il disait avoir reçue et qu'il mettait encore au compte de son ennemi : « Elle ne peut être écrite que par La Beaumelle, ou par son frère, ou par quelqu'un à qui ils l'auront dictée (2). » Que ne disait-il : « Ou par quelqu'un des siens, » pour imiter jusqu'au bout la logique et plagier textuellement le langage du Loup de la Fable! Il envoya cette lettre au ministère. D en rédigea une lui-même, datée de Perney, le 24 avril 1767, supposée écrite à un tiers, à l'occasion de la quatre-vingt-quinzième, datée de Lyon, le 17 précédent. Il y ressassait tous ses dires contre La Beaumelle, chassé de Genève, chassé de Danemark, chassé de Berlin, de Gotha, chassé de partout, et, ce qui est le comble, falsificateur de son Siècle; et il terminait en disant : « Je suis indulgent, je suis tolérant, on le sait ! » — Et on le voit!
Cette lettre, de quatre pages d'ignominies, il l'adressa à La Beaumelle lui-même (3). La Beaumelle était malade quand elle arriva à Mazères, et c'est sa femme qui la reçut et l'ouvrit. Ma-
(t) A d'Argental, 4 et 22 juillet; à Damila ville, 4 juillet et 14 août; à Richelieu, 22 juillet; à Villevieille, 18 août 1767, etc., etc. — (2) A Damila vilte, 4 Juillet 1767. — (3) Le voir, Œuvres de Voltaire, t. XLIII, p. 34.
dame de La Beaumelle, indignée et blessée au coeur, adressa à Voltaire une lettre pleine de chaleur, de sentiment et de raison, pour l'engager à désavouer ces calomnieuses atrocités, et Voltaire ne répondit que par une lettre pleine d'absinthe et de fiel. Loin de désavouer ses calomnies, il renchérissait sur elles, et, chose horrible, il flattait la femme dans le dessein de lui inspirer du mépris et de la haine pour son mari. Il eut Fimpudence d'envoyer une copie de cette lettre à Lavaysse le père, dans l'espoir d'amener le vieillard à l'aider dans son œuvre in- Ame auprès de sa fille, de brouiller la famille entière, et de la détacher au moins de La Beaumelle, qui serait resté seul ex* posé à ses coups. Cette lettre, il l'envoya encore au juge et au curé de Mazères , aux consuls et à l'archiprétre de Cariât, dont La Beaumelle venait d'acheter la seigneurie.
Il fit plus : il délaya sa lettre en un Mémoire de vingt pages (1), et, quinze jours après, il en inonda le Languedoc et le pays de Poix. Les curés, les juges, les consuls reçurent encore des premiers leurs exemplaires. On y lisait, entre autres accusations pendables : « Un de ces mauvais Français qui croient faire quelque fortune dans les pays étrangers en décriant leur patrie (ce que Voltaire a toujours fait!), s'avisa de falsifier cet ouvrage (le SUele) en 1752, et de le charger de notes infimes contre la mémoire de Louis XIV, contre Sa Majesté aujourd'hui régnante, contre M*r le duc d'Orléans, les maréchaux de Villars et de Villeroy, tous les ministres et tous ceux qui ont servi leur patrie. » Et il citait, en les falsifiant et les tronquant, plusieurs passages. « Il n'en a été puni, ajoutait-il, que par six mois de cachot. Mais, à peine sorti de prison, comment répare-t-il des crimes, qui, sous un ministère moins indulgent, l'auraient conduit au dernier supplice? D fait publier un libelle, etc. » Il voulait parler des lettres de La Beaumelle, reproduction, sous forme épistolaire, de la Réponse au Supplément. (Test là que le bât blessait Voltaire, qui cachait sa blessure et ses projets vindicatifs sous le tort prétendu fait à la mémoire de Louis XIV et le prétexte de la venger. L'intérêt de la
(1) Le voir, Œuvrei dé VoUwre, t XLIII, p. 293.
société était tout ce qui l'animait. Cet intérêt, disait-il encore, « demande qu'on effraie ces criminels insensés... On supplie les ministres de Sa Majesté, qui ignorent ces excès, de considérer que ce même La Beaumelle, retiré à présent à Mazères, en Guienne, outrage continuellement des particuliers qui ne peuvent se défendre. »
Ces derniers mots étaient une allusion aux lettres anonymes, et on voit si Voltaire était sans défense. On a remarqué avec quel soin il donnait l'adresse de La Beaumelle, pour que le ministère pût happer le coquin. On aura bien voulu encore se rappeler que toutes ces imputations étaient prises dans les deux derniers volumes du Siècle annoté, qui n'étaient pas l'œuvre de La Beaumelle. Or, si Voltaire l'ignorait en 1753, il le savait, à n'en pas douter, en 1767.
Ce Mémoire était destiné à être mis en tête d'une édition du Siècle de Louis XIV; mais les amis de Voltaire l'ayant engagé à n'en pas déshonorer son livre, il l'imprima séparément, ne voulant ni perdre ce morceau, ni manquer ce coup [contre La Beaumelle, et, pour justifier sa conduite, il écrivait à ses amis qu'il remplissait en cela « un devoir indispensable (1). » Pour donner au Mémoire une publicité plus grande, il le fit insérer dans le Journal encyclopédique des 1«* et 15 août 1767, sous ce titre : Mémoire présenté au Ministère de France. En effet, le 8 juillet précédent, il l'avait adressé au comte de Sartines, lieutenant général de police, en lui signalant « les horribles noirceurs imputées à toute la famille royale. » Et il ne manquait pas d'indiquer encore l'adresse de La Beaumelle, tant il avait peur que le scélérat échappât à la justice.
De son côté, la Beaumelle, informé de la menace de Voltaire « de mettre au pied du trône certains écrits, dont la plupart étaient des crimes de lèse-majesté, » écrivit, le 13 juillet, au comte de Sartines pour lui foire observer combien il était incroyable qu'ayant combattu Voltaire, en 1753, à visage découvert, il eût pris, en 1767, le masque de l'anonyme pour lui porter de nouveaux coups. Il ajoutait qu'il avait fait tout son possible, ne vou-
1) A d'Argenta], 22 juillet 1767.
lant pas reprendre la plume contre lui, pour avoir, signées de de sa main, des imputations qu'il était dans l'intention de poursuivre en justice réglée ; mais qu'il n'avait jamais obtenu que des signatures imprimées, et, par conséquent, désavouables, de l'homme qui déclarait pourtant vouloir soutenir ses assertions devant tout l'univers. Il protestait enfin de son innocence, priait Sartines de ne le pas juger sur les allégations de Voltaire, et demandait, au besoin, la communication préalable des pièces pour y opposer une réponse péremptoire.
Voltaire, rapetissant enfin le débat à sa taille et n'en faisant plus qu'une affaire mesquine d'intérêt personnel, obtint du prince de Gondéet du comte de Saint-Florentin que le comte de Gudane, commandant du pays de Foix, défendit à La Beaumelle, au nom du roi, de réimprimer à Avignon le Siècle de Louis XIV, sous peine d'être jeté dans un « cul de basse fosse, » en cas de désobéissance (1). Il réclama aussi contre La Beaumelle l'appui du bras de son ami Richelieu , trouvant sans doute qu'un pareil exploit était digne du vainqueur de Mahon ; mais il pressa vainement le maréchal, qui se borna à répondre que La Beaumelle n'était pas de son département. A défaut de Richelieu, il fatigua de ses plaintes contre « un esprit indomptable, un énergumène, » les ministres de France, le maréchal d'Estrées, toute la maison de Noailles, les ministres étrangers même, tous les personnages, en un mot, qu'il disait outragés dans les libelles de son ennemi. Ce n'était plus le silence seulement qu'il demandait , mais une rétractation ; non pas seulement une rétractation, mais une punition exemplaire : « il fallait écraser (2) » La Beaumelle.
Il n'obtint que le silence, ou que le pseudonyme dans l'attaque. En effet, en 1768, parut une brochure sous ce titre : Examen de l'Histoire de Henri IV par M. de Bury, excellent morceau de critique historique et militaire. Outre certaines hardiesses dangereuses, il y avait là quelques traits contre Voltaire, qu'on accusait d'avoir écrit l'histoire en poète. On y lisait, en
0; An prince de Coudé, 20 juillet; à d'Argental. 22 juillet; à Tabareau, 27 juillet 4*767. — (2) A Richelieu, 22 juillet: à Damila ville, 14 et 22 août 4767.
particulier, cette phrase : « Nous sommes malheureux en historiens. Nous avons d'excellentes tragédies,... un poème épique dont la France daigne s'honorer, un roman (Tèlémaque) encore plus épique et plus poétique que le poëme, et nous n'avons pas en notre langue un bon historien. »
D'Àlembert dénonça la brochure à Voltaire (1), et comme le président Hénault y avait aussi son coup de patte, Voltaire la dénonça à Hénault (2). Cette fois encore, l'auteur critiqué de la Henriade et du Siècle cacha son dépit sous l'intérêt de la royauté. Après avoir cité un de ces passages dangereux, qu'il prétendait injurieux à Louis XIV et à Louis XV, il disait à Hénault : « Je vous crois à portée de faire un usage utile de ce que je vous mande ; je m'en remets à votre sagesse. » Inutile d'ajouter qu'il mettait la brochure sur le compte de La Beaumelle.
Elle était, en effet, de LaBeaumelle, qui, ayant défense, grâce à la persécution du grand apôtre de la liberté de la presse, de rien imprimer, avait prié son ami, le marquis de Belestat, de se laisser attribuer Y Examen. Voltaire eut donc soin d'écrire à Belestat, qu'il chercha à effrayer pour en faire un dénonciateur de La Beaumelle : « Cette calomnie peut vous faire des ennemis puissants...; le nommé La Beaumelle est noté chez les ministres; il lui est défendu de venir à Paris. . . C'est à vous, Monsieur, de consulter vos amis et vos parents sur cette aventure, et à voir si vous devez écrire à M. le comte de Saint-Florentin pour vous justifier, et pour faire connaître que ce n'est pas vous, mais La Beaumelle, qui a composé et imprimé cet écrit. » Que dire d'une dénonciation si lâche pour un mot contre la flenriadel
Voltaire envoya à Paris des exemplaires de cette brochure, chargés de notes manuscrites contre LaBeaumelle. Son but était de la faire supprimer, et il réussit à en faire mettre six cents exemplaires au pilon, toujours en l'honneur de la liberté de la presse (3)!
(1) D'Alembert' à Voltaire, 15 juin 1768. — (2) A Hénault, 13 leptembre 1768. — (3) Voir Barbier, Die t. des anonymes, et Quérard, France littéraire.
La dernière réponse de La Beaumelle à Voltaire, qui ne cessait de le calomnier, est du 25 août 1770, et elle est adressée, sous forme de lettre, à deux libraires de Genève (1). La Beaumelle s'y défendait noblement, et renouvelait le projet, annoncé à madame Denis en 1763, de donner une édition commentée des œuvres de Voltaire : de ce projet il n'a exécuté que le commentaire sur la Henriade. Le temps lui manqua : rappelé en 1772 à Paris, où ses amis lui avaient procuré une place à la bibliothèque du roi, il y mourut l'année suivante, k l'âge de quarante-sept ans.
Ainsi finit l'homme que Voltaire a honoré de sa haine la plus profonde et la plus vivace, de ses persécutions les plus acharnées, de ses réponses les plus étendues et les plus retentissantes. Des Fontaines et Préron eux-mêmes le cèdent en cela à La Beaumelle. C'est que La Beaumelle n'était pas seul, qu'il était doublé de Maupertuis, et que Maupertuis fiit la cause ou l'occasion de la plus éclatante disgrâce et du plus cruel affront qu'ait jamais essuyés Voltaire.
(I) Elle fat insérée dans Y Année littéraire, 1770, t. IV, p. 240.
VOLTAIRE ET MAUPERTDIS