‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 13 sur 80 · RAPPORTS EN FRANCE · texte numérisé non relu

RAPPORTS EN FRANCE

Né à Saint-Malo le 28 septembre 4698, Maupertuis, mousquetaire dans sa jeunesse, puis capitaine de dragons, quitta de bonne heure, à l'instigation de Fréret, le service militaire pour le commerce des sciences et des lettres. A vingt-cinq ans à peine, il était membre de l'Académie des sciences. Dans cette compagnie, il fut le premier à faire prévaloir contre Gassini et Fontenelle, derniers défenseurs de la physique de Descartes, les théories de Newton. Dans un voyage qu'il fit alors en Angleterre, il reçut sa récompense, et fut associé à la Société royale de Londres. De là il alla à Bàle, où il se lia avec les Bernouilli, chez qui il devait mourir. Revenu en France, it reprit sa propagande newtonienne. Les cartésiens jetèrent les hauts cris. La lutte était partout, dans les Parlements comme dans les Académies, lorsque le pacifique cardinal de Fleury crut prudent de la transporter, en quelque sorte, aux extrémités du monde. D s'agissait de vérifier une des idées les plus hardies du système newtonien, l'aplatissement du globe terrestre aux pôles. Pendant que La Gondamine se rendait au Pérou, Maupertuis, accompagné de Clairault, de Camus, de le Monnier et de l'abbé Outhier, partait pour la Laponie (1736). Après seize mois de fatigues et d'aventures, d'expériences et de calculs, les commissaires revenaient à Paris et proclamaient la justesse de la conjecture de Newton. Dans ces opérations et ces découvertes, Maupertuis, dit-on, n'avait pas eu la plus grande part, mais il eut le talent d'accaparer toute la gloire. C'est lui qui rendit

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compte à l'Académie, dans un mémoire habile et piquant, du voyage scientifique, et l'historien de l'expédition en fut aux yeux de tous le héros. Doué d'un esprit vif et original, fort répandu dans le monde et chez les ministres, il ne négligea rien pour cultiver sa faveur. 11 se montrait accompagné de deux Laponnes, qu'il avait amenées et qu'il célébrait en méchants vers. Au Palais-Royal, dans tous les lieux publics , on ne le voyait plus qu'habillé à la laponne, qu'enveloppé de fourrures, dont il se drapait comme d'un manteau triomphal. Il devint l'homme k la mode, l'objet de l'engoûment public, l'idole de la popularité. Malgré l'irrégularité de ses traits, « sa perruque ronde et courte, composée de cheveux roux et de crins poudrés en jaune (1), » le peu de soin qu'il prenait de sa personne, il réussit principalement auprès des femmes, dont chacune voulait avoir son géomètre, et il sut s'imposer comme tel à plusieurs des plus belles et des mieux titrées.

Mais sa vogue passa, comme toute vogue ; et pendant que le public se lassait d'entendre parler de Laponie, le voyageur s'irritait de ne plus s'entendre appeler grand homme. C'est alors que, dégoûté de Paris et de la France, il reçut l'offre que lui laisait Frédéric de venir à Berlin pour l'aider à réorganiser son Académie. U accepta avec empressement, et se rendit en Allemagne (1740). Frédéric était alors en guerre avec l'Autriche. L'ancien mousquetaire, l'ancien dragon voulut reparaître sur un champ de bataille ; mais, fait prisonnier à Molwitz, il fut emmené à Vienne, où on le traita avec honneur. Rendu à la liberté, il vint à Paris, pour s'y faire recevoir à l'Académie française (1743). Il retourna ensuite en Allemagne, et se fixa à Berlin (1745). Pour se l'attacher davantage, Frédéric lui fit épouser une noble Poméranienne, lui accorda de riches pensions, et lui remit, avec le titre de président perpétuel, la direction absolue de l'Académie fondée par Leibnitz et récemment rétablie. Par ses sages règlements, par sa vive impulsion, Maupertuis se montra digne de la confiance du roi ; mais il abusa on peu de son crédit et de sa position pour dominer ses con-

(1) Colttnj, p. 36.

frères. Ce n'est pas lui qui aurait répondu avec Fontanelle, pressé par le Régent d'accepter la présidence perpétuelle de l'Académie des sciences : « Ah I ne m'ôtez par la douceur de vivre avec mes égaux 1 > D'égaux» il n'en pouvait souffrir, et il fallait que tout le monde pliât sous sa supériorité. Il se vantait sans cesse de ses relations avec tous les savants de France et d'Angleterre ; il reprenait l'éternel récit du voyage au pôle, répétant en mille variantes : « J'ai vu des Lapons ...j'ai mesuré moi-même une Laponne, » et il condamnait ses confrères à des applaudissements sans fin. Le moindre titre qu'il daignât accepter était celui d'illustre président ; le moindre éloge, celui de second Uiàntiz, de second fondateur de la Rome académique. Il n'était pleinement satisfait qu'en entendant dire de lui : t il raisonne en philosophe, il invente en géomètre, il parle en orateur. » Frédéric lui-même se prêtait à ce jeu, et, enchanté de la bonne direction donnée à son Académie, il se contentait de rire quelquefois de tout ce que les lapons avaient appris à son président.

Mais, un jour, arrive à Berlin le trouble-fête, Voltaire; et, si nous avons insisté sur les petits ridicules de Maupertuis, si même nous en avons fait quelque peu la charge, c'est pour mieux faire deviner quel flanc cet homme, bien qu'honnête et savant, va prêter au grand moqueur.

Voltaire et lui se connaissaient depuis 1732, et leurs relations avaient été pendant longtemps celles de disciple à maître. C'est à un maître que Voltaire, le 90 octobre de cette année, proposait ses doutes newtoniens ; et, ses doutes éclaircis, il écrivait à Maupertuis : « Me voici newtonien de votre façon ; je suis votre prosélyte, et fais ma profession de toi entre vos mains.... Votre première lettre m'a baptisé dans la religion newtonienne; votre seconde m'a donné la confirmation. » Et il recommandait à Maupertuis de brûler ses objections, qui auraient sans doute mis trop à nu son ignorance de néophyte (1). Peu après, il soumit au même juge ses Lettres anglaim, dont Maupertuis, par ses corrections, assura le succès.

(1) A Maupertuis, 3 et 8 novembre 1732.

Leur correspondance continua sur ce ton en 1733 et 4734, bienveillante d'une part, pleine de l'autre de protestations d'une reconnaissance, d'une admiration et d'une amitié éternelles (1). Elle se ralentit ensuite, parce que les relations entre les deux correspondants devinrent plus directes et plus personnelles, soit à Paris, soit à Cirey, Mais Voltaire ne manquait aucune occasion de féliciter Maupertuis de ces mêmes travaux (2), qu'il devait plus tard tourner en ridicule. Nul ne parla avec plus d'enthousiasme de ce voyage au pôle dont il affectera ensuite de ne voir que le côté bouffon, c'est-à-dire l'enlèvement des deux Laponnes. Il le célébra en vers et en prose . Discours en vers, épttre, ode, toutes les formes de sa muse, rien ne fut épargné pour chanter la gloire des « Argonautes nouveaux (3). » Et quand Maupertuis, passé dieu, se lit peindre en sorte de Jupiter aplatissant un globe, il écrivit au bas du portrait:

Son sort est de fixer la figure du monde, De hil plaire et de l'éclairer (4).

Il lui fit fête à Cirey, en 1738, parce que le physicien novice avait encore besoin de lui pour ses Éléments de philosophie newtonienne, et c*est lui que le poursuivant des concours académiques chargea de ses commissions pour l'Académie des Sciences, l'assurant toujours de sentiments auxquels il ne devait renoncer qu'avec la vie (5). En 1740, il y eut un peu de refroidissement à l'occasion de Kœnig, que Maupertuis avait connu à fi&le, et donné à madame du Ch&telet pour maître de mathématiques : Maupertuis prenait alors le parti de Kœnig, leibnizien entêté dont Voltaire se moquait, et dont il traitait la conduite à l'égard de la marquise de malhonnête et d'indigne (6). Mais l'amitié et l'admiration reprirent bientôt le dessus, et ils se quit-

(1) A Maupertuis, octobre 1734. — (2) A Maupertuis, janvier et 25 juin 1738. — (3) Épitres à Algarotti et à madame du Ghâtelet; Œuvres, t. XIII, pp. 117 et 94; — 4» Discours sur l'homme, t. XII, pp. 72 et 78 ; — Ode; t XII, p. 130; — Russe à Paris, t. XIV, p. 180; — Micromégas, t. XXXIII, p. 182.— (4) Œuvres, t. XIV, p. 383. —(5) A Maupertuis, 25 mai, 15 et 25 juin 1738. — (6) A Helvé- Uos, 24 janvier; à Maupertuis, 9 août 1740.

tèrent dans les meilleurs termes, en 1740, après leur entrevue au château de Meuse, près de Glèves : « Quand nous partîmes tous deux de Clèves , écrivait quelques jours après Voltaire à Maupertuis, et que vous prîtes à droite, et moi à gauche, je crus être au jugement dernier, où le bon Dieu sépare ses élus des damnés. Divus Fédérions vous dit : Asseyez-vous à ma droite, dans le paradis de Berlin, et à moi : Allez, maudit, en Hollande (1). »

Us devaient se retrouver dans ce paradis, dont ils firent un enfer. Mais, pour qu'il y eût enfer, il fallait que leur séjour à tous deux y eût l'éternité que comporte la vie humaine, c'està-dire la perpétuité. Voltaire n'ayant fait qu'y passer en 1741 et 1743, leur paix céleste ne fut pas trop troublée; et, toutefois, Voltaire pouvait déjà écrire à Maupertuis, le 28 mai 1741 : « Je ne vous cacherai pas qu'on m'a mandé que vous vous étiez plaint à Berlin d'expressions dont je m'étais servi en parlant de vous. Je ne me souviens pas d'en avoir jamais employé d'autres que celles de digne appui de Newton, de mon maître dans l'art de penser; » et, le premier juillet suivant, il revint sur ces rapports, et protesta encore de ses bons sentiments. Au deuxième voyage, en 1743,tout parait s'être bien passé entre eux; car, le 16 octobre, sur le point de rentrer à Paris, Voltaire écrivait : « Je serai très-malheureux si je ne vois pas l'unique Maupertuis, que j'admire et que j'aime pour toute ma vie. »

Ils se virent à Paris en 1745. Le 1" mai de l'année suivante, Voltaire annonça à Maupertuis ses honneurs de Cour et son élection à l'Académie ; le 3 juillet, il lui raconta la séance de réception, et la radiation qu'on lui avait imposée, disait-il, du petit article sur Platon et Denis ; radiation volontaire et préméditée, a prétendu Maupertuis, qui en voulut à Voltaire d'avoir omis son nom parmi les illustres vivants : première cause de leur •querelle.

(1) A Maupertuis, 18 septembre 1740.

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