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De son côté, Voltaire, dont la pension l'emportait de deux mille écus sur celle de Maupertuis, et ne le cédait qu'à celle de deux danseuses, convoitait encore sa place. Il avait essayé d'élever autel contre autel, et avait soumis à Frédéric le projet d'une Académie des Beaux- Arts, dont il aurait eu la présidence. Ayant échoué, il ne pouvait plus présider les savants de Berlin qu'en supplantant Maupertuis. Les circonstances lui paraissaient favorables. Maupertuis était alors fort malade; s'il venait à mourir, la chose allait d'elle-même, et Voltaire lui succédait nécessairement; s'il revenait à la vie, il serait obligé d'aller se rétablir en France, et Voltaire se proposait de le couvrir d'assez de ridicule pour rendre impossible son retour à Berlin et la reprise de sa présidence (4 ).
Tout éclata à propos d'une nouvelle découverte que Mau«* pertuis croyait avoir faite : la loi de la moindre action, fondamentale, suivant lui, en mathématiques, en physique et en philosophie. Or, le suisse Kœnig, l'ancien ami de Cirey, alors professeur et bibliothécaire à La Haye, et correspondant de l'Académie de Berlin, prétendit lui ravir sa gloire d'inventeur. Esprit ardent et séditieux, accusé de complicité avec le capitaine Henzi, décapité à Berne pour crime de haute trahison, Kœnig s'était réfugié en Hollande, d'où il vint, en 17î$0, à Berlin, pour voir, disait-il, Maupertuis seul, et il s'y brouilla avec Maupertuis et Euler, tous deux anti-leibniziens. En 1751, il envoya aux Actes des savants de Leipsik une dissertation, dans laquelle il prétendait que la loi de la moindre action ou de L'£pargne n'avait de fondement ni dans l'expérience ni dans la raison, et que, d'ailleurs, elle se trouvait depuis longtemps formulée dans une lettre de Leibniz, dont il citait un fragment. A la lecture de ce passage, Maupertuis et Euler furent fort étonnés, Leibniz ayant toujours professé une doctrine contraire; et Maupertuis écrivit à Kœnig pour lui demander où il avait pris cette lettre inconnue. Kœnig répondit qu'elle était manuscrite ; qu'il n'en avait qu'une copie, qu'il transcrivait entière cette fois, mais avec des variantes suspectes, et il
(i) Vie de JféttjMrttfM, p. 169 $ Ffédéri© à sa soeur dé Baireuth,
VOLTAIRE ET MÀUPERTUIS 87
renvoyait pour l'original aux papiers d'un mort, du capitaine Henii. Par le marquis de Paulmy, notre ambassadeur et membre de l'Académie de Berlin, à la requête de Frédéric luimême, Maupertuis fit faire à Berne des recherches qui n'aboutirent pas.
Dans le débat avec Kœnig , il y avait deux questions, l'une de science , l'autre de propriété. La dernière semblait pouvoir être résolue sans rien coûter à l'honneur de Maupertuis, car Kœnig n'avait pas dit que le président eût pillé sa prétendue découverte dans une lettre de Leibniz qu'il ignorait peut-être , et il était permis de conclure que le premier et le second fondateur de l'Académie de Berlin avaient deviné la même loi : nouveau prétexte pour les associer, comme on était accoutumé à le faire, dans la même gloire. Mais Maupertuis ne se contenta pas d'un tel partage, si honorable qu'il fût pour lui; et, laissant de côté la question scientifique, il voulut se réserver le mérite exclusif de Finvention. H faut bien rappeler, pour expliquer sa conduite, qu'il était allé à B&le, et qu'il pouvait être, par conséquent, accusé d'y avoir vu la lettre de Leibniz, si vraiment elle existait.
Après un arrêté de l'Académie, rendu sur son rapport, Kœnig fat donc invité par le secrétaire Pormey à indiquer ou à produire l'original. Après un long délai et une nouvelle requête, Kœnig écrivit à Maupertuis, le 10 décembre 1751, du ton le plus humble, lui laissant l'initiative de la découverte, mais ne disant pas un mot de la lettre. A une troisième requête, il s'emporta contre Maupertuis, et répondit enfin (février 1752) qu'il n'avait pas l'original, qu'il n'accusait pas le président de plagiat, et qu'il s'offrait à discuter sa loi . Maupertuis ne voulut pas accepter le débat sur ce terrain, et il le concentra dans l'unique point de priorité. Le 13 avril 1752, Euler, qui faisait cause commune avec lui, lut un rapport à l'Académie, à qui il persuada que l'honneur du corps était intéressé dans l'honneur de son chef. Il discuta ensuite le fragment cité par Kœnig, et le taxa nonseulement de suspect, mais de forgé, « ou pour faire tort à M. de Maupertuis, ou pour exagérer, par une fraude pieuse, les louanges de Leibniz. » Cette conclusion tut adoptée par l'Aca-
demie, qui, sous le couvert d'une transparente préteraission, déclara de plus Kœnig presque faussaire. Kœnig répondit, le 18 juin , par le renvoi de son diplôme d'associé , ce qui n'empêcha pas l'Académie de lui faire l'outrage de rayer son nom du tableau des académiciens. Les gazettes germaniques prirent sa défense. Excité par ses amis, il fit son App$l au public, suivi bientôt d'une Dèfetise, double apologie dans laquelle il prenait l'offensive contre Maupertuis et Euler. Maupertuis s'en plaignit à La Haye, et supplia, dit-on (1), la princesse d'Orange d'imposer silence à Kœnig, et même de lui ôter sa place ; mais il prouva parses lettres mêmes qu'il n'avait voulu lui faire inte r dire que les personnalités, et non la critique de son principe-