ENTRÉE DE VOLTAIRE ET DE FRÉDÉRIC DANS LA QUERELLE
AKAKIA
C'est alors que Voltaire, qui suivait le débat d'un œil content et avide, guettant le moment favorable pour y entrer de sa personne, s'y jeta avec toute son ignorance de la question, mais avec tout son esprit , toute sa haine , tout son besoin de vengeance. Non qu'il se souciât de Kœnig, qu'il détestait comme homme et comme philosophe, comme fou, comme enragé (2) et comme leibnizien; mais il détestait bien davantage Maupertuis, et Kœnig ne le gênait pas. Il commença par passer en revue, dans un article de la Bibliothèque raisonnée (3), journal de Hollande, les œuvres de Maupertuis qui venaient d'être publiées à Dresde. Il se moqua de la démonstration de Dieu par A f B divisé par Z, que Maupertuis voulait substituer à toutes les autres,
(f ) Kœnig, dans son Appel, et Voltaire, Comm.hisL; Œuvres, t. XLVIII, p. 353. — (2) Lettre manuscrite de Voltaire à Maupertuia, citée par la Beatunelle, lettre II, p. 21 . — Voltaire ne l'appelle pas moins « sou ami » et son « ami intime » dans ses Mémoires, Œuvres, t. XL, p. 90, et dans son Commentaire historique, Œuvres, t. XLVIII, p. 353. — (3) Mois de juillet, août et septembre 1752. — Œuvre* d$ VoHaire9\. XXXIX, p. 438.
de sa loi de la moindre action , de l'attraction plus que bizarre par laquelle il expliquait la formation de l'homme dans le sein de sa mère , du voyage en Laponie , de la ville latine , de l'enduit de poix résine, de la dissection des têtes de géants, du trou creusé jusqu'au centre de la terre, de la prédiction de l'avenir en exaltant son âme, etc.; en un mot, de toutes les idées au moins singulières que Maupertuis avait mêlées à des idées saines dans ses divers ouvrages. Il félicita Kœnig de son Appel, l'excita contre Maupertuis, et l'encouragea dans la lutte (1). Mais il intervint de sa personne sur le champ de bataille , avec son artillerie légère de sarcasmes, meilleure à Kœnig et plus redoutable à Maupertuis que tous les arguments scientifiques. Sans parler d'une foule de brochures réunies ensuite dans l'Histoire du docteur Akab'a, il écrivit, en date du 18 septembre 1752, sa Réponte d'un Académicien de Berlin à un Académicien de Parie, tout à l'avantage de Kœnig. Mais Maupertuis avait trouvé un vengeur anonyme dans l'auteur de la Lettre au Public, où Kœnig était fort malmené, et, avec Kœnig, ses partisans, Voltaire en particulier, traités tous d'envieux, de sots et de malhonnêtes gens. Voltaire répondit dans les journaux d'Allemagne, avec une grande supériorité d'esprit, et il chantait déjà sa victoire sur l'anonyme, lorsque la Lettre au Public fut réimprimée à Berlin, avec l'aigle de Prusse, une couronne, un sceptre, au-devant du titre, en un mot, avec tous les équivalents de la signature royale. Voltaire , qui n'avait pas reconnu l'ongle du lion, qu'il était pourtant chargé de rogner ou de polir, apprit trop tard qu'il venait de c tirer sur les plaisirs du roi. » Outre le devoir de défendre le président de son Académie, Gésar-Cotin avait obéi à sa démangeaison d'écrire, et il avait fait de la prose pour Maupertuis, comme il avait fait des vers pour d'Arnaud, pour le plaisir d'en faire. Il avait cédé surtout au plaisir de mortifier son pédagogue, sans que celui-ci osât lui répondre, t C'était être bien auteur (2) ! »
Mais Voltaire n'était pas moins auteur que Frédéric, et, après
(!) A Kœnig, 47 novembre 4752,et 42 mare 4753. — (2) A madame Déni*», 45 octobre 4752.
avoir frappé un masque, il voulut se donner la consolation de combattre le roi à visière abaissée, et il fit YAkakia. Le difficile était, non pas de composer ce libelle, mais de l'imprimer. Informé de l'existence du libelle, dont Voltaire avait fait sans doute quelques lectures, Frédéric avait mandé tous les imprimeurs de Berlin, et leur avait fait défense de rien imprimer sans une permission et une attache écrites de sa main. En effet, le premier imprimeur auquel Voltaire proposa son manuscrit, refusa de le prendre avant qu'il fût revêtu de la signature royale. Cette signature, il fallait donc la surprendre.
Formey venait de fournir, pour la Nouvelle bibliothèque germanique, un extrait des opuscules de Zimmermann, théologien de Zurich. Il avait choisi une dissertation sur l'incrédulité, dans laquelle il avait introduit une sortie contre les incrédules, où il y avait plus du sien que de son auteur. Au souper du roi, qui était alors un vrai festin de Damoclès, Voltaire, d'accord avec d'Argens, parla de cet extrait à voix basse, de manière à exciter la curiosité de Frédéric. Interrogé, Voltaire répondit : t n s'agit, Sire, de la manière dont on nous traite, sans que votre Majesté elle-même soit épargnée. » Et il récita le passage le plus blessant de l'Extrait de Formey (1). Profitant de l'indignation de Frédéric : t Sire, lui dit-il, je me charge de punir l'insolent, si vous voulez me donner un privilège. » Le privilège accordé, il écrit et imprime sa Défense de milord Bolingbroke (2).
Cette défense n'était pas un but; ce n'était qu'un moyen. Que voulait Voltaire? Venger le déisme? punir Formey de son attachement à Maupertuis? Un peu; mais bien plus arracher un privilège à l'aide duquel il pût imprimer Akakia à Potsdam même. En effet, il livre à l'imprimeur le manuscrit de sa Défense, revêtu du visa royal ; le lui redemande, après quelques feuilles, sous prétexte d'addition d'un chapitre; lui passe Akakia, et, Akakia achevé, lui rend le reste du premier manuscrit ; fait brocher séparément les deux libelles, et les répand l'un et l'autre (3).
(1) Œuvres de Voltaire, U XXXIX, p. 461. — (2) Œuvret, t. XXXIX, p. 454.— (3) Formey, Souvenirs d'un citoyen, t. I, pp. 265 et suir. — Longchamp. dam
VOLTAIRE ET MAUPERTU1S 91
On exemplaire à'Akakia arrive à Frédéric, (pli charge Fédersdorff d'éclaircir l'affaire. L'imprimeur déclare par écrit que c'est Francherille, ami et agent de Voltaire, qui lui en a commandé l'impression. Muni de cette pièce, Fédersdorff va chez Voltaire, et lui demande, au nom du roi, la remise de l'édi- . tion. Voltaire nie tout. Francheville, interrogé à son tour, signe sous serment la déclaration de l'imprimeur. C'est alors que Frédéric écrit à Voltaire ce billet, copié servilement par Beuchot, ainsi que la réponse de Voltaire, sur les originaux de la Bibliothèque du roi : « Votre effronterie m'étonne après ce que vous venez de faire, et qui est clair comme le jour. Vous persistez au lieu de vous avouer coupable. Ne vous imaginez pas que vous ferez croire que le noir est blanc : quand on ne voit pas, c'est qu'on ne veut pas tout voir; mais si vous poussez l'affaire à bout, je ferai tout imprimer, et l'on verra que si vos ouvrages méritent qu'on vous élève des statues, votre conduite vous mériterait des chaînes. L'éditeur est interrogé, il a tout déclaré. »
« Ah! mon Dieu, Sire, répondit Voltaire, dans l'état où je suis! je vous jure encore sur ma vie, à laquelle je renonce sans peine, que c'est une calomnie affreuse. Je vous conjure de faire confronter tous mes gerts. Quoi! vous me jugeriez sans entendre ! Je demande justice et la mort ! »
Fédersdorff retourne chez Voltaire, qui nie encore; mais, à la vue de la déposition de Francheville, il tourne la chose en plaisanterie. Menacé de châtiment, et « d'une amende qui le réduirait à l'aumône (1), » il pâlit et avoue enfin. Il livre l'édition, qui est brûlée sous ses yeux dans la chambre du roi. En même temps, Frédéric l'écrase de sa colère, et lui fait écrire en sa présence aux libraires de Hollande de supprimer l'édition qu'ils préparaient, et la promesse signée de ne jamais rien écrire contre la France et son ministère, ni contre Maupertuis (2).
Mémoires, 1 II, p. 311, dit à tort que c'est le petit roman de Micromégat, et non la Défente, qui servit d'instrument à la fraude. — (1) D'Alembert à madame du Defland, 17 janvier 1753. — Suivant d'Alembert, Frédéric aurait dit à Voltaire t « Je ne vous chasse point, parce que Je vous ai appelé; Je ne vous ôte point votre pension, parce que je vous l'ai donnée; mais je vous défends de paraître Jamais devant moi. » — (2) Tel est le récit, très-vraisemblable et très-conforme aux
Cependant YAkakia arrivait de Leyde, où Luzac, à qui Voltaire l'avait encore adressé, en avait fait une copieuse édition. Formey en reçut le premier exemplaire, qu'il cacha, liais la poste suivante en apporta d'autres, en petit nombre, qui se vendirent fort cher. Le roi eut le sien, le lut, et le Jupiter prussien ne se laissa pas désarmer par le rire désopilant et contagieux qui émane de ce pamphlet.
Le bon Docteur Akakia, médecin dupape, défère la personne et les écrits de Maupertuis à la sainte inquisition, qui en fait une condamnation théologique, pendant que les professeurs du collège de la Sapience soumettent à un examen scientifique et con-
pièces, de La Beauraelle, dans sa Vie de Maupertuis, pp. 14 1 -lie.— On voit combien est fausse la scène de YAkakia sauvé des flammes par Frédéric, scène renouvelée delà Henriade (Duvernet, p. 198 ou 183); combien est faux encore ce que raconte Tbiebault (Souvenirs de vingt ans, U V, p. 262), que YAkakia n'aurait été brûlé dans la chambre du roi qu'après une lecture préalable, interrompue par des rires et des applaudissements, et par ces exclamations du roi, à chaque feuillet Jeté an feu : « 0 Vulcain, dieu cruel et vorace, on ne fit jamais un plus grand sacrifice! » Comédie très-plaisante, il est vrai, mais incompatible avec le billet royal transcrit tout à l'heure. On y représente Frédéric et Voltaire comme deux complices, ligués contre Maupertuis; et Voltaire lui-même, ne se doutant pas que toutes les pièces arriveraient à la postérité, a dit dans ses Mémoires {Œuvres, t XL, p. 91) : c II protégeait Maupertuis, et se moquait de lui plus que personne. Il se mit à écrire contre lui , et m'envoya son manuscrit dans ma chambre par un des ministres de ses plaisirs secrets, nommé Marvits ; il tourna beaucoup en ridicule le trou au centre de la terre , sa méthode de guérir avec un enduit de poix résine, le voyage au pôle austral, la ville latine, et la lâcheté de son Académie, qui avait souffert la tyrannie exercée sur le pauvre Kœnig. Mais comme sa devise était : Point de bruit, si je ne le fais, il fit brûler tout ce qu'on avait écrit sur cette matière, excepté son ouvrage. » L'histoire du page est racontée bien autrement par Thiébault (Op. cit.; t V, p. 267), qui dit la tenir d'un témoin de la scène. Ce n'est pas un écrit contre Maupertuis que Marvits aurait été chargé de porter à Voltaire, mais ce billet du roi : • Vous avex le cœur cent fois plus affreux encore que votre esprit n'est beau. » Sur quoi Voltaire vociféra des injures , marchant à grands pas dans sa chambre, et effrayant le page de sa fureur. « Monsieur, se hasarda à dire le page , songez donc qu'il est roi, que vous êtes chex loi, et que moi, qui vous entends, je suis à son service. » Voltaire alors , prenant le page par le bras : « Eh bien , dit-il , c'est vous que je prends pour juge entre lui «t moi. Cherchez , et dites quel tort j'ai envers lui. Je n'en ai qu'un seul, irréparable celui-là, c'est de lui avoir appris à faire les vers mieux que moi. Allez, et portez-lui cette réponse. » Le page remonte chez le roi, qui se promenait d'impatience dans son cabinet : « Eh bien, qu'a-t-il dit? » Le page hésite d'abord, et raconte toute la scène. Au récit de la première partie, Frédéric murmure, s'irrite, et sa colère va faire explosion, lorsqu'il entend les derniers mots de Voltaire; il part alors d'un éclat de rire, et s'écrie : c C'est un fou ! »
damnent également le « natif de saint-Malo. » Les professeurs concluent : « Nous prions M. le docteur Akakia de lui prescrire des tisanes rafraîchissantes; nous l'exhortons à étudier dans quelque université, et à y être modeste. » Et comme le « natif de Saint-Malo » a fait brûler l'ordonnance et persiste dans sa folie, le bon docteur imagine, avec quelques-uns de ses confrères, « d'adoucir l'ftcreté des humeurs en réconciliant le président avec le docteur Helvétius, qui lui avait tant déplu en lui montrant sa mesure. » De là un Traité de paix, qui est le plus plaisant résumé de toutes les singularités de Maupertuis. Naturellement, Maupertuis refuse de signer, et, dans un redoublement de philoUmie et de philo cratie, « il s'emporte contre son bon médecin Akakia, qui était alors malade dans la cité de Leipsick, en Germanie (1). »
Bientôt nous les y verrons aux prises. En attendant, pour ne pas laisser tout l'avantage à Voltaire, remarquons bien que si ki personne et les œuvres de Maupertuis prêtaient à la plaisanterie, elles avaient leur côté très-sérieux et très-estimable. Il est vrai : son traité Du Bonheur est la chose la plus maussade du monde , c'est à en dégoûter et à faire souhaiter d'être malheureux; sa Vénus physique, indépendamment de ses bizarreries, est de la science écrite en style du Temple de Gnide. Que dire de son trou à creuser jusqu'au noyau de la terre, ce qui exigerait une excavation aussi large que la moitié de l'Europe? de son moyen de prolonger la vie jusqu'à huit ou neuf cents ans, se bouchant, avec de la poix, les pores et les conduits de la respiration ? de son projet de disséquer le cerveau des Patagons ou des criminels vivants, pour prendre sur le fait la nature de l'&me, et de tant d'autres excentricités répandues principalement dans ses Lettres philosophiques? Mais, à côté de ces choses bizarres, seules mises en vue par le malin Voltaire, ily a mille idées justes ou ingénieuses. Il est vrai encore : Maupertuis savait de la géométrie, de l'astronomie, sans être précisément astronome ni géomètre ; il était propre à tout sans exceller en rien ; mais ce n'était pas moins un homme très-distingué, et
(V Œuvre* de V6Ua\r$t U XXXIX, pp. 472 et troiv.
qui rendit à Berlin de vrais services, justement appréciés de Frédéric. Ajoutons à sa louange qu'à Berlin, dans cette métropole de l'athéisme et du matérialisme, il professa toujours l'existence de Dieu et la spiritualité de l'âme; que, toute sa vie, il conserva le respect des choses religieuses, et qu'il mourut en chrétien, — c entre deux capucins, » a dit Voltaire, cruel pour lui jusqu'au tombeau et au-delà ; mais mieux valait cela que mourir, comme Voltaire, en enragé !
Frédéric voulut punir Voltaire de sa désobéissance et ftdre justice de son pamphlet, et, le 24 décembre 1752, il fit brûler Akakia sur la Place des gendarmes, vis-à-vis la maison de Francheville. Voltaire, qui était venu de Potsdam à Berlin pour les fêtes, fut témoin d'un auto -da-fé d'autant plus outrageant, que c'était chose inouïe sur ce théâtre de tant de licences imprimées. Coilini aperçut le premier la flamme, et alla l'avertir. « Ah I répondit Voltaire, je parie que c'est mon docteur qu'on brûle ! » Arrivent d'Argens et l'abbé de Prades, envoyés peutêtre en espions par le roi, et la colère du brûlé tourne soudain en plaisanterie. De la fenêtre où il est accoudé, Voltaire s'écrie : « Ah ! voyez l'esprit de Maupertuis, qui s'en va tout entier en fumée ! oh ! quelle fumée noire et épaisse ! Mais quelle peine perdue ! Et ces pauvres petits déserteurs qui courent la poste et se sauvent en Hollande (1)! » En effet, il avait déjà envoyé en Hollande, malgré la promesse contraire faite au roi, toutes ses atires, dont l'Europe fut bientôt inondée.
LA QUERELLE TOURNE CONTRE VOtTAlRS — SA LÉSÎNK
H ne rit pas longtemps, car la chose devint bientôt menaçante pour lui. Sa disgrâce, éclatante comme la flamme du bûcher d'A kaki a, avait mis en liberté les langues de tous ses ennemis, c'est-à-dire de presque tout le monde à Berlin, et cha-
(1) Coilini, p. 45; Thiébault, t. V, p. 264.
cun se soulageait en répétant toutes celles de ses paroles insolentes qui le pouvaient compromettre davantage auprès de Frédéric, t La charge d'athée du roi est vacante1, » avait-il dit à la mort de La Métrie. Frédéric avait été peu touché de ce mot, mais il fut plus sensible à celui-ci : t Cet homme-là, c'est César et l'abbé Cotin. » Toucher à ses vers, c'était le toucher à son plus sensible. Aussi, quel dut être son dépit, lorsqu'on vint lui raconter cette anecdote : un jour que Voltaire était occupé avec le général Manstein à mettre en français les Mémoires sur la Russie de cet officier, on lui apporta une pièce de vers de la façon du roi à examiner: « Mon ami, dit-il alors à Manstein, à une autre fois. Voilà le roi qui m'envoie son linge sale à blanchir ; je blanchirai le vôtre ensuite. » Et combien de mots de môme nature furent colportés à la cour! Celui-ci, par exemple, à quelqu'un qui lui parlait du roi : « Le roi ! dites le maréchal-deslogis! » Et sur l'adresse d'une lettre qui lui était adressée « au château, » il avait récrit, disait-on, après rature : « Au corps de garde (1). »
Pour le rendre indigne de pitié et tout à fait méprisable, on rappelait alors tous ses traits de lésine, et même d'escroquerie. On racontait qu'étant arrivé un jour de Potsdam avec le roi, et ayant été invité à souper chez la reine-mère , il s'était tiré de la plus singulière façon d'un embarras de costume. C'était pendant un deuil de cour, et il n'avait pas d'habits noirs à Berlin. Son embarras était d'autant plus grand, que la reine-mère était sévère observatrice de l'étiquette. Son domestique lui dit alors qu'il connaissait un honnête négociant, du nom de Fromery, qui, comme tout bon réformé, avait un habit noir pour aller à la communion, et se ferait plaisir et honneur de le prêter à un si grand homme. L'habit arrive : il était bien pour la longueur, mais ridiculement ample pour le squelette de Voltaire. Ce ne fut pas une affaire. L'habit est porté chez un tailleur, qui, au lieu de rentrer simplement les coutures, coupe l'étoffe et retranche tout le superflu. Désor-
(i) Voltaire, Mémoires; Œuvres, t. XL, p. 89;— Commentaire historique; Œuvres, t. XLVIII,p. 353. — Thiébault, t. V, pp. 265, 266.
mais , l'habit va à merveille , Voltaire s'en drape au souper, et le renvoie le lendemain à Fromery avec force remerciements. Quelques jours après, le marchand veut passer son habit pour un acte de religion, et n'y peut entrer. ïl a le bon sens de rire de l'aventure, et le bon goût ne s'en pas plaindre. Bien plus, en bon bourgeois, il transforme son habit en sorte de relique, qu'il montrait encore, vingt ans après, aux fanatiques voltairiens. Voltaire, ajoute Thiébault, le narrateur le plus explicite de l'anecdote, ignorait la faute du tailleur, et n'eut, par conséquent, aucune part au léger tort fait à Fromery (1). On peut en croire Thiébault sur cette circonstance atténuante, bien que Formey, qui lui aussi a parlé de l'habit, n'en dise mot (2).
On en racontait bien d'autres. Au temps de sa plus grande faveur , alors que princes , maréchaux , ministres d'Etat , ministres étrangers , seigneurs du plus haut rang , lui faisaient la cour comme au roi, et étaient reçus avec une hauteur plus dédaigneuse, un grand prince avait la complaisance de jouer aux échecs avec lui, et de lui laisser gagner les pistoles des enjeux. Mais quelquefois la pistole disparaissait avant la fin de la partie; on la cherchait et on ne la trouvait point (3).
Outre la pension, le cordon et la clef, Voltaire avait droit, chaque jour, à une table décente de six couverts, servie des cuisines royales. Or, il avait la malice d'inviter huit ou dix convives : il y avait de quoi manger, mais les gens de l'office n'ayant pas été prévenus, il manquait toujours quelque chose en menus articles, comme café, sucre et liqueurs, et Voltaire de s'égayer alors, par des railleries et des épigrammes, sur l'humeur parcimonieuse de son hôte royal : « La peau du lion, disait-il, laisse échapper les aiguillettes du pourpoint d'Harpagon. »
Ce pourpoint paraissait bien davantage sous le manteau du po^te; et peut-être ses invitations de surcroît n'avaient-elles
(1) Thiébault, ourrtge cité, t. V, p. 282.— (2) Souvenin d'un citoyen, t. ?, p. 236. — (3) Souvenirs d'un citoyen, t. T, p. 235.
V0LTA1BE ET MAUPERTU1S 97
d'autre but que d'arracher à l'économie de Frédéric uu surcroît de sucre et de café. Tout avait été réglé pour la dépense de Voltaire. D avait droit à deux bougies par jour, et par mois, à tant de livres de sucre, café, thé et chocolat. Or, ces denrées lui étaient quelquefois remises avariées ou insuffisantes. Soupçonnant une origine royale à cette fraude sur la quantité et la qualité, il s'en plaignit non plus à YAlliotus de Potsdam, mais à Frédéric en personne. « Ce que vous me dites, répondit l'Harpagon-roi, me fait une peine infinie. Un homme comme vous, ainsi traité chez moi, malgré mon amitié éclatante ! En vérité, cela est affreux! Mais voilà les hommes : tous des canailles ! Je vous remercie de m'en avoir parlé ; je vais donner des ordres si positifs que ce scandale cessera. » Le scandale continua, et Voltaire, de plus en plus indigné, renou vêla ses plaintes : « Il est affreux, répliqua Frédéric, d'êtresi mal obéi ; mais , après les ordres que j'ai donnés , que puis-je davantage? Je ne ferai pas pendre ces canailles-là pour un morceau de sucre ou pour une pincée de mauvais thé; ils le savent et se moquent de moi. Ce qui me fait le plus de peine, c'est de voir M. de Voltaire distrait de ses idées sublimes par de semblables misères. Ah ! n'employons pas à ces bagatelles les moments que nous devons aux muses et à l'amitié! Allons, mon cher ami, vous pouvez vous passer de ces petites fournitures, qui vous occasionnent des soucis indignes de vous : eh bien, n'en parlons plus ; je vais ordonner qu'on les supprime. » — « Ah! se dit Voltaire, blessé de la suppression dans sa cupidité et de l'ironie royale dans son amourpropre, c'est donc ici sauve ou gagne qui peut! En ce cas, sauvons et gagnons ce que nous pourrons! Le pire, en ces rencontres, est d'être dupe :
Car, dans le cas d'être dope ou fripon, Tout bien pesé, c'est fripon qu'il faut être. »
(Test alors qu'il fit revendre en paquets les douze livres de bougies qu'on lui donnait par mois. Ne voulant rien retrancher à ce commerce pour son usage, il avait toujours dix pré-
textes, tous les soirs, d'aller dans son appartemont; et, chaque fois, U s'armait d'une des plus grandes bougies allumées chez le roi, qu'il ne rapportait jamais, disant sans doute : « C'est mon sucre et mon café (1). *
C'était la fable de Berlin, dont nous venons de recueillir, sous la plume de témoins sincères et bien informés, la tradition toute vive. Le roi savait tout; mais, comme il récrivait à Algarotti dès le 12 septembre 1749, il ne faisait semblant de rien, ayant encore besoin de Voltaire pour Fétude de rélocution française. Et il disait : « On peut apprendre de bonnes choses d'un scélérat. Je veux savoir son français ; que m'importe sa morale? Cet homme a trouvé le moyen de réunir les contraires : on admire son esprit en même temps qu'on méprise son caractère. » — Encore une goutte de jus à exprimer de l'orange, avant d'en rejeter l'écorce!
Mais, l'orange mise à sec, ou ne croyant plus avoir besoin de la sucer, Frédéric ne se gênait plus, et il se plaisait à répéter toutes les anecdotes sur la lésine de Voltaire (8). Il disait déjà ce qu'il écrira bientôt & Darget : « Voltaire s'est conduit ici en faquin et en fourbe consommé ; je lui ai dit son fût comme il le mérite. C'est un misérable, et j'ai honte pour l'esprit humain qu'un homme qui en a tant soit si plein de malfaisante. Voltaire est le plus méchant fou que j'aie connu de ma vie ; il n'est bon Iqu'à lire. Vous ne sauriez imaginer toutes les duplicités, les fourberies et les infamies qu'il a laites ici : je suis indigné que tant d'esprit et tant de connaissances ne rendait pas les hommes meilleurs. » Et il s'amusait à refaire le portrait de Voltaire par le marquis de Charost, y ajoutant des traits contré cet homme « plus avaricieux que vain, ne se lassant d'amasser, quoique fait pour jouir; » traits, a dit M. Sainte-Beuve, « d'une précision définitive et terrible (3). »
Dans cette guerre universelle contre lui, dont Frédéric se faisait en quelque sorte le capitaine, Voltaire se cherchait vai-
(i)Thiébautt, Op,çtl.,t.V,pp.246etwiv.i— Foimey, Op.ctf,,t. I, p.236; — Pottier, Tantale en procès, Bcène 4e. — (2) Formey, Op. cit., L I, p. 77. — (3) Cau$erie$ du Lundi, 8 novembre 1852; t. VII, p. 99.
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nement des alliés. H fit tous ses efforts pour détacher Formey du parti de Maupertuis, espérant que par le secrétaire perpétuel il aurait quelques membres de l'Académie. Gagner Formey, c'était un coup hardi, car Formey s'était plaint d'avoir été attaqué dans la Défense te milord Bolingbroke. Voltaire avait répondu de Potsdam par des plaisanteries sur la dispute elle* même, puis sur Maupertuis. Mais la brûlure changea ses dispositions plaisantes, et dans les lettres qui suivirent, écrites des derniers jours de Berlin, il ne mit que de l'humeur, des tracasseries, qu'il entremêlait habilement de retours d'amitié, et d'invitations & venir manger avec lui le rôt du roi. Son plan était de brouillçr Formey avec Maupertuis, pour le contraindre & se rejeter entre ses bras. Formey, alors malade, ne sortait pas. S'il était allé cheg Voltaire, Maupertuis, malade lui-même, en eût été bientôt informé, et aurait été froissé de se voir pré* fêrer sou ennemi. Ce manège dura trois mois, décembre 1759, et janvier et février 1753, sans que Voltaire lâchât prise et cessât de harceler Formey, sans que Formey se laissât gagner. De guerre lasse. Voltaire prit le parti de venir lui-môme trouver le secrétaire perpétuel. C'était le 1er février. Formey fit retirer sa compagnie, ce jour-là fort nombreuse, et resta seul avec Voltaire ; mais la compagnie, avide d'entendre cet homme, se tenait cachée à proximité, et elle put recueillir toutes ses déclamations injurieuses contre le roi, contre La Beaumelle contre Mwp§rtuis,eontre tout le monde de Berlin (1). *
HUPTUflE, FUIS RAPPROCHEMENT BlTTRE FRÉDÉRIC
BT VOLTAIR1
Dans l'intervalle, il y avait eu, entre Frédéric et lui, rupturo éclatante, puis rapprochement peu sincère et momentané. Nous avons vu qu'il songeait, depuis longtemps, à quitter la Prusse. Dès le mois d'octobre, madame Denis lui avait suggéré le pré- Ci) Formey, Souvenirs, t. I, pp. 227 et suiv.
texte des eaux de Plombières, et il l'avait rejeté (1) : « 11 n'y avait pas moyen de dire : Je vais à Plombières, au mois de novembre ou de décembre. » Et pourtant, à la date de cette lettre, au fort de la guerre A'Akakia et à la veille de i'autoda-fé, il devenait urgent de se raccrocher, pour partir, au prétexte même le plus invraisemblable. Voltaire venait de se faire, pour son instruction, un petit dictionnaire à l'usage des rois et de ceux qui les fréquentent : « Mon ami signifie mon esclave. — Mon cher ami veut dire vous ni êtes plus quindiffértntt — Entendez par je vous rendrai heureux . je vous souffrirai tant que j'aurai besoin de vous. — Soupez avec moi ce soir signifie je me moquerai de vous ce soir. — Le dictionnaire peut être long, ajoutait Voltaire; c'est un article à mettre dans l'Encyclopédie. » — « Sérieusement , disait encore Voltaire à sa nièce, cela serre le cœur. Tout ce que j'ai vu est-il possible? Se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui! (Voltaire intervertissait les rôles.) Dire à un homme les choses les plus tendres, et écrire contre lui des brochures! et quelles brochures ! Arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées, et le maltraiter avec la malice la plus noire 1 que de contrastes! Et c'est là l'homme qui m'écrivait tant de choses philosophiques, et que j'ai cru philosophe! et je l'ai appelé le Salomon du Nord! — Vous vous souvenez de cette belle lettre (2) qui ne vous a jamais rassurée. Vous êtes philosophe, disait-il; je le suis de même. Ha foi, Sire, nous ne le sommes ni l'un ni l'autre (3). »
Hais l'embarras était toujours de sortir de Berlin. Un pasteur nommé Pérard, Français lui aussi, venait de demander la permission d'aller à Paris pour ses affaires ; et le roi lui avait fait répondre qu'il connaissait mieux ses affaires que lui-môme, et qu'il n'avait nul besoin d'aller à Paris (4) ; et à Voltaire luimême il avait déjà dit que telles eaux de Moravie valaient celles de Plombières.
(1) A mtdame Denis, 1752; lettre rappelant une lettre égarée dut" novembre. — (2) La fameuse lettre du 23 août 1750. — (3) Lettre citée à madame Denis, du 18 décembre 1752. —(4) Même lettre du 18 décembre.
Mais, après la scène du 24, Voltaire s'était fait donner une consultation par Bagieu, chirurgien-major des gendarmes de la garde du roi de France, qui lui prescrivait les eaux de Plombières comme indispensables à sa santé (1), et il l'avait envoyée à Frédéric, avec la demande d'un congé, promettant de revenir, mais bien résolu à ne revoir le monarque de sa vie. Frédéric lui répondit le 29 ou 30 décembre (2) : « Il n'était pas nécessaire que vous prissiez le prétexte du besoin que vous me dites avoir des eaux de Plombières pour me demander votre congé (3). Vous pouvez quitter mon service quand vous voudrez; mais, avant de partir, faites-moi remettre le contrat de votre engagement, la clef, la croix et le volume de poésies que je vous ai confié (4). Je souhaiterais que mes ouvrages (la Lettre au public) eussent été seuls exposés à vos traits et à ceux de Kœnig. Je les sacrifie de bon cœur à ceux qui croient augmenter leur réputation en diminuant celle des autres. Je n'ai ni la folie, ni la vanité de certains auteurs. Les cabales des gens de lettres me paraissent l'opprobre de la littérature. Je n'en estime cependant pas moins les honnêtes gens (Maupertuis) qui les cultivent. Les chefs de cabale (Voltaire) sont seuls avilis à mes yeux. »
Jusqu'ici on avait dit que c'était Voltaire qui, dans un premier et noble mouvement, avait renvoyé au roi son brevet et ses insignes; et Voltaire lui-même avait donné ouverture à ce bruit en écrivant dans ses Mémoires (S) : « Je lui renvoyai son ordre, sa clef de chambellan, ses pensions ; il fit alors tout ce qu'il put pour me garder, et moi tout ce que je pus pour le quitter. U me rendit sa croix et sa clef, il voulut que je soupassse avec lui, etc. » Duvernet a même raconté (6), probablement sur des mémoires fournis par Voltaire, une scène dont
(1) A Bagfea, 19 décembre 1752.— (2) Nous suivons pour ces dates, confondues dans l'édition Beochot, les conjectures évidemment vraies de M. Foisset (£upplément à la correspondance de Voltaire avec Frédéric II, à la suite de Voltaire et le président de Brosses, nouvelle édition, Paris, 1858, p. 5), qui le premier et le seul a disposé les lettres que nous allons citer en un ensemble où tout se suit, se lie et se coordonne. — (3) Voltaire, note très-bien M. Foisset, p. 14, avait demandé un congé, et non son congé. — (4) Ne laissons pas passer sans le bien remarquer ce volume de poésies, qui renferme en ses pages l'aventure de Francfort. — (5) Œuvres, U XL, p. 91. — (6) Vie de Voltaire, p. 196 ou 182.