‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 17 sur 80 · II · texte numérisé non relu

II

Collini (1) s'attache à montrer la grossière invraisemblance. Suivant Duvernet, Voltaire, étant un jour dans l'antichambre du roi à Pqtsdam, aurait dit à son domestique : « Débarrassemoi de ces marques honteuses de la servitude I » Et le domestique ne comprenant pas : c Je te dis, aurait-il ajouté en montrant sa clef et son cordon, de m'ôter ce carcan. » Il les aurait alors suspendus à la clef de la porte du roi, et serait parti pour Berlin.

Voltaire n'était pas à Potsdam; d'ailleurs, pas plus à Potsdam qu'à Berlin, il n'aurait, ni pu tenir ce langage à un domestique qu'il n'avait jamais quand il allait chez le roi, ni osé faire au prince irrité une telle injure.

Les choses ne se passèrent ni avec cette insolence, ni avec cet héroïsme. Insolent, Voltaire l'était volontiers et naturellement, mais lorsqu'il n'avait aucun risque à courir ; héroïque, il ne le fut jamais, ce héros de tant de gens, apparemment fort peu héroïques eux-mêmes ; et, entre deux rôles que peut faire supposer telle circonstance de sa vie, l'un noble, l'autre bas, on doit toujours a priori, vu le caractère de l'homme, choisir pour son rôle réel celui où il fera la plus piètre figure. A plus forte raison si les documents, comme dans cette affaire et dans celle de Francfort, viennent à l'appui de la conjecture tirée de la connaissance générale du personnage.

Ici encore, intervertissons donc les rôles. Le roi a parlé en maître, le poëte va répondre en suppliant. Le l,r janvier 1753, il fit de ses insignes un paquet, qu'il envoya au château par le jeune PrancheviQe, chargé de le remettre à Pédersdorff, qui, à son tour, était prié de le remettre entre les mains du roi. Sur l'enveloppe du paquet, cacheté par lui-même, il avait écrit de sa main :

Je les reçus avec tendresse.

Je vous les rends avec douleur ; C'est ainsi qu'un amant, dans son extrême ardeur (2), Rend le portrait de sa maltresse.

(1) P. 49. — (2) Voltaire a changé ce vers, dans sou Commentaire historique, pour le rendre un peu plus fier, et il a mis :

Comme un amant jaloux, dans sa mauvaise humeur...

Au paquet était jointe « une lettre passionnée et respectueuse, dans laquelle il exposait au roi qu'il était inconsolable de lui avoir déplu, et que, persuadé qu'il était indigne des marques de distinction dont il avait bien voulu l'honorer et le décorer, il prenait la liberté de les remettre à ses pieds. »

Ainsi raconte Gollini (p. 47) ; mais cette lettre, récemment publiée (1), n'était ni aussi franche, ni aussi noble. Comme Voltaire l'écrivait sous les yeux du chevalier de La Touche, envoyé de France, et qu'il craignait à bon droit que Frédéric la fît passer sous des yeux ennemis, il y dissimulait l'injonction qu'il avait reçue de rendre ses insignes, et, ne voulant point paraître chassé, il feignait de ne céder qu'aux instances de sa famille en demandant son congé. Puis, pour fournir à Frédéric l'occasion de lui offrir un répit et même de le retenir, il disait : c II est bien dur de partir dans cette saison quand on est accablé de maladies; » et il protestait de sa résignation, de sa douleur, de sa reconnaissance, de son culte immuable pour le prince dont il avait fait son idole : sentiments dont il rendait l'envoyé de France le témoin et le garant.

En remettant copie de cette lettre au chevalier de La Touche, dans les papiers duquel elle a été trouvée, il invoquait son entre' mise pour obtenir de Frédéric « quelques paroles de consolation et de bienveillance » qui écartassent toute apparence de renvoi, et qui adoucissent « le tort à jamais irréparable qui lui avait été fait; » il le priait de parler « d'une manière touchante » au comte de Podewils , l'ancien ambassadeur à La Haye, et alors premier ministre d'État et de cabinet à Potsdam, c et de l'engager par la plus pressante sollicitation à représenter au roi son maître combien il était digne de sa grandeur et de sa bonté de laisser sortir à son gré un étranger malheureux et malade ; » enfin il se mettait sous sa protection « comme un Français, comme un domestique du roi, comme un officier de sa maison. » Au moment où se brisaient les liens qui l'attachaient à Frédéric, il cherchait à se rapprocher de Louis XV, à qui il n'avait « jamais cessé d'appartenir, » et qui ne l'avait

(i) Par M. Foiaset, p. 15.

c cédé à Sa Majesté prussienne qu'en lui conservant tous ses droits dans sa patrie. » Dans l'incertitude où il était du succès de ses démarches, il demandait le secret à Podewils jusqu'à son départ, et il osait le demander au roi lui-même ; par là il prévenait au moins le bruit de sa disgrâce (1).

Le lendemain, il pouvait écrire au chevalier de La Touche : « A vous seul. — Voici, Monsieur, une aventure que je vous confie avec le secret qu'on me recommande et avec un abandonnement entier à votre protection et à vos conseils. J'ai renvoyé au roi ma clef, mon ordre et ma pension, à trois heures et demie. Il m'a envoyé Fédersdorff à quatre heures me dire de n'en rien faire, qu'il réparerait tout, et que je lui écrivisse une autre lettre. » En effet, Gollini raconte de son côté que Fédersdorff,— jadis fifre dans le régiment de Frédéric prince royal, et maintenant secrétaire de Frédéric roi, son intendant, son valet de chambre, son grand maître-d'hôtel, son grand échanson, son grand panetier, en un mot, espèce de factotum ou de maître Jacques qui réunissait, sans même avoir besoin de changer de souquenille, les emplois les plus disparates dans la maison de l'Harpagon royal (2), — était descendu de fiacre, dans l'après-midi du 1er janvier, devant la porte de la maison Francheville, où Voltaire, banni du château, s'était réfugié, et qu'il lui avait rapporté la croix de l'ordre et la clef de chambellan. Il y eut entre eux une longue conférence, raconte toujours Gollini, qui crut comprendre, à quelques exclamations entendues de la pièce voisine où il était, que son patron ne s'était déterminé qu'après un débat très- vil à reprendre les présents renvoyés (3).

En tout cela, il y avait encore comédie, et comédie des deux parts. Frédéric ne désirait point garder Voltaire, mais il ne voulait pas davantage le laisser partir mécontent, dans la crainte des flèches de Parthe que lui pouvait décocher le redoutable sagittaire devenu libre. Voltaire, de son côté, ne consentait à reprendre les cordons d'honneur qu'à la condi-

(i) Vclr cette lettre, avec les annotations ingénieuses de M. Fois*!, du» l'opuscule cité, p. 17. — K2) Quand son maître était mécontent de lui, il le remettait dans sou premier état de pfeifer (Note du chevalier de La Touche, citée par M. Foisaet, p. 21.) — (3) CoUini, p. 49,

tion qu'on ne lui en ferait pas des chaînes et qu'on ne le retiendrait plus à Berlin ; il ne voulait que rentrer en grâce apparente et quitter la Prusse.

H écrivit à Frédéric, le 2 janvier, une seconde lettre qui, sans démentir la première, était plus capable de toucher le prince irrité : « Sire, ce n'est sans doute que dans la crainte de ne pouvoir plus me montrer devant Votre Majesté, que j'ai remis à vos pieds des bienfaits qui n'étaient pas les liens dont j'étais attaché à votre personne. Vous devez juger de ma situation affreuse, de celle de toute ma famille. H ne me reste qu'à m'ai* 1er cacher pour jamais et déplorer mon malheur en silence. M. Fédersdorff, qui vient me consoler dans ma disgrâce, m'a lait espérer que Votre Majesté daignerait écouter envers moi la bonté de son caractère, et qu'elle pourrait réparer par sa bienveillance, s'il est possible, l'opprobre dont elle m'a comblé. Il est bien sûr que le malheur de vous avoir déplu n'est pas le 6eul que j'éprouve. Mais comment paraître? Comment vivre? Je n'en sais rien. Je devrais être mort de douleur. Dans cet état horrible, c'est à votre humanité à avoir pitié de moi. Que voulez-vous que je devienne et que je fasse ? Je n'en sais rien. Je sais seulement que vous m'avez attaché à vous depuis seize années. Ordonnez d'une vie que je vous ai consacrée, et dont vous avez rendu la fin si amère. Vous êtes bon, vous êtes indulgent, je suis le plus malheureux homme qui soit dans vos États. Ordonnez de mon sort. »

Jamais condamné n'a imploré sa grâce, en des termes plus pitoyables, du juge ou du prince qui peut disposer de sa vie et de sa mort. En même temps, Voltaire, pour se réserver la ressource de la France et de son envoyé, prenait le chevalier de La Touche pour arbitre, l'investissait d'un ministère de paix, et le laissait libre de « dicter les conditions. » 11 n'était guère en passe de les dicter, lui qui tremblait de se rendre à une invitation de Frédéric, alors à Berlin : « On parle de souper, je ne peux être assez hardi, si vous n'y êtes pour me seconder. Moi souper (1)! » n continuait de se recommander à l'envoyé de

(1) Ad cbevalierde La Touche, 2 janvier 1753, dans la brochure de M. Folsaet, p . 22.

France, et, par renvoyé de France, au ministre Podewils; il cherchait à se couvrir, en quelque sorte, de l'inviolabilité de l'ambassadeur et de la majesté de Louis XV : «Je vous prie instamment de mettre le comble à vos bontés, en disant à M. de Podewils l'intérêt que vous daignez prendre à moi en général, en me regardant comme un officier de la maison du Roi notre maître, qui est ici avec un passeport du Roi, et avec une recommandation à tous ses ministres, et enfin comme un homme qui vous est particulièrement attaché (1). » A la torture de ces phrases, à peine françaises, on sent la torture morale dans laquelle était Voltaire. 11 restait toujours chez Francheville, caché dans sa honte et sa douleur, n'osant se montrer, heureux d'une fièvre qui l'empêchait de sortir, et tremblant à la fois qu'on ne dît à 1 Potsdam « que cette fièvre était de commande. Il faudra, disait-il, que je meure pour me justifier (2). » Il ne savait que faire, ne voulant « ni choquer le roi de Prusse, ni compromettre le roi son maître (3). » Il est évident qu'il redoutait l'accueil que Frédéric lui ferait, et qu'il se rejetait de plus en plus du côté de la France. Malgré les avances dont Fédersdorff avait été le porteur, il n'était pas sûr du roi de Potsdam, bien plus son maître, alors surtout, que le roi de Versailles, et il attendait, pour se présenter à lui, une invitation qui lui donnât toute sécurité.

Enfin, il put écrire au chevalier de La Touche (4) : « Tai l'honneur de vous faire part que S. M. le roi de Prusse vient de m'inviter à retourner avec elle à Potsdam, le 30, jour de son départ (de Berlin). Si vous écrivez à Paris et à Versailles, je vous prie de vouloir bien mander cette nouvelle, pour détruire les faux bruits qui y courent. »

Il va se charger de la mander lui-même, non-seulement à Paris et à Versailles, mais à Berlin et à toute l'Europe. Déjà il avait rédigé une note, retrouvée dans les papiers de La Touche et destinée évidemment aux journaux, dans laquelle il racontait l'envoi et le renvoi de la clef, du cordon et du brevet; une lettre « pleine de bonté, » que le roi lui avait écrite le lendemain ;

(1) Au chevalier de La Touche, 5 janvier, ibid., p. 24. — (2) Au chevalier de La Touche, ibid., p. 25. — (3) Au même, ibid., p. 26. - (4) Ibid., p. 27.

sa persistance à supplier Sa Majesté , « malgré son respect et sa reconnaissance, de vouloir bien accepter sa démission entière et de lui conserver l'honneur de sa protection et de sa bienveillance , qu'il préférait à tous les biens et à tous les titres, etc. » La note finisssait par ces mots : « On ignore enencore si le roi de Prusse a accepté sa démission (1). »

11 fut bien plus hardi après l'invitation de suivre le roi à Potsdam, et il l'annonça urbi et orbi. Pendant qu'il la faisait mettre dans les feuilles de Berlin, il l'écrivait, le 28 janvier, à Thibouville et à la Virotte; et, cherchant à se relever de son humiliation des jours précédents, il disait à ce dernier : « En me donnant au roi de Prusse, je ne me suis pas donné comme un courtisan, mais comme un homme de lettres, et, en fait de disputes littéraires, je ne connais point de rois. » C'est ce qu'il adressait aux gazettes de Hollande, en désavouant son désaveu des libelles contre Maupertuis, dont Frédéric avait fait une condition du traité de paix, et dont il avait exigé l'insertion dans la Gazette de Berlin (2). Enfin, le l,r février, il écrivit à son libraire Walther : « Voici un avertissement que je vous prie trèsinstamment de faire mettre dans toutes les gazettes : « On apprend par plusieurs lettres de Berlin que M. de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France, ayant remis à Sa Majesté prussienne son cordon, sa clef de chambellan, et tout ce qui lui est dû de ses pensions, non-seulement Sa Majesté prussienne lui a tout rendu, mais a voulu qu'il eût l'honneur de la suivre à Potsdam, et d'y occuper son appartement ordinaire dans le palais. »

Il ne suivit pas immédiatement le roi à Potsdam, ne voulant ni paraître trop empressé, ni se lier de nouveau trop étroitement, car il était de plus en plus dans la résolution de partir. (Test ce qu'il avait écrit à madame Denis dès le 13 janvier, en lui racontant ses dernières aventures sur un ton qui contraste singulièrement avec celui que nous venons d'entendre : « J'ai renvoyé au Salomon du Nord, pour ses étrennes, les grelots et la marotte qu'il m'avait donnés, et que vous m'avez tant repro-

(1)M. Fofeset, ibid.,p. 21. — (2) Vie de Maupertuis, p. 177.

chés. Je lui ai écrit une lettre très-respectueuse, car je lui ai demandé mon congé. Savez-vous ce qu'il a fait? il m'a envoyé son grand factotum de Fédersdoff, qui m'a rapporté mes brinborions. Il m'a écrit qu'il aimait mieux vivre avec moi qu'avec Maupertuis. Ce qui est bien certain, c'est que je ne veux vivre ni avec l'un ni avec l'autre. Je sais qu'il est difficile de sortir d'ici ; mais il y a encore des hippogriffes pour sortir de chez madame Alcine. Je veux partir absolument... J'ai déclaré à Fédersdoff que ma santé ne me permettait pas plus longtemps un climat si dangereux. »

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