VOLTAIRE SE PRÉPARE A QUITTER LA PRUSSE
Il voulait si bien partir, que, dans la lettre citée du l,r février, il chargeait Walther de lui trouver, à Leipsick 'ou à Dresde, plutôt à Leipsick, un appartement commode pour lui, un secrétaire et deux domestiques, et il promettait de s'y rendre dans quinze jours ou trois semaines.
Mais il lui fallait le congé du roi ; or, le roi ne répondait à ses sollicitations qu'en lui envoyant du quinquina pour sa fièvre (1). Cette fièvre, plus ou moins réelle ou feinte, il n'avait guère envie de la couper, décidé qu'il était à n'aller à Potsdam que muni d'un passe-port, et que pour dire adieu à Frédéric (2). C'est ce qu'il écrivait encore le 26 février à d'Argental, avec toute la liberté que lui laissait « un extraordinaire , » car, par Y ordinaire y toujours décacheté par le soupçonneux Frédéric, il ne pouvait dire toute sa pensée ; et encore redoutait-il l'inquisition prussienne au point de prier d'Argental et madame Denis, à qui il écrivait le même jour, de brûler ses lettres : « On m'écrit de tous côtés : » Partez.
. . • Page crudeles terras, fage liftas iniquum. »
Mais partir quand on est depuis un mois dans son lit, et qu'on
(i)Ad'Argens; à d'Argental, 10 février 1753.— (2) Au chevalier de La Touche, 27 janvier; à d'Argens, 16 février 1753.
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n'a point de congé; se faire transporter couché, à travers cent mille baïonnettes, cela n'est pas tout à fût aussi aisé qu'on le pense. Les autres me disent : « Allez-vous-en à Potsdam, le roi vous a fait chauffer votre appartement ; allez souper avec lui ; » cela m'est encore plus difficile. » Et, après avoir déclamé, comme dans toutes les lettres de cette époque, contre Maupertuis; contre le roi auteur, jaloux de son maître; contre le roi défenseur de Maupertuis, désapprouvé, prétendait-il, par tous ses sujets, mais sans que personne osât le lui dire, il ajoutait : « Il faut qu'il se dise tout à lui-même; et ce qu'il se dit en secret, c'est que j'ai la volonté et le droit de laisser à la postérité sa condamnation par écrit. Pour le droit, je crois l'avoir ; mais je n'ai d'autre volonté que de m'en aller... loin des griffes des rois qui font des vers et de la prose. Je lui ai mandé tout ce que j'ai sur le cœur.... je n'ai plus qu'à lui demander une seconde fois mon congé. Nous verrons s'il refusera à un moribond la permission d'aller prendre les eaux. Tout le monde me dit qu'il me la refusera ; je le voudrais pour la rareté du fait. Il n'aura qu'à ajouter à Y Anti-Machiavel un chapitre sur le droit de retenir les étrangers par force, et le dédier à Busiris. »
H la refusa longtemps. A une demande nouvelle d'aller à Plombières, il fit répondre encore par son factotum qu'il y avait des eaux excellentes à Glatz, en Moravie. « Voilà qui est horriblement vandale, et bien peu Salomon, s'écriait Voltaire ; c'est comme si on envoyait prendre les eaux en Sibérie (1). »
Inutile de foire observer que Voltaire n'avait pas plus envie d'aller prendre les eaux de Plombières, que Frédéric de l'empêcher d'y aller : ils ne cherchaient tous les deux qu'un prétexte, l'un pour partir, l'autre pour retarder et pour adoucir le départ.
Cependant Voltaire tenait toujours ses paquets prêts. Le 5 mars, il quitta la maison Francheville, et congédia le jeune Francheville, un de ses deux secrétaires, donnant pour raison qu'il craignait de déplaire au roi en lui emmenant un de ses sujets, mais craignant, ^en réalité, de traîner à sa suite un espion. Du centre de Berlin, il se retira dans un faubourg, où il
(1) A madame Denis , 15 mars 1753.
occupa une espèce de maison de campagne appartenant à un gros marchand. Le ménage se composait du maître, d'une cuisinière, d'un domestique, et de Collini, secrétaire, copiste, intendant, vrai Fédersdorff de cet autre roi de Prusse. Là Voltaire attendait son congé avec inquiétude et encore plus d'impatience. Un soir qu'il n'y tenait plus, il dit à Collini : € Sauriezvous conduire un chariot attelé de deux chevaux ? — Oui, répondit Collini, qui savait qu'il ne fallait pas contrarier immédiatement les idées du maître. — Eh bien, achetez chevaux, chariot et une provision de foin. — Eh! qu'en ferons-nous? — Le voici : nous mettrons le foin dans le chariot , nos bagages dans le foin, et, sur le foin, ma personne déguisée en pasteur réformé allant voir une de ses filles mariée dans le voisinage. Vous serez mon voiturier. Nous gagnerons, par le chemin le plus court, les frontières de la Saxe, où nous vendrons chariot, chevaux et foin ; après quoi, nous prendrons la poste pour nous rendre à Leipsick. — A ce plaisant projet, il n'y a que deux difficultés : la première, que ni vous ni moi ne savons un mot d'allemand, et que nous nous trahirions à la moindre question; la seconde, que je ne sais pas conduire, et que je risquerais fort de verser mon pasteur dans quelque fossé, ce qui m'affligerait sensiblement. » Cette scène grotesque, — il y a toujours du grotesque dans les circonstances les plus sérieuses de la vie de Voltaire,— s'acheva par des éclats de rire, et on se résigna à attendre le congé royal (1).
Le congé arriva enfin, avec une lettre du roi qui témoignait à Voltaire le désir de le voir avant son départ. Les malles sont aussitôt faites, moins pour la visite royale que pour quitter la Prusse, et, le 18 mars, à sept heures du soir, Voltaire arrive à Potsdam, où il occupe son même appartement, mais où il a bien soin de ne pas s'installer. Le lendemain, après dtner, il se rend dans le cabinet du roi, qu'il n'avait pas vu depuis le mois de décembre, et il y reste deux heures. Que se passa-t-il dans cette scène entre deux si grands acteurs? Voltaire en sortit content de lui et du roi, dit à Collini que la paix était faite, et
(I) Collini, pp. 51-55.
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que Maupertuis avait été immolé à la réconciliation. 11 est plus vrai que les deux grands comédiens cherchèrent à se tromper l'un et l'autre, et qu'ils crurent tous les deux avoir réussi. Frédéric, avec mille marques d'une confiance et d'une amitié hypocrites, invita à revenir le plus tôt possible le poëte tracassier et frondeur dont il désirait [être débarrassé pour toujours, et le poète promit « à sa maltresse » de retourner, dès qu'il serait guéri, en octobre au plus tard, « baiser la main charmante qui venait de lui donner un gros soufflet, » bien [qu'il fût résolu à ne lui tendre jamais la joue. Nous lisons tout cela dans une lettre à Richelieu du 20 mars, au lendemain de l'entrevue; lettre charmante d'ironie, mais d'une ironie assez adroite pour ne pas offenser le roi, dans le cas où la lettre lui tomberait entre les mains. Voltaire envoyait à Richelieu les Lettres au public, dont il faisait l'éloge le plus ingénieusement satirique , et il priait « Alcibiade » de les montrer à madame de Pompadour, en le mettant lui-même aux pieds de .la courtisane dont il voulait regagner, au besoin, la faveur.
Voltaire ne resta à Potsdam que huit jours, faisant chaque soir avec le roi ce qu'il appelait un souper de Damoclès. Gomme Frédéric devait partir le 26 pour la Silésie, il fit en toute hâte ses derniers préparatifs de voyage, et, le 26 au matin, il alla prendre congé de son maître (1). Le roi était à la parade, a-t-on raconté, quand on vint lui dire : « Voici M . de jVoltaire qui vient prendre les ordres de votre Majesté. » S'adressant alors au poète, le roi lui aurait dit : « Eh bien, monsieur de Voltaire, vous voulez donc absolument partir? — Sire, des affaires indispensables, ma santé... — C'est bien, monsieur; je vous souhaite un bon voyage. » Et il aurait tourné le dos (2). Récit peu vraisemblable.
Ce qui l'est davantage, c'est ce qu'a dit Voltaire lui-même : « Je partis avec promesse de revenir, et avec le ferme dessein de ne le revoir de ma vie (3). »
(I) Collini, pp. 55-57. — (2) Thiébauit, Mes Souvenirs, etc., t. V, p. 271. — (3) Mémoires; Œuvres, t. XL, p. 91.