LEIPSICK — GOTHA — CASSEL — PRÉLIMINAIRES DE L'AVENTURE DE FRANCFORT
Voltaire partit de Potsdam le 26 mars 1753, à neuf heures du matin, et il arriva le lendemain à Leipsick, à' six heures du soir. Il voyageait dans sa propre voiture, carrosse-coupé, large, commode, bien suspendu, garni partout de poches et de magasins, chargé de malles par derrière, de valises sur le devant, et traîné par quatre ou six chevaux, selon la difficulté des routes. Sur le banc étaient deux domestiques, dont l'un, originaire de Potsdam (1), servait de copiste et d'interprète; à l'intérieur, Voltaire et Collini, avec deux ou trois 'portefeuilles enflés de manuscrits, et une cassette remplie d'or, de lettres de change et de bijoux. Un train si opulent excitait partout le respect, et, à chaque poste, dans chaque auberge, Voltaire était salué du titre de baron ou de comte, et quelquefois il attrapait l'Excellence. Gomme la progression des titres n'entraînait pas, pour le nouveau bourgeois gentilhomme, une progression correspondante de pourboires, il en riait extérieurement avec indifférence, et, quoi qu'en dise Collini (2), s'en repaissait avec complaisance dans son cœur.
Gomme nous le savons par la lettre du 1er février à Walther, Leipsick devait être pour Voltaire une station, où il se proposait de s'arrêter le temps nécessaire pour se concerter avec sa nièce
(1) Il se nommait Villaume, et il fut réclamé, en 1755, par le roi de Prusse, quf voulait en faire aussi son copiste (A Darget, 11 juin; à d'Argental, 6 juillet 1755), — (2) Mon séjour auprès de Voltaire, p. 72.
et ses amis de France; c'est pourquoi il ne resta point à l'auberge, et prit un appartement dans la rue de Neumarkstran. Il s'arrêtait encore à Leipsick pour reprendre contre Maupertuis la guerre interrompue à Berlin par l'intervention royale, et pour y ouvrir une campagne vengeresse contre Frédéric. Nouveau phénix, Akakia redivivus sortit de toutes les presses comme du bûcher de Berlin, et prit son vol par toute l'Allemagne. Justement irrité, Maupertuis écrivit de Berlin à Voltaire, le 3 avril, la fameuse lettre qui donna lieu à d'autres sarcasmes. Après avoir rappelé les impertinences précédentes et le mépris qu'il en avait fait jusqu'à ce jour, il ajoutait : « Mais s'il est vrai que votre dessein soit de m'attaquer encore, et de m'attaquer, comme vous avez déjà fait, par des personnalités, je vous déclare qu'au lieu de vous répondre par des écrits, ma santé est assez bonne pour vous trouver partout où vous serez, et pour tirer de vous la vengeance la plus complète. — Rendez grâce au respect et à l'obéissance qui ont jusqu'ici retenu mon bras, et qui vous ont sauvé de la plus malheureuse aventure qui vous soit'encore arrivée (1). »
Voltaire-Akakia ne répondit que par des bouffonneries. Il lança d'abord une requête active, adressée à l'Université de Leipsick, par laquelle il suppliait les docteurs et écoliers de s'armer de leurs écritoires et de leurs canifs contre un barbare Lapon, natif de Saint-Halo, qui voulait absolument le venir assassiner dans les bras de ladite Université; il supposait ensuite un décret de l'Université, en vertu duquel le natif de Saint-Malo devait être arrêté aux portes de la ville, lorsqu'il viendrait pour exécuter son dessein parricide contre le bon Akakia, qui lui avait servi de père ; et il donnait son signalement : « C'est un philosophe qui marche en raison composée de l'air distrait et de l'air précipité, l'œil rond et petit et la perruque de même, le nez écrasé, la physionomie mauvaise, ayant le visage plein et l'esprit plein de lui-même, portant toujours scalpel en poche pour disséquer les gens de haute taille. » A ce
(1) Dans V Histoire du docteur Akakia (Œuvres, t. XXXIX, p. 507), Voltaire ajoute le mot : Trembles t qui n'était pat dans la lettre de Maupertofe.
décret, qu'il fit insérer dans le Gouverneur, journal de Leipsick, il joignit une réponse directe au natif de Saint-Malo, plus burlesque encore, où il appliquait à la circonstance toutes ses turlupinades ordinaires sur certaines idées de Maupertuis, et il finissait ainsi : « Au reste, je suis encore bien faible, vous me trouverez au lit, et je ne pourrai que vous jeter à la tête ma seringue et mon pot de chambre; mais, dès que j'aurai un peu de force, je ferai charger mes pistolets cum pulvere pyrio, et, en multipliant la masse par le carré de la vitesse jusqu'à ce que l'action et vous soyez réduits à zéro, je vous mettrai du plomb dans la cervelle ; elle paraît en avoir besoin. » C'est de l'esprit du Malade imaginaire, esprit peu fin et peu délicat, dont le grossier Freytag sera tout à l'heure le digne vengeur.
Enfin, AhaJiia adressa « au secrétaire éternel de l'Académie dudit Malouin (Formey) » et « l'arrêt de mort du président, » — car il se disait toujours menacé d'assassinat, — et son appel au public, et sa réponse (1).
Voltaire resta vingt-trois jours à Leipsick, et voilà l'emploi qu'il y fit de son temps. Il visita encore les savants professeurs de l'Université, s'entretint avec le célèbre Gottsched sur l'état de la littérature allemande, qui attendait Goethe, âgé alors de quatre ans à peine; parcourut l'imprimerie renommée deBreitkoff, qui avait sous presse, au compte de Walther, plusieurs de ses ouvrages; et, quoique tiède amant de la nature, il se promena dans les beaux jardins qui entourent la ville.
Après avoir rangé ses papiers et ses livres dans des caisses, et chargé un négociant de les lui expédier à Strasbourg, il quitta Leipsick et se rendit à Gotha, où il descendit à l'auberge des Hallebardes. Mais à peine le duc et la duchesse eurent-ils appris son arrivée, qu'ils l'invitèrent à prendre un appartement au château.
Il était depuis quelque temps déjà en relation avec la duchesse, Louise-Dorothée de Meiningen, née en 1710, et mariée en 1729 au duc de Saxe-Gotha, femme distinguée par l'élévation de son esprit et la bienveillance de son cœur ; mais, comme
(1) Œuvra de Voltaire, t. XXXIX. pp. 507 et tuiv.
tous les princes de son temps, peu scrupuleuse dans ses entretiens et ses lectures, sinon dans ses mœurs. Il lui avait adressé plusieurs lettres, aujourd'hui perdues, et, Tannée précédente, en lui envoyant son Siècle, il avait manifesté son désir de lui Caire sa cour (1). A Gotha, il trouva une société choisie, parmi laquelle il distingua, outre le duc et la duchesse, une femme belle et spirituelle, la comtesse de Buchwald, grande maîtresse du palais, qu'il appellera désormais « la grande maîtresse des cœurs. » 11 mena là la même vie qu'à Anet et à Sceaux, vie de fêtes et de spectacles, avec la lecture de Jeanne en intermède, que ces femmes écoutaient sans avoir besoin de mettre leur pudeur aguerrie à l'abri d'un éventail.
C'est à la prière de la duchesse qu'il entreprit cet abrégé de l'histoire d'Allemagne, qui deviendra les Annales de l'Empire, et, en reconnaissance, la duchesse travailla à le réconcilier avec Frédéric, sur lequel elle avait quelque crédit, en attendant qu'ils travaillassent ensemble à réconcilier les partis engagés dans la guerre de Sept Ans. Les Annales de t Empire furent commencées au milieu de la bibliothèque ducale, et Gollini employa les trente-trois jours de Gotha à en recueillir les matériaux.
Parti de Gotha le 15 mai 1753, Voltaire dirigea sa route vers Strasbourg par Francfort-sur-le-Mein. Le 26 au soir, il arriva à Gassel. Le landgrave de Hesse-Cassel, Guillaume VIII, était alors à Wabern, et il le fit prier, par le prince héréditaire Frédéric, de s'y rendre. Il s'y transporta dès le lendemain à midi, et y passa deux jours avec le landgrave et son fils, celui qu'il a surnommé « le juste et le bienfaisant. » Il avait aussi connu Guillaume dans un de ses précédents voyages en Allemagne, et il restera quelque temps en correspondance avec le père et le fils, qui, comme tous ces principicules allemands, se piquaient de science et de philosophie.
A Cassel, il reçut un avertissement de l'avanie qui l'attendait à Francfort, sans le comprendre ou en savoir profiter. Dès le lendemain de son arrivée dans cette ville, il apprit par l'aubergiste que le baron de Pollnitz s'y trouvait aussi ; et, en effet, il
(4) Lettre du 10 février 1752, Recueil de 1860, p. 85.
le rencontra le jour même. Or, peu de temps auparavant, le baron était à Berlin et à Potsdam. Que faisait-il à Cassel ? C'est ce que se demanda plusieurs fois Voltaire, et, ne trouvant pas de réponse à sa question, il n'y pensa plus. Suivant Collini, que nous suivons dans cet itinéraire, il ne dit qu'un mot en passant à un homme dont il faisait peu de cas ; mais, suivant Pollnitz lui-même, leur entrevue ne fut ni aussi courte ni aussi pacifique. Pollnitz a raconté plus tard à Thiébault (1), qu'il n'avait jamais été témoin d'une colère plus violente. « Votre maître m'a traité indignement, lui criait Voltaire ; mais dites-lui bien que je ne l'oublierai jamais! Dites-lui que je m'en vengerai! Oui, je m'en vengerai ! La postérité le saura ! Il aura lui-même longtemps à s'en repentir, mais en vain ; je serai vengé ! »
Est-ce avant, est-ce après ce voyage de Pollnitz à Cassel, que se serait passée la scène racontée par Duvernet dans la seconde édition seulement de sa. Vie de Voltaire (p. 190)? A son retour de Silésie, raconte Duvernet, Frédéric exprimait un jour devant Pollnitz et l'abbé de Prades les inquiétudes que lui donnait Voltaire : « n va, disait-il, passer sa vie à me déshonorer. » — « Sire, aurait répondu Pollnitz, ordonnez, et je vais le poignarder au sortir de Leipsick !» — « Quoi, aurait aussitôt repris l'abbé de Prades, à la vue du roi interdit et muet, pensez-vous que Sa Majesté voudra souiller sa gloire par l'assassinat d'un homme qu'elle a aimé! » Frédéric, en effet, était incapable d'un tel assassinat, que Pollnitz, lui, quatre fois renégat, homme avide et sans conscience, était fort capable de lui avoir proposé; mais, d'un assassin en disponibilité, il a bien pu faire un espion, et envoyer Pollnitz à la suite de Voltaire pour recueillir les bruits que le poète irascible et vindicatif devait semer sur son compte.
On doit bien croire, en effet, que Voltaire, passant par toutes ces petites cours plus ou moins jalouses de la cour de Potsdam, accueilli partout avec un empressement et des honneurs qui contrastaient si vivement avec ses derniers jours de Berlin, et lui en rappelaient, lui en irritaient les froissements et les blés-
(l) Mtt towoenirt, etc., t. V, p. 276.
sures, ne se faisait pas faute de crier contre Salomon-Denys, Marc-Aurèle-Busirisy et de raconter bien des traits plus ou moins infamants de sa vie et de son caractère. Par ses émissaires ou par ses amis, Frédéric en avait sans doute appris déjà quelque chose, et il voulait être instruit jusqu'au bout avant d'arracher à l'ennemi son arme la plus dangereuse, ce volume de poésies, qui sera la pièce maltresse dans le débat de Francfort. Ce volume contenait, outre le Palladium, que nous connaissons, une foule d'autres pièces, dans lesquelles César- CoHn ne se gênait guère à l'égard des plus hauts personnages. Imprimé secrètement en 1751, dans une chambre du château de Potsdam, à un très-petit nombre d'exemplaires, il n'avait été distribué qu'aux plus intimes favoris; et son royal auteur craignait tant qu'il sortit de leurs mains, qu'aussitôt que l'un d'eux était à la mort, il l'envoyait vite réclamer comme sa part d'héritage. Or, il se rappelait que Voltaire en avait un exemplaire, qu'il n'avait pas osé lui retirer, au départ de Potsdam, dans la crainte de l'irriter davantage, et dans l'espoir de le désarmer par cette marque de confiance. Quel usage dangereux en pouvait faire cet homme, et qu'en avait-il déjà fait? On ne saurait douter qu'il n'en eût régalé, au dessert des soupers joyeux, ses hôtes princiers de Gotha ou de Wabern ; et il était probable qu'il allait s'en faire le troubadour ou le trouvère malin dans tous les châteaux où il passerait, si même il ne le livrait à tout le monde par l'impression.
Voilà ce que se disait Frédéric, et avec d'autant plus de rai- ( son qu'il était déjà averti. Il avait fait jurer à Voltaire, au départ de Potsdam, de ne plus imprimer de satires. Eh bien, le jour même avait paru à Berlin une brochure dont l'épigraphe était formée de quatre vers de Frédéric parodiés contre luimême. A Potsdam, avait couru une épigramme où on lui disait :
Cesse donc d'écrire au public, Ou bien crains qu'il ne te réponde.
Et tout cela était attribué, non sans motifs, à Voltaire. Ce n'était pas que le poète n'y mit encore une certaine mesure, II. 8
118 LIVRE TBOISIÈME (1750-1754)
car il cherchait toujours à dissimuler sa disgrâce. À Leipsick, il avait envoyé de tous côtés, hors à Berlin, de vieux vers où il chantait les faveurs du roi. Ailleurs, il montrait d'anciennes lettres de Frédéric, toutes pleines d'admiration et d'amitié, dont il taisait la date avec le même soin qu'il gardait en portefeuille celles d'un autre ton qui avaient suivi. Il faisait mettre dans la Gazette d'Utreeht du 3 avril une note où il était dit que sa démission n'avait pas été acceptée, et le roi permettait qu'on imprimât dans les papiers publics la fameuse lettre par laquelle il avait réclamé son brevet et ses insignes. Ayant appris qu'il préparait de nouveaux libelles, Frédéric le lui avait défendu par une lettre expresse. Lors du cartel de Leipsick, il avait fait imprimer la lettre de Maupertuis, munie de son approbation, et lui avait donné copie d'une lettre qu'il avait adressée à Voltaire, en date du 19 avril : « J'étais informé, quand vous arrivâtes à Potsdam, que votre dessein était d'aller à Leipsick pour faire imprimer de nouvelles injures contre le genre humain. Mais je suis un grand admirateur de votre adresse, et je voulus me donner le spectacle de vos artifices. Je m'amusai de vous voir débiter avec gravité la nécessité de votre voyage fabuleux aux eaux de Plombières... Je ne doute pas que vous ne vous soyez rétabli à Leipsick ; il y a apparence que les imprimeurs de cette ville vous ont purgé d'une surabondance de fiel... Je sais qu'on a vendu à Berlin mes Éloges, en y ajoutant un quatrain de mes vers parodiés. Je sais, à n'en pas douter, que le trait part de vous ; mais je ris de votre colère impuissante... Je ne sais si vous regrettez Potsdam ou si vous ne le regrettez pas; à en juger par l'impatience que vous avez marquée d'en partir, je dois croire que vous aviez de bonnes raisons pour vous en éloigner. Je ne veux point les examiner ; j'en appelle à votre conscience, si vous en avez une. J'ai vu la lettre que Maupertuis vous a écrite, et je vous avoue que votre réponse m'a fait admirer la sublimité de votre esprit. Oh ! l'homme éloquent ! Maupertuis dit qu'il saura vous trouver, si vous continuez à publier des libelles contre lui ; et vous, le Cicéron de notre siècle, quoique vous ne soyez ni consul, ni père de la patrie,
vous vous plaignez à tout le monde que Maupertuis veut vous assassiner!... Vous faites déposer sa lettre à Leipsick, tronquée apparemment, devant les magistrats de cette ville... Y avczvous aussi déposé les libelles que vous avez faits contre lui ? Jusqu'à présent, vous avez été brouillé avec la justice ; mais, par une adresse singulière, vous trouvez le moyen de vous la rendre utile. C'est ce qui s'appelle faire servir son ennemi à l'exécution de ses desseins... Pour moi, je ne vous écris point moi-même, parce que je n'ai pas assez de finesse pour composer une lettre dont on ne puisse pas faire mauvais usage. . . Vous avez l'art de corriger les dates et de transposer les événements comme il vous plaît. Vous avez, de plus, l'adresse de prendre une phrase d'un endroit et une phrase d'un autre, et de les joindre ensemble pour en faire l'usage que vous jugez le plus convenable à vos desseins. Tous ces grands talents, qui me sont si connus dans votre personne, m'obligent à quelque circonspection ; et vous ne devez pas vous étonner si, par la main de mon secrétaire, je vous recommande à la sainte garde de Dieu, quand vous êtes abandonné des hommes. — Vous pouvez faire imprimer cette lettre ;... mais ne soyez pas assez maladroit pour y changer quelque chose, parce que nous en avons un vidimus devant la justice (1). »
Voltaire se garda bien d'imprimer cette lettre ; mais il acheva les pamphlets contre Maupertuis dont il a composé son Histoire du docteur Akakia, et c'est alors que Frédéric écrivit à Darget, en date du 25 avril, la lettre déjà citée : « Je ne crois pas qu'il y ait un fou plus méchant que Voltaire »
Peu après, courut manuscrite, et en partie imprimée, une Vie privée de Frédéric, dans laquelle les mœurs, la cuisine et le ménage du roi étaient l'objet d'une diffamation, malheureusement fondée, mais non moins odieuse de la part de son auteur, car cet auteur était Voltaire lui-même. Il l'a niée,
(1) Celte lettre ne nous est connue que par La Beaumelle (Vie de Maupertuis, p. 185), et elle n'a que la valeur qu'elle peut avoir, transmise par ce grand falsificateur. — Toutefois , il est juste de noter qre toutes celles des lettres insérées dans cette Vie de Maupertuis, qui ont été publiées ensuite sur autographes ou copies authentiques, se sont trouvées exactes.
comme tous ses ouvrages compromettants, et l'a rejetée, tantôt sur le compte d'un mort, lord Tyrconnel, tantôt sur le compte d'un ennemi, La Beaumelle (1), mais elle était bien de lui. C'était la première ébauche de ses Mémoires, achevés en 1759, et publiés après sa mort. Maupertuis, alors à Paris, se donna beaucoup de mouvement, soit auprès du comte d'Argenson, soit auprès des libraires, pour arrêter le libelle. Le roi le sut, et lui écrivit : « Je viens d'apprendre par hasard une chose qui ne m'étonne point : c'est que Voltaire est l'auteur des satires qu'on a imprimées en dernier lieu contre moi. Après les avoir faites en français, il les a fait traduire en allemand ; et d'allemand, il les a fait traduire, par une autre personne, en français, pour mieux cacher son style. Rions du faux, mon cher Maupertuis, et, s'il y a quelque chose de vrai, corrigeonsnous (2). » Maupertuis porta cette lettre à d'Argenson pour disculper La Beaumelle, et l'imputation resta sur Voltaire, qui se chargea de la fortifier.
Tous ces préliminaires expliquent suffisamment l'aventure de Francfort.
Parti de Wabern le 30 mai au matin, Voltaire arriva le soir à Marbourg, d'où, le lendemain, il continua sa route sur Francfort, en traversant Giessen, Butzbach et Friedberg, dont il visita les salines. Nous ne voyons pas que, dans toutes ces courses à travers l'Allemagne, pas plus qu'auparavant dans ses voyages en Hollande et en Angleterre, il se soit arrêté une seule fois pour contempler un monument sacré ou profane, tant le sentiment des arts, comme celui de la nature, lui faisait défaut. Il arriva à Francfort le même jour, à huit heures du soir, et
(1) A la duchesse de Saxe-Gotha, Recueil de 1860, p. 93. — (2) Vie de Maupertuis, p. 190. — C'est presque le mot de Voltaire, lettre citée à la duchesse de Saxe-Gotha : « 11 y a du vrai, il y a du faux. »
alla descendre à l'auberge du Lion-d'Or. Il se disposait à repartir dès le lendemain, lw juin, lorsque fondit sur lui l'orage qu'il avait chargé par ses imprudences, et que l'on dirigeai t de Berlin.
Dès le 11 avril, le factotum Fédersdorff, que nous connaissons , avait adressé une instruction détaillée au baron de Freytag, résident prussien à Francfort. Qu'était ce Freytag? Un fugitif de Hanau, a dit Voltaire, banni de Dresde après y avoir été mis au carcan et condamné à la brouette; devenu depuis agent du roi de Prusse, qui se servait volontiers de tels ministres, parce qu'ils n'avaient de gages que ce qu'ils pouvaient voler aux passants; voleur, en effet, de Voltaire d'abord, puis d'un officier de l'empereur qui lui donna un supplément en coups de bâton (1). Ainsi Voltaire va parler de tous les acteurs dans ce drame de Francfort; ainsi a-t-il parlé de tous ses ennemis, nécessairement escrocs et dignes des galères. En réalité, Freytag n'était qu'un homme au-dessous de son rôle, que la défiance des ruses de Voltaire poussa à la brutalité.
Freytag devait se faire accompagner du conseiller aulique Schmid, un marchand « condamné ci-devant à l'amende pour fausse monnaie, après avoir à grand'peine évité la potence (2). » Freytag et Schmid avaient ordre de réclamer à Voltaire sa clef et sa croix, et de fouiller foutes ses malles, caisses, sans oublier ses coffres particuliers, pour y saisir toutes lettres et écritures c de l'auguste main de Sa Majesté, ainsi qu'un livre. » Fédersdorff ajoutait : « Comme ce Voltaire est fort intrigant, vous aurez soin l'un et l'autre de prendre toutes les précautions pour qu'il ne puisse rien soustraire à vos recherches. Quand vous aurez tout fouillé, les objets saisis devront être empaquetés avec soin et envoyés à Potsdam à mon adresse. Dans le cas où Voltaire ne consentirait pas de bonne grâce à la saisie, on le menacera de l'arrêter; si cela ne suffit point, on l'arrêtera en effet, puis, l'opération terminée sans compliments, on le laissera poursuivre son voyage (3). »
(i) Mémoires, Œuvres, t. XL, p. 93 ; —Journal de ee qui s'est passé à Francfort, Œuvres, t. LVI, p. 338. — (2) Voltaire, ibid. — (3) Noua prenons toutes
Il y avait dans cet ordre à la fois un vague et un absolutisme brutal qui devaient jeter Freytag dans un égal embarras. Quelles étaient ces écritures? Quel était surtout ce livre? Mais il s'agissait évidemment d'une affaire d'Etat, pour qu'on les réclamât au risque même de l'arrestation d'un étranger, officier de deux rois, dans une ville libre où se faisait le couronnement des empereurs.
Aussi, remettant à un autre jour l'éclaircissement de ses doutes, Freytag propose à Schmid, qui l'approuve, un plan de campagne pour garder toutes les avenues de Francfort, les portes de Francfort même, et ne pas manquer Voltaire. Précautions et peines perdues, puisque le voyageur ne se doutait de rien. Cependant, le 19 avril, Freytag demande à Fédersdorff, et le titre du livre, et un supplément d'instructions pour le cas où les caisses auraient déjà traversé Francfort. Le livre est intitulé : Œuvres de poésie, répond Fédersdorff le 21, et Voltaire doit être retenu, si ses caisses l'ont précédé, jusqu'à ce qu'il les ait fait revenir. Nouvelle incertitude : le volune est-il manuscrit ou imprimé? Manuscrit, évidemment, se répond Freytag; manuscrit et secret : interprétation assez naturelle qui va compliquer encore l'affaire.
Voltaire arrive : Freytag l'a appris w un journal et par ses espions; il est arrivé, et a passé la nuit au Lion-d'Or. Il est déjà en appareil de voyage, lorsque, le 1er juin au matin, apparaît Freytag, escorté d'un officier recruteur, le lieutenant de Brettwitz, ne sachant pas un mot de français, qu'il a amené « pour sa sûreté personnelle autant que pour imposer respect au Voltaire, » et « d'un bourgeois de mauvaise mine, » dit Collini, qui n'était que le sénateur Rûcker, choisi pour remplaçant par Schmid, qui avait été obligé de se rendre au port d'Emden, pour une assemblée générale de la compagnie des Indes.
Que se passa-t-il dans cette entrevue ? Voici le plaisant récit
ces pièces officielles dans un volume de Mélanges de Varnhagen d'Ensc, Lcipsick, 1859, qui contient (p. 173-28 '») un long morceau intitulé : Voltaire à Francfort-sur- Mcin. — Nous usons de la traduction de M. Sainl-Rcnô Taillaudier (Revue des Detuc-Mondcs, 15 août 18G5;.
de Voltaire : « Ils me signifièrent, de la part de Sa Majesté le roi de Prusse, que j'eusse à ne point sortir de Francfort, jusqu'à ce que j'eusse rendu les effets précieux que j'emportais à Sa Majesté. «Hélas! Messieurs," je n'emporte rien de ce pays-là, je vous jure, pas même les moindres regrets. Quels sont donc les joyaux de la couronne brandebourgeoise que vous redemandez? » Cêtrey monsir, répondit Freytag, l'OEiicra depoéshie du roi mon gracieux maître. « Oh! je lui rendrai sa prose et ses vers de tout mon cœur, lui répliquai-je, quoique après tout j'aie plus d'un droit à cet ouvrage. Il m'a fait présent d'un bel exemplaire imprimé à ses dépens. Malheureusement cet exemplaire est à Leipsick, avec mes autres effets. » Alors Freytag me proposa de rester à Francfort jusqu'à ce que le trésor qui était à Leipsick fût arrivé; et il me signa ce beau billet : « Monsir, sitôt le gros ballot de Leipsick sera ici, où est l'œuvre de poèshic du roi mon maître, que Sa Majesté demande, et l'œuvre de poëshie rendu à moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon. A Francfort, 1er de juin 1753. Freytag, résident du roi mon maître. » J'écrivis au bas du billet : Bon pour l'œuvre de poëshie du roi votre maître; de quoi le résident fut très-satisfait (1). »
Evidemment les choses ne se passèrent pas avec cette, gatté insolente, comme il résulte du rapport officiel de Freytag, et comme la suite le montrera.
Suivant Freytag, à la seule réclamation des papiers du roi, Voltaire fut consterné, ferma les yeux, se renversa sur son fauteuil, et se trouva mal, peut-être pour attendrir son homme. Puis, au milieu de mille protestations de fidélité à Frédéric, il ouvrit caisses et portefeuilles, livra les papiers et jura que c'était tout. Ce fut bien pis à la réclamation des Œuvres de poésie : il ne les avait pas, elles étaient dans une grande caisse de voyage, et il ignorait si la caisse était à Hambourg ou à Leipsick. Il savait bien où elle était, mais il voulait dépister les recherches; aussi, dès que Freytag lui eut déclaré que la condition de sa délivrance était la livraison de cette caisse, il se rappela aussitôt qu'elle était à Leipsick, et il donna ordre, sous
(1) Mémoire*, Œuvres de Voltaire, t. XL, p. 93.
les yeux du résident, de l'envoyer à Francfort. Mais ce ne fut pas sans faire mille instances pour continuer sa route, sans se
trouver mal encore, sans crier qu'il était un homme mort. Freytag était fort embarrassé : il se défiait du Conseil de la ville, qui autoriserait difficilement l'arrestation d'un gentilhomme de la chambre; il se défiait des grenadiers de Francfort, qu'il avait songé à lui donner pour gardiens; il n'avait quelque confiance que dans l'hôtelier, dont le frère était au service de Sa Majesté Prussienne, mais c'était peu rassurant : dans cette perplexité, il crut qu'il pourrait faire plus de compte sur la promesse de Voltaire, confirmée par serment, que sur la surveillance des gardes, et il le laissa au Lion-d'or, prisonnier sur parole. Pour l'adoucir et le gagner davantage, il lui donna le meilleur médecin de Francfort, mit à sa disposition sa cave et sa maison tout entière, et, le trouvant passablement calme et consolé, — malgré le refus que son économie lui avait faite d'un courrier pour porter une supplique à Fédersdoff, parce qu'il trouvait que la journée était déjà suffisamment chère à trois louis d'or de frais, — il sortit, emportant papiers cachetés, clef et cordon. La séance avait duré huit heures!
Quoiqu'il eût mené à sa satisfaction ce premier acte du drame, Freytag était toujours inquiet sur le dénouement définitif. Combien devait-il venir de caisses de Leipsick? Les papiers qu'il avait à saisir étaient-ils nombreux ou non ? Il l'ignorait. D'ailleurs, parmi ces papiers, comment discernerait-il les plus importants, lui qui ne connaissait même pas l'écriture de Sa Majesté? Et il appelait à son secours un secrétaire du roi. Enfin, les ruses de Voltaire, ses hésitations, ses contradictions, lui donnaient, plus que tout le reste, à penser. Mettons-nous dans la situation de ce pauvre homme, placé entre des ordres si pressants et un tel adversaire, si nous ne voulons pas être trop injustes envers lui.
Voltaire et Freytag ne s'étaient pas quittés sans se faire des promesses écrites. 11 y eut entre eux deux billets échangés. Le premier, transcrit plus haut, se trouve reproduit, dans les lettres de Voltaire et de madame Denis, de dix façons différentes.
toutes ridicules, mais dont aucune n'approche du grotesque de la leçon des Mémoires. Inutile de dire que l'orthographe de monsir et poëhsie est prise de la prononciation tudesque, et non de l'écriture de Freytag; que Freytag n'a pas fait suivre sa signature de la qualification : résident du roi mon maître, ni Voltaire mis au bas du billet: Bon pour î œuvre de poëhsie du roi votre maître, apostille qui aurait été mal reçue à Potsdam. Voltaire n'avait alors ni si bonne envie de rire, ni l'humeur si insolente. On peut juger du premier billet par le second, que Varnaghen d'Ense a transcrit littéralement. Freytag avait exigé de Voltaire, comme gage de sa promesse, des papiers précieux, et il en délivra ce récépissé : « J'ai reçu de M. de Voltaire deux paquets d'écritures cachetés de ses armes, et que je lui rendrai après avoir reçu la grande malle de Leipsick ou de Hambourg où se trouve V œuvre des poésies que le roi demande. — Francfort, le 1er juin 1753. — Freytag résident. » Au verso, Voltaire traça ces mots en grosses lettres, formées avec soin, et contrastant avec l'écriture hâtive du résident : Promesses de M. de Freytag.
Ces assurances données et reçues, Voltaire resta relativement assez calme, plus calme que Freytag lui-même. Il donna avis de ce contre-temps à madame Denis, qui l'attendait à Strasbourg, et se remit à ses Annales de l'Empire.
Mais, deux ou trois jours après, arrive à Francfort le duc de Meiningen, parent de la duchesse de Saxe-Gotha, et il veut sortir pour lui aller présenter ses hommages. Freytag refuse, avec toute la politesse possible, mais il refuse. « Comment ! s'écrie alors Voltaire, votre roi me veut arrêter ici, dans une ville impériale! Pourquoi ne l'a-t-il pas fait dans ses Etats? Vous êtes un homme sans miséricorde, vous me donnez la mort, et vous serez tous sûrement dans la disgrâce du roi! » Freytag, voyant qu'il n'a rien gagné par la douceur, répond assez sèchement, et il se demande toujours, le naïf allemand : « Est-ce une comédie? » Mais il est de plus en plus effrayé des bons amis que son prisonnier s'est faits en si peu de jours, et de la protection des magistrats que ces amis lui promettent. D'autre part, convaincu désormais que Voltaire a par devers lui bien
d'autres papiers, que le pauvre résident, trop vaguement renseigné par Fédersdoff, et n'ayant aucuns moyens personnels de se renseigner lui-môme, prend pour des papiers d'Etat, intéressant la couronne prussienne, il réclame un ordre ostensible ou une réquisition pour le faire arrêter dans les formes, et reconduire sur le territoire de Frédéric ; c'est-à-dire qu'il se croit obligé, pour le service du roi, à violer ses promesses.
Voltaire a vent, sans doute, de ces hésitations, dont Freytag veut sortir par une résolution extrême, car c'est le 5 juin, le jour même où le résident a rédigé son second rapport, qu'il s'adresse à l'ennemi naturel du roi de Prusse, à l'empereur François Ier, à l'époux de Marie-Thérèse. Suivant son usage, il va faire de son cas personnel une affaire d'intérêt général, et il remettrait volontiers le feu à l'Europe pour se venger de Frédéric et recouvrer sa liberté. « C'est moins à l'Empereur, écrit-il à François I,r, qu'au plus honnête homme de l'Europe que j'ose recourir en une circonstance qui l'étonnera peut-être, et qui me fait espérer en secret sa protection. » Et il raconte à sa manière ses engagements avec Frédéric, sa sortie de Prusse et son arrivée à Francfort. « Je n'importunerais pas Sa Sacrée Majesté, continue-t-ii, s'il ne s'agissait que de rester prisonnier jusqu'à ce que Y œuvre de poëshie fût arrivée à Francfort; mais on me fait craindre que M. Freytag n'ait des desseins plus violents, en croyant faire sa cour à son maître, d'autant plus que cette aventure reste encore dans le plus profond secret. » Il ne fera pas à Frédéric l'injure de le croire l'instigateur d'une action si odieuse « contre un vieillard moribond qui lui avait tout sacrifié, qui ne lui a jamais manqué, qui n'est point son sujet, qui n'est plus son chambellan, et qui est libre; » mais le résident peut se porter à des violences funestes, « dans l'ignorance où il est des sentiments nobles et généreux de son maître. — C'est dans ce cruel état, poursuit-il, qu'un malade mourant se jette aux pieds de Votre Sacrée Majesté, pour la conjurer de daigner ordonner, avec la bonté et le secret qu'une telle situation me force d'implorer, qu'on ne fasse rien contre les lois, à mon égard, dans sa ville impériale de Francfort. Elle
peut ordonner à son ministre en cette ville de me prendre sous sa protection; elle peut me faire recommander à quelque magistrat attaché à son auguste personne. Sa Sacrée Majesté a mille moyens de protéger les lois de l'Empire et de Francfort; et je ne pense pas que nous vivions dans un temps si malheureux, que M. Freytag puisse impunément se rendre maître de la personne et de la vie d'un étranger, dans la ville où Sa Sacrée Majesté a été couronnée. Je voudrais, avant ma mort, pouvoir être assez heureux pour me mettre un moment à ses pieds. Son Altesse royale Madame la duchesse de Lorraine (sœur du Régent), sa mère, m'honorait de ses bontés. Peut-être, d'ailleurs, Sa Sacrée Majesté pousserait l'indulgence jusqu'à n'être pas mécontente, si j'avais l'honneur de me présenter devant elle, et de lui parler. »
Cette dernière phrase mystérieuse a son explication dans une lettre secrète du même jour, adressée au comte de Stadion, conseiller intime de l'Empereur, et alors ministre d'Etat de l'électeur de Mayence, que Voltaire priait de transmettre sa lettre à François Ier : « Votre Excellence, y disait-il, peut assurer l'Empereur, ou Sa Sacrée Majesté l'Impératrice, que, si je pouvais avoir l'honneur de leur parler, je leur dirais des choses qui les concernent;.... et peut-être mon voyage ne serait pas absolument inutile. » Il a beau ajouter qu'il pourrait donner des marques de sa reconnaissance à Leurs Majestés Impériales, « sans blesser aucun de ses devoirs : » il est trop évident, ou qu'il ment pour se donner de l'importance et s'attirer la protection de la cour de Vienne, ou qu'il s'offre à jouer le rôle d'un malhonnête homme en trahissant les secrets de Frédéric. Par là, il légitimait, en quelque sorte, toutes les brutalités dont il avait été déjà l'objet, et toutes celles qui le menaçaient encore.
Il répète ses propositions déloyales dans une autre lettre du 7 juin au même comte de Stadion, et il demande en même temps, pour se sauvegarder contre une violence dont le résident de Mayence est venu le prévenir, une lettre portant en suscription : « A M. de Voltaire, chambellan de Sa Sacrée
Majesté , » et , à l'intérieur, Tordre de se rendre à Vienne. Le 9 juin, madame Denis, prévenue par son oncle, arrivait à Francfort. Avant de partir de Strasbourg, elle s'était recommandée à milord Maréchal, dont elle reçut la réponse à Francfort même. Réponse curieuse, qui prouve qu'on connaissait déjà toutes les trahisons passées de Voltaire, et qu'on ne cherchait qu'à se mettre en garde contre ses trahisons futures. Lord Maréchal rappelait à la nièce que son oncle s'était fait partout des affaires ou des ennemis ; que tout pays lui était désormais fermé, hors la Chine, dont son âge lui interdisait le voyage et le mandarinat, hors la France, que ses amis lui pourraient rouvrir, s'il était sage ; qu'il devait donc s'abstenir de discours et d'épigrammes contre Frédéric, qui, d'un mot dit à la cour de France, lui fermerait tout retour; en un mot, ajoutait le vieux ministre, « empêchez votre oncle de faire des folies, il les fait aussi bien que les vers. »
La lettre de lord Maréchal indiquait une autre condition mise à la liberté de Voltaire : la restitution, non plus seulement des insignes, des manuscrits royaux et de Y œuvre de poésie, mais encore de son contrat d'engagement et de pension. Or, Voltaire affirmait qu'il l'avait perdu ou égaré, et il faisait écrire par sa nièce, en date du il juin, deux lettres, l'une à lord Maréchal, l'autre à Frédéric lui-même, par lesquelles il s'engageait à le remettre sitôt qu'on viendrait à le retrouver; et, en attendant, il avait dicté, se prétendant trop malade pour écrire lui-même, une déclaration signée de l'oncle et de la nièce, tous les deux inscrits à l'article pension, par laquelle ils renonçaient à tout et annulaient tout contrat (1). Suivant cette déclaration, la pièce réclamée était un petit papier ne contenant que des remerctments de la pension accordée à l'oncle et à la nièce, et de la croix et de la clef de chambellan, au bas duquel le roi avait écrit : « Je signe de grand cœur le marché que j'avais envie de faire il y a plus de quinze ans. »
Les lettres et la déclaration étaient pleines encore de pardons, d'excuses, d'appels à la compassion et à la grandeur
(1) Voir cette déclaration, Œuvres de Voltaire, t. XLVIU, p. 356.
d'âme du roi, où n'était pas oubliée l'éternelle mention du bon billet du 23 août 1750.
La caisse attendue arriva à Francfort le 17 juin, et fut portée le jour même chez Freytag. Mais, dans l'intervalle, Freytag avait demandé de nouvelles instructions, et, dans l'absence du roi, Fédersdoff lui avait ordonné de surseoir jusqu'au prochain courrier, c'est-à-dire, vu la lenteur des postes du temps, de garder Voltaire prisonnier sept à huit jours encore. Malgré Schmid lui-môme, qui, revenu d'Emden, était, d'avis de passer outre, Freytag refuse d'ouvrir la caisse, et déclare que les choses resteront dans l'état où elles sont jusqu'à la première poste. On juge de la fureur de Voltaire, qui se croyait enfin libre de partir après avoir satisfait à tous ses engagements. Pour radoucir, l'imbécile Freytag ose bien lui présenter ce retard comme une faveur, suite du rapport avantageux qu'il avait fait sur son compte quelques jours auparavant, et il s'imagine bien < mériter avec tout cela son amitié et sa bienveillance ! »
A la lecture de ce billet, qui, venu d'un autre homme que Freytag, aurait ressemblé à une ironie cruelle, nouvel accès de rage, dont madame Denis se fait l'interprète indignée, dans une lettre du 18 juin à l'abbé de Prades.
C'est alors que Voltaire prend le parti de s'évader. Le 20 juin, il laisse en gage, entre les mains de Freytag, les malles, la caisse et la nièce; et, emportant seulement avec lui quelques valises, les manuscrits et l'argent renfermé dans la cassette, il sort de l'auberge, avec Collini, qui l'accompagne, et un domestique chargé des bagages, qui le suit, atteint une voiture de louage préparée d'avance, y monte et s'enfuit comme un coupable. Il était déjà arrivé à la porte de la ville qui conduit au chemin de Mayence et se croyait enfin libre, lorsqu'un espion de Freytag arrête le carrosse. La première pensée de Voltaire, — pensée singulière en pareil cas ! — est de tirer quelques papiers d'un portefeuille et de les passer à Collini, qui les cache dans sa culotte : c'était la Pucelle!
Cependant Freytag, qu'on vient d'avertir, paraît bientôt dans une voiture escortée de soldats, y fait monter ses prisonniers
reconquis, y monte avec eux, et leur fait traverser ainsi la ville au milieu de la populace attroupée. Il les conduit chez Schmid, son lieutenant, fait barricader l'entrée et y aposte des factionnaires pour contenir la foule. Introduits dans un comptoir, les prisonniers sont bientôt entourés de commis, de valets et de servantes. N'oublions pas madame Schmid, qui passe devant Voltaire d'un air dédaigneux, pour venir écouter de plus près le baron Freytag, racontant, d'un air de matamore, avec quelle adresse et quel courage il était parvenu à ressaisir sa proie. « Ah ! s'écriait-il , j'ai vu enfin à quelles gens nous avions affaire! Les plus terribles bandits n'eussent pas fait de tels mouvements pour échapper à nos mains ! » Il était plus fier de son exploit que « le roi son maître » de la plus belle victoire !
On s'empare des effets et de la cassette, on vide les poches des prisonniers, et on ne laisse même pas à Voltaire sa tabatière, sous prétexte que l'usage est « de s'emparer de tout. » « Comptez cet argent, dit Schmid à ses commis, ce sont des drôles capables de dire qu'il y en avait une fois autant. » Voltaire demande une reconnaissance, on la refuse; Col Uni, de quel droit on l'arrête, et il est menacé d'être jeté dans un corps de garde. Les yeux de Voltaire étincellent de fureur et interrogent ceux de Collini. Tout à coup, apercevant une porte entr'ouverte, il s'y précipite et sort. Madame Schmid et son escouade se précipitent après lui. « Ne puis-je donc, demande- t-il en se baissant, satisfaire aux besoins de la nature? » Que voulait-il? Offenser la pudeur de madame Schmid? Non, mais plutôt s'évader encore, comme Freytag l'en accusa. Quoiqu'il en soit, on se range en cercle autour de lui, et on attend. Bientôt Collini est appelé à son secours. Collini sort, et le trouve dans un coin, courbé, se mettant les doigts dans la bouche et faisant des efforts pour vomir. « Vous trouvez-vous donc mal? » s'écrie Collini effrayé. Voltaire le regarde avec des yeux d'où sortaient des larmes, et lui dit à voix basse : Fingo, fingo! Et Collini se rassure. Toutefois, il feint lui-même de croire à la maladie de son maître, qui voulait par là attendrir ses geôliers, il lui donne le bras et le ramène dans le comptoir.
Quelle grotesque comédie ! et comédie qui manque son effet, car Schmid, loin de s'adoucir, sent redoubler sa colère; et, se croyant offensé dans sa personne et celle de sa femme, il crie au grand acteur : « Malheureux ! vous serez traité sans pitié et sans ménagement! » Voltaire, hors de lui, s'élance une seconde fois dans la cour; une seconde fois on le ramène.
Altérés par tant de mouvements, le résident et sa suite demandent à boire. Schmid fait apporter du vin, et l'on trinque sur le comptoir à la santé de Son Excellence Monseigneur Freytag. Cependant arrive un nommé Dora, ci-devant notaire de Francfort, cassé par sentence de la ^ille, dit toujours Voltaire, et actuellement simple copiste de Freytag. Il avait été envoyé sur une charrette à la poursuite des fugitifs. Apprenant, aux portes de la ville, que Voltaire avait été arrêté, il rebrousse chemin, arrive au comptoir, et s'écrie : « Si je l'avais attrapé en route, je lui aurais brûlé la cervelle! » — Il va sans dire qu'il n'y a pas un mot, dans le rapport de Freytag, de cette scène bachique et sauvage, racontée par le seul Col Uni.
La scène dura deux mortelles heures; après quoi, il fut question d'emmener les prisonniers. Portefeuilles, cassette, tout est jeté dans une malle, qu'on scelle des armes de Voltaire et du chiffre de Schmid. Le redoutable Dora prend la tète du convoi, et conduit les prisonniers non pas au Lion-d'Or, dont l'hôtelier, a prétendu Freytag, trouvant Voltaire trop ladre, refusait absolument de le recevoir, mais dans une mauvaise gargotte, à l'enseigne du Bouc, où les attendaient douze soldats commandés par un bas officier. On sépare Voltaire et Collini, et on les enferme chacun dans une chambre, avec trois soldats portant la baïonnette au bout du fusil.
Cependant madame Denis était allée porter ses réclamations au bourgmestre, qui, non-seulement refusa de l'écouter, mais lui ordonna de garder les arrêts dans son auberge du Liond'Or. C'est là que Dora vient la trouver. Il laisse dans l'escalier son inséparable escouade, se présente à la dame, lui dit que son oncle veut la voir, et lui donne le bras pour la conduire. Sur le seuil, se retrouvent les soldats, qui l'entourent et la
mènent à l'auberge du Bouc, où, loin d'être réunie à son oncle, elle est reléguée dans un galetas, avec un petit lit il est vrai, mais aussi avec « quatre soldats, qui, la baïonnette au bout du fusil, lui tiennent lieu de rideaux et de femmes de chambre. » Et, pourtant, ajoute Voltaire, « elle n'avait jamais corrigé les vers du roi de Prusse (1)! »
Dorn s'installa dans la chambre de madame Denis, de son autorité privée, disent Collini et Voltaire ; sur la prière de la dame, qui voulait être rassurée par sa présence et lui donna un louis d'or pour sa peine, a prétendu Freytag. Il s'y fit apporter à souper, continuent les victimes transformées en accusateurs; et, sans s'inquiéter des convulsions dans lesquelles une pareille aventure avait jeté la dame, il se mit à manger et à vider bouteille sur bouteille. Voltaire, dans un journal des faits adressé au comte de Stadion, et dans une note d'une copie de certaine lettre de sa nièce à Frédéric, a même ajouté une particularité plus odieuse : à savoir que Dorn passa seul la nuit dans la chambre de madame Denis, qu'il osa insulter cette femme, et qu'il ne renonça à une tentative abominable qu'intimidé par ses cris (2) ; mais nulle mention de ce fait, ni dans Collini, ni dans les Mémoires, ni dans le Commentaire historique, ni dans la leçon de la lettre de madame Denis citée par Varnhagen, et qui doit être la leçon envoyée au roi, ni dans le duplicata de cette lettre adressé au chevalier de La Touche ; calomnie de Voltaire, à n'en pas douter, qui rend suspectes bien des circonstances de son récit et de celui de son secrétaire.
A peine enfermés, et dès le soir de ce 20 juin, l'oncle et la nièce envoient de tous côtés et à toute adresse lettres et mémoires. Pendant que madame Denis rédige, sous la dictée de Voltaire, une note pour madame de Pompadour (3), Voltaire luimême écrit à la Margrave de Baireuth une lettre pleine de larmes pour provoquer sa pitié, pleine aussi de pardons, de protesta-
(1) Mémoires, Œuvres, t. XL, pp. 94, 95. — (2) Œuvres, t. LVI, pp. 328, 337. — Voltaire parle encore de cette particularité dans une lettre à la Margrave de Baireuth, publiée récemment dans la Revue Française (!•* novembre 1865). — (3) Recueil de 1860, p. 88. — Toutes les pièces citées sans indication spéciale sont dans Beucbot ou dans Varnhagen d'Ense.
tions de respect et de fidélité, pour rendre plus facile et plus efficace l'intervention de cette sœur de Frédéric. « Hélas! disaitil en signant , c'était autrefois frire Voltaire ! » Wilhelmine intervint, en effet, un peu à contre-cœur, et le 29 juin seulement, après que son frère, comme nous le verrons, avait déjà donné des ordres plus doux. Flatteuse pour la nièce, sa lettre l'était peu pour l'oncle, « le plus indigne, le plus misérable et le plus méprisable des hommes, s'il avait manqué de respect envers Frédéric dans ses écrits ou dans ses paroles. » Mais, — ajoutait Wilhelmine en plaidant les circonstances atténuantes d'une façon qui n'eût guère plu à son client, — t un homme vif et bilieux comme lui entasse sottise sur sottise, lorsqu'il a une fois commencé à en faire. Son &ge, ses infirmités et sa réputation, qui est flétrie par cette catastrophe, m'inspirent cependant quelque compassion pour lui. » Elle osait même insinuer la menace : « Un homme réduit au désespoir est capable de tout. » Il est vrai qu'elle s'excusait bien vite de la séduction qu'avait exercée sur elle l'homme d'esprit, et de la pitié que lui inspirait le coupable malheureux, pour qui elle prévoyait la fin obscure du Tasse et de Milton.
Le lendemain, 21, nouveau mémoire, nouvelle lettre de madame Denis, secrétaire de son oncle, adressés cette fois à Frédéric lui-même; nouveau récit des faits exposés, avec plaintes amères sur le traitement infligé à une femme qui n'était pas de la partie, et explication de la fuite de la veille (1).
Même jour, très-humbles requêtes de Voltaire, d'abord à Freytag seul, puis à Freytag et Schmid réunis, pour implorer leur pitié, la délivrance d'une garde nombreuse, la grâce de retourner au Lion-d'Or, où il y a un petit jardin nécessaire à sa santé, où se trouvent ses meubles et ses domestiques ; pour s'excuser d'avoir obéi, en fuyant, aux « fausses terreurs qu'on lui avait données; » enfin, pour promettre avec serment que ni sa nièce,! ni Collini, ni lui ne sortiront que quand il plaira à Sa Majesté Prussienne : « Pardonnez, je vous prie, disait-il en
(1) Supplément à la correspondance de Voltaire avec Frédéric II, publié pur M. Foiaset, pp. 34-42.
Iî. 9
finissant, et ne nous accablez pas. Madame Denis a vomi toute la nuit, elle se meurt. Nous vous demandons la vie. »
Plaintes, serments, abaissements, supplications inutiles! Certes, Voltaire était excusable de laisser échapper quelques cris de fureur. Mais ces cris, rapportés par un laquais, mirent Freytag dans une irritation plus vive. De là, autres excuses, autres promesses de Voltaire et de madame Denis : « J'implore votre justice et votre bonté, et je suis très-malade, » dit la nièce; — « ma nièce est au lit mourante, ajoute l'oncle; au nom de Dieu, ayez pitié de nous, et surtout d'une femme respectable et désespérée! » Et, comme si ce n'était pas assez de tous ces cris suppliants, Voltaire, le même jour, 23 juin, écrit une autre lettre plus étendue à Freytag en faveur de madame Denis, et il profite de l'occasion pour rappeler son obéissance à tous ses engagements, pour réitérer ses explications et ses excuses, pour implorer la clémence du roi et protester qu'il ne lui manquera jamais.
A cette lettre en était jointe une autre pour Frédéric, recommandée à Freytag. Mais, dans leur juste défiance du résident, les deux captifs en envoyaient un duplicata au chevalier de La Touche (1), avec prière de tout rendre ou tout faire rendre en mains propres au roi de Prusse.
Les lettres se suivent avec les jours. Le 25, le 26, lettres de plus en plus vives et pressantes de Voltaire et de sa nièce au roi, envoyées toujours sous le couvert du chevalierdeLa Touche (2). Madame Denis, dans la crainte que ses lettres précédentes ne fussent pas parvenues, rappelait tous les faits. Le 21, on avait ouvert la caisse et pris Vœuvre de poésies. Freytag et Schmid avaient alors signifié aux captifs qu'ils seraient libres à trois conditions : la première, de payer, pour frais d'emprisonnement, 128 écus d'Allemagne et 42 creutzers par jour; la seconde, de signer un écrit, par lequel Voltaire s'engageait à « se taire sur tout ce qui était arrivé, » et avouait que « les billets de Freytag n'étaient que des billets de consolation et d'amitié qui ne tiraient point à conséquence; » la dernière, de rendre ces deux
(1) Fotoset, p. 42. —(2) Foiaset, pp. 47-52.
billets (1). Ces conditions acceptées, ils étaient restés néanmoins en prison. Le 22, Dorn leur avait fait signer le modèle d'une supplique à Freytag et Schmid, leur promettant qu'ils seraient aussitôt élargis, et, leur signature apposée, on les avait retenus prisonniers. Le 25, Dorn était revenu dire à madame Denis qu'elle était libre de retourner en France, mais seule, et qu'elle ne pouvait rester avec son oncle que prisonnière comme lui. « Pourquoi prisonnière ? » avait-elle demandé. — « Pouravoir excusé votre oncle chez le bourgmestre,» lui avait-il été répondu.
Aux supplications de la nièce, l'oncle unissait les siennes : c Quelle funeste suite de quinze ans de bonté ! Sire, si j'ai fait des fautes, je vous en demande pardon mille fois. J'oublierai à jamais Maupertuis. Mais, au nom de votre humanité, rendez la vie à une femme qui a fait deux cents lieues pour avoir soin d'un malade infortuné; et qu'une mort affreuse, que cette aventure peut lui causer, ne soit pas le prix de sa belle action. Pardonnez-moi, sire, je vous en conjure 1 »
N'osant pas trop compter sur la clémence royale, Voltaire, le même jour, 26 juin, implorait de nouveau, par le comte de Stadion, la protection de l'Empereur et de Marie-Thérèse; le 28, il adressait, par le comte d'Argenson, une requête au roi de France (2); puis, doublé de sa nièce, le 29, il revenait à la charge auprès de Frédéric (3).
Une particularité curieuse de ce triste débat, c'est que Frédéric, dès le 16, c'est-à-dire après les premières requêtes, avait ordonné à Freytag de laisser Voltaire poursuivre son voyage, sous la seule condition de s'engager par écrit à lui renvoyer son livre de poésies fidèlement, in originali, sans en prendre ou laisser prendre copie. Or, Voltaire avait plus fait déjà qu'il ne lui était demandé, et néanmoins Freytag, qui avait reçu l'ordre royal vers le 23, le retenait toujours prisonnier. C'est que, dans l'intervalle, avait eu lieu la fuite du 20, qui, aux yeux du rési-
(I ) Suivant Collini, p. 88, on acte de ces clauses avait été dressé, et Voltaire y avait apposé sa signature, lorsque Schmid, craignant l'usage terrible qu'il en pouvait faire, le déchira en disant : « Ces précautions sont inutiles entre gens comm nous. » —(2) Œuvres de Voltaire, t. I, Pièces justificatives, p. 406.— (3) Foisset, p. 53.
dent, changeait l'état des choses. Pour nouveau crime, pensaitil, nouveau châtiment. D'ailleurs, cette fuite ne faisait-elle pas supposer quelque complot ignoré du roi, contre lequel il était prudent de se précautionner en retenant le chef dans l'impuissance d'agir? Et, avant de le relâcher, n'était-il pas nécessaire de prendre de nouvelles instructions?
Cette situation se serait prolongée indéfiniment, si Frédéric, harcelé par des plaintes nouvelles, n'eût récrite Freytag : « J'ai reçu une lettre de la nièce de Voltaire que je n'ai pas trop comprise. Elle se plaint que vous l'avez fait enlever à son auberge, et conduire à pied avec des soldats qui l'escortaient. Je ne vous avais rien ordonné de tout cela. Il ne faut jamais faire plus de bruit qu'une chose ne le mérite. Je voulais que Voltaire vous remît la clef, la croix et le volume de poésies que je lui avais confié. Dès que tout cela a été remis, je ne vois pas de raison qui ait pu vous engager à faire ce coup d'éclat. Rendez-leur donc la liberté dès ma lettre reçue. Je veux que cette affaire en reste là, qu'ils puissent aller où ils voudront, et que je n'en entende plus parler. »
Cette lettre était datée du 26 juin. Le 9 juillet, l'ordre est renouvelé à la suite d'une autre réclamation de Voltaire : « Ne différez point, disait le roi à son ministre, de mettre fin à tout cela, parce que, sans doute, s'il était survenu quelque incident nouveau, vous m'en auriez averti. »
Ces derniers mots eussent rejeté dans ses perplexités premières le pauvre Freytag, qui aurait pu supposer que le roi ignorait encore l'incident nouveau du 20; et peut-être eût-il tardé à obéir, si Voltaire, qui avait fait agir en sa faveur les magistrats de Francfort, n'eût été déjà libre. Dès le 26 juin, le conseil de ville avait envoyé son secrétaire à l'auberge du Bouc pour interroger les captifs, etpoursavoirsi Sa Majesté Prussienne avait donné des ordres de les arrêter. Ils avaient répondu qu'ils n'avaient vu aucun ordre, et qu'il était, de plus, impossible qu'un ordre fût venu de Potsdam du 17 juin, jour de l'arrivée de la caisse, au 20, jour de leur emprisonnement (1). Le secré-
(1) Au chevalier de La Touche, 36 juin ; Foisael, p. 52.
taire comprit alors que le bourgmestre avait été trompé, et il lui fit reconnaître son erreur. En conséquence, ce magistrat fit donner à madame Denis et à Collini, qui déjà pouvaient se promener dans la maison, la liberté de sortir; quant à Voltaire, il avait l'auberge pour prison jusqu'à ce qu'on eût reçu de Potsdam des ordres positifs. Craignant de garder trop longtemps les arrèts,.Voltaire fit écrire par sa nièce à l'abbé de Prades, et, le 5 juillet, il en reçut une réponse précise qui fut montrée au bourgmestre. Il fut aussitôt remis en pleine liberté, moins parle ministère de Freytag et de Schmid, que par l'intervention de ce magistrat. Il est pourtant juste de dire que ce môme jour, 5 juillet, Voltaire, qui n'avait plus rien à craindre de Freytag, lui écrivait : « On lui fait beaucoup de compliments sur son esprit de conciliation, sur sa justice et sur la bonté de son cœur. »
Le lendemain, 6, les prisonniers rentrèrent à l'auberge du Lâon-d'Or. Voltaire manda aussitôt un notaire, devant lequel il protesta, avec Collini, contre tant de vexations et d'injustices, et particulièrement contre le vol d'une partie de son argent. « Je perdis, a-t-il dit dans ses Mémoires (1 ), environ la somme que le roi avait dépensée pour me faire venir chez lui, et pourprendre mes leçons. Partant, nous fûmes quittes. » Il a dit avec plus de précision dans son Journal (2), qu'on les avait tellement volés et accablés de frais, lui, sa nièce et Collini, qu'ils furent obligés d'emprunter de l'argent pour continuer leur route. On lui avait volé à lui seul « papiers, bagues, un sac de carolins , un sac de louis d'or, et jusqu'à une paire de ciseaux d'or et de boucles de souliers. » Nous ne sommes pas réduits à l'en croire sur parole.
Le 7 juillet au matin, on se disposait à partir, après trentesix jours de captivité, lorsqu'une nouvelle folie de Voltaire faillit tout remettre en question. Collini venait de charger deux pistolets qu'ils avaient ordinairement dans leur voiture. À la vue du sergent Dorn qui passait dans le corridor en attitude d'espionnage, et au souvenir de sa menace de lui brûler la cervelle, Voltaire saisit un pistolet et se précipite sur son geôlier,
(1) Œuvre», t. XL, p. 95. - (2) T. LVI, p. 338.
Collini s'écrie et l'arrête ; Dorn prend la fuite, et court chez un commissaire, qui dresse procès-verbal de cette tentative, peu sérieuse, croyons-nous, d'assassinat. Selon Voltaire (1), Dorn ne s'était plaint que pour avoir un prétexte de garder l'argent volé qu'il rapportait; le pistolet n'avait ni poudre, ni plomb, ni pierre, comme en avaient déposé sous serment trois témoins, dont deux notaires jurés : mensonges qui ne peuvent prévaloir sur le témoignage si net de Collini.
Heureusement que le secrétaire de la ville intervint encore et arrangea tout. Dans la journée, Voltaire et Collini quittaient Francfort. Madame Denis y resta encore un jour pour quelques arrangements, et, au lieu d'accompagner l'oncle qu'elle était venue chercher et conduire, disait-on, à Plombières, elle partit pour Paris, où elle avait la mission plus pressante de lui préparer les voies.
Ainsi se termina cette aventure de Francfort. Certes, nous ne saurions justifier en tout ce Freytag, qui s'excusait de ses brutalités par cette brutalité nouvelle : « Je croyais l'affaire si grave, j'étais si résolu à me faire restituer tous les manuscrits de Votre Majesté, que, si Voltaire m'eût échappé, et que je
(1) Journal, Œuvre*, t. LVI, p. 388, et lettre au roi de Prusse, cbex M. Foisset, p. 57. — Le séjour de Francfort fut signalé par un autre trait de vivacité que nous tenons de Collini, p. 181, et de Voltaire lui-même, Mémoires, p. 95. Van Duren, l'imprimeur de VAnti^Maehiavel, « fripon de profession , a dit Voltaire, et banqueroutier par habitude, » était alors retiré à Francfort : « On retrouve ses amis dans l'occasion. Il prétendit, continue Voltaire, que Sa Majesté lui redevait one vingtaine de ducats, et que j'en étals responsable. Il compta l'intérêt, et l'intérêt de l'intérêt. » Suivant Collini, c'était un compte de treize ans, sur lequel Voltaire trouva des exemplaires de ses propres œuvres. Quand Van Duren se présente pour se faire payer, Voltaire, qui se promenait avec Collini dans le jardin de l'auberge, court sur lui, plus rapide que l'éclair, lui applique un soufflet, et se retire. Collini essaye de consoler le souffleté, en loi disant qu'au bout du compte, il peut se vanter d'avoir reçu le soufflet d'un grand homme. Van Duren trouve qu'un soufflet, même venant d'un grand homme, ne vaut pas payement, et va se plaindre au bourgmestre régnant, « Le bourgmestre, raconte Voltaire, trouva, en qualité de bourgmestre, le compte très-juste, et, en qualité de régnant, il me fit débourser trente ducats, en prit vingt-six pour lui , et en donna quatre au fripon de libraire. » Lorsqu'on songe que ce bourgmestre est celui qui vient de se montrer si bienveillant pour Voltaire, on est porté à croire que ce récit est moins vrai que spirituel, que la réclamation du libraire était fondée, et que le poète fut condamné justement à payer.
l'eusse atteint, non à la barrière, mais en pleine campagne, et qu'il eût refusé de retourner à Francfort, je n'aurais pas hésité à lui casser la tête d'un coup de pistolet. » Nous ne signerions donc pas le certificat que lui adressa Fédersdorff le 14 juillet : c Vous avez agi en fidèle serviteur du roi, conformément à ses augustes ordres; personne ici, personne dans le monde entier ne sera dupe des mensonges et des calomnies de Voltaire. » Si Freytag pouvait être accusé d'avoir dépassé, dans un excès de son zèle brutalement naïf, les ordres du roi, le roi était bien coupable de les avoir confiés à de tels hommes, et de s'être choisi de pareils instruments.
Et, malgré tout, quelque blâme qu'on soit contraint d'infliger à Frédéric et à ses agents, on ne saurait éprouver pour la victime ni sympathie, ni pitié. Après avoir provoqué, légitimé d'avance le châtiment par ses folies, Voltaire l'a subi avec si peu de dignité, avec un tel oubli de son rang, de sa noblesse dans Tordre des esprits, de ses soixante ahs, qu'on ne peut s'empêcher de rire quand on voit ce Puieinello si bien frotté par les diables de Francfort.
NÉGOCIATIONS DE VOLTAIRE POUR RENTRER DANS SES FONDS ET DANS LA FAVEUR ROYALE
Voltaire était libre, et il ne lui restait plus qu'un compte à régler, compte d'argent, compte de vengeance.
Le jour même de son départ, il priait Frédéric d'ordonner qu'on lui rendit ses effets, son argent, et de lui permettre de s'adresser aux justices ordinaires (1). Tout le mois de juillet, il fatigua le roi de ses réclamations, et le 31 le roi écrivit à Freytag : « J'ai encore reçu une lettre de Voltaire, dans laquelle il me demande qu'on lui fasse rendre les effets qu'on lui retint lorsqu'on l'arrêta. Je vous ai déjà donné mes ordres là-
(1) Dans M. Fotoseit, p. 57.
dessus. Ne manquez pas, dès ma lettre reçue, de le satisfaire là-dessus; et, quant aux frais, qu'il ne veut peut-être pas payer, il n'est pas nécessaire pour cela de lui retenir le tout : ne gardez que ce qu'il faudra pour les payer, et rendez-lui le reste. »
Rien n'était tait encore le 4 août, jour où Voltaire s'en plaignait au landgrave de Hesse-Cassel; ni même le 5, date d'une lettre à un ministre de Berlin, toujours pour réclamer ses effets « dissipés comme dans un pillage, » les frais extorqués à madame Denis, et l'argent « volé dans les poches de Gollini et dans les siennes, dont le compte était entre les mains des nia»gistrats de Francfort. » Freytag répondit, le 7 août, que les effets étaient sans valeur; que les ballots avaient été rendus sans être ouverts; que l'argent était en dépôt chez Schmid; qu'on avait voulu le rendre à Voltaire, qui, au lieu de le recevoir, avait menacé du pistolet; que la somme déposée montait à peine à cinq cent vingt écus, dont la plus grande partie était absorbée par les frais, et encore s'était-on relâché de vingt florins. Le 18 août, Fédersdorff envoya de Berlin l'ordre de rendre cette somme, les frais prélevés, contre un reçu; ordre qui fut sans doute exécuté, puisque là s'arrêtent les pièces officielles publiées par Varnhagen d'Ense.
Mais Voltaire ne mit pas de terme à ses plaintes et à ses réclamations pécuniaires, et, toute sa vie, il nourrit le dessein de se venger. Sa correspondance avec Gollini, de 1757 à 1762, en garde la trace encore toute vive. Si d'abord, et sous la première impression de son ressentiment, il parut s'abstenir, c'est que la duchesse de Saxe-Gotha s'était entremise pour le réconcilier avec Frédéric, et qu'il avait eu assez peu de dignité pour se prêter à ce projet de paix. Dès le 22 septembre 1753, il avait adressé à la duchesse une lettre ostensible pour rentrer dans c les bonnes grâces du roi de Prusse. » Le comte de Gotter, grand maréchal de la maison du roi , avait accepté l'office de négociateur. Voltaire implorait encore l'intervention de Wilhelmine , margrave de Baireuth , sœur chérie du roi.
En septembre, il l'informa du projet de la duchesse de Saxo-
Gotha, et, dans une longue lettre, où il faisait amende honorable de ses torts envers le roi de Prusse, il la suppliait d'intercéder auprès de son frère : « Il s'agit, madame, de signaler la grandeur de votre âme et de toucher la sienne (1). » Mais la margrave, quoique gagnée à Voltaire, n'osait trop intervenir auprès du roi, qui lui avait écrit, le 12 avril précédent : « Quant à vous, ma chère sœur, je vous conseille de ne lui point écrire de votre main, j'y ai été attrapé. » Voltaire, repoussé de ce côté, revint à la duchesse de Saxe-Gotha, et lui indiqua la voie pour arriver au cœur d'un monarque « sensible à la gloire; » .à défaut de faveur, il voulait au moins « adoucir un homme puissant et dangereux. » Il sentait bien l'ignominie de ce rôle de battu demandant grâce au battant; il redoutait les plaisanteries qu'on en ferait à Paris, t On me lapiderait en France, écrivait-il, si je retournais à sa cour. Je ne le pourrais avec bienséance, ajoutait-il aussitôt, qu'en cas qu'il fit une satisfaction éclatante à ma nièce, qu'il punît Freytag et Schmid, et qu'il me rappelât avec distinction , seulement pour venir passer quinze jours avec lui (2). » Mais il se désolait à la pensée que ni le rang, ni le caractère de Frédéric ne lui permettraient de descendre à une telle réparation. En désespoir de cause, il écrivit au comte de Gotter, il écrivit même « à son infidèle (3) : » démarches, humiliations perdues! Nous pouvons juger des réponses de Frédéric par cette lettre à Darget : « Croiriez-vous bien que Voltaire, après tous les tours qu'il m'a joués, a fait des démarches pour revenir ? Mais le ciel m'en préserve ! il n'est bon qu'à lire, et dangereux à fréquenter (4). »
Voltaire voulut espérer encore. Retiré à Golmar, cette porte de la France qu'on tenait fermée devant lui, ne sachant où aller, il regrettait Berlin, seul refuge qui restât à cet esprit cosmopolite et proscrit, révolté et rampant. U avait traversé plusieurs
(1) Lettres inédites, Revue française , i** novembre 1865. — (2) A la duchesse de Saxe-Gotha, 27 septembre 1753. — (3) A la duchesse de Saxe-Gotha, 21 novembre 1753. — (4) Le 20 novembre 1753, d'Argens écrivait à Dalembert : « Voltaire a fait plusieurs tentatives pour retourner ici, mais le roi n'a pas voulu entendre parler de lui : il avait employé, pour faire sa paix , la Margrave de Baireuth et la duchesse de Saxe-Gotha. »
petites cours d'Allemagne ; partout on l'avait reçu en prince, nulle part on n'avait fait le moindre effort pour le fixer. A en croire La Beaumelle, au début de sa Réponse, il avait offert d'établir son séjour et les arts de la Seine à Hanovre, au prix modique de mille livres sterling, et il avait été rebuté. Suivant une lettre plus sûre adressée de Gotha à Forme y (1), il avait insinué qu'il ne serait pas fâché d'être attaché à cette cour par quelque pension, et sa proposition n'avait excité qu'un embarras dont on sortit par quelque présent. Repoussé de toutes parts, il se retourna du côté de Frédéric. Par l'entremise d'un anonyme, probablement du comte de Gotter, il rappela au roi ses anciennes bontés et en sollicita le retour. C'était une chose si flatteuse pour lui d'être le témoin assidu et officiel du travail d'un prince qui, né à trois cents lieues de Paris, écrivait mieux qu'aucun académicien, qu'assurément il n'avait pu chercher à s'en priver. Aussi n'avait-il d'autre ambition que de vivre auprès de sa personne (2).
Ayant échoué dans ce nouvel assaut livré au cœur de Frédéric, il repoussa l'idée qu'il eût fait quelque proposition de paix. « Je ne sais pas quelle est la paix dont vous me parlez, écrivit-il. Ni mon cœur, ni ma bouche ne feront de paix avec un homme qui m'avait trompé, et qui payait par une ingrate jalousie les soins que j'avais pris de l'enseigner, et les sacrifices que je lui avais faits (3). »
Trois jours après, il faisait tenir à Frédéric, par les mains du marquis d* Argens, un mémoire justificatif de sa conduite : « Sérieusement, frère, disait-il à d' Argens, il me doit quelque justice et quelque compassion (4). »
Au mémoire, Frédéric daigna répondre par une lettre flat-
(1) Souvenirs d'un citoyen, t. II, p. 235. — (2) A M***, 21 décembre 1753. — (3) A Formont, 29 février 1754. — (4) A d'Argens, 3 mars 1754. — Voir le Mémoire , avec la lettre d'envoi d'an doplicata au chevalier de La Touche, dans ta publication de M. Foisset, pp. 61, 63. — En janvier, il avait déjà fait tenir ses Annale* de l'Empire, par les mains de Vilbeimlne, « à celui qui avait toujours été l'objet de ses pensées et de ses écrits. » Mais le roi répondit à sa sœur, le lO mars : « J'ai été fort surpris de recevoir le livre de Voltaire, avec une grande lettre de sa part.; j'y ferai répondre par l'abbé (de P rades), de sorte que je ne me commettrai pas. »
teuse, dont Voltaire se vanta à tous ses correspondants, mais où manquait la flatterie convoitée, c'est-à-dire un rappel à Potsdam. Aussi Voltaire trouvait-il que « ces éloges flatteurs ne flattaient point, » sans parler de lettres bien différentes, écrites en même temps à d'autres, et où le prince n'épargnait pas c les choses piquantes sur son compte (1). »
Quelques mois après, une visite de la margrave de Bai* reuth lui parut annoncer un retour de fortune. Cette sœur de Frédéric, toujours séduite par l'esprit et les impiétés de Voltaire, et par le titre de grand homme qu'il ne manquait jamais de donner en sa présence au frère qu'elle adorait comme son unique Dieu, était pour lui, en effet, l'avocate et la patronne dont il pouvait le plus espérer. Atteinte déjà du mal dont elle devait mourir cinq ans plus tard, la margrave, que ses médecins envoyaient passer l'hiver en Languedoc, traversa Colmar, et, le 23 octobre 1754, elle fit inviter Voltaire à souper avec elle à l'auberge de la Montagne-Noire, Voltaire s'y rendit avec sa nièce, que la margrave demandait à voir. La sœur fit ce que le frère se refusa toujours à faire, et elle excusa comme elle put, par paroles et par présents, l'aventure de Francfort. Elle offrit même à Voltaire de l'emmener à Avignon, en terre papale, où elle devait s'arrêter quelques mois; mais Voltaire ne s'était pas encore condamné à sortir de France, et ce n'est que deux mois plus tard qu'il s'y résigna, et qu'il put faire une seconde fois sa cour à la margrave dans une auberge de Lyon (2).
Dans ces deux entrevues, il fut beaucoup parlé, entre la margrave et le poète, d'une réconciliation avec Frédéric et d'un retour à Berlin ; et d'Avignon, la margrave en écrivit encore au poète, soit à Prangins, soit aux Délices. Mais si la sœur donnait des assurances, le frère se taisait; et Voltaire refusa de s'exposer une seconde fois « aux caprices cruels » qui l'attendaient peut-être sur les bords de la Sprée (3).
(4) A d'Argental, 16 avril; à la duchesse de Saxe-Gotha, 3 avril et 3 mai 1754 . — (?) A MoDcrif (Recueil de 1856), 24 octobre ; à la duchesse de Saxe-Gotha (Recueil de 1860), 24 octobre et 16 décembre 1754. — (3) A la duchesse de Saxe Gotha, 29 Janvier et 25 mars 1755.
1*4 LIVRE TROISIÈME (1 750-175 i)
Frédéric méprisait l'homme, mais il estimait toujours le poète, et c'est au poète qu'il adressa, vers la fin de 1755, une ode sur la mort, signée de main de mattre, où il l'appelait
Soulicn du ffoût, des arts, de l'éloquence, Fils d'Apollon , Homère de la France (1).
C'était le premier pas d'un rapprochement au moins poétique. Bientôt le prince en fit un second, plus avancé. Il mit en opéra sa tragédie de Mérope, lui envoya cette œuvre lyrique, et la fit représenter le 27 mars 1756 sur son théâtre de Potsdam. À en croire Voltaire, il ne tenait qu'à lui d'aller à Berlin entendre sa tragédie en musique italienne. Mais aucun de ses correspondants ne crut à cette invitation, et moins que tous les autres ceux d'entre eux à qui il avait jeté des échantillons de l'œuvre royale comme une proie à leurs railleries. Thierot, le trompette, avait reçu mission de réciter partout ces mauvais vers en leur donnant un accent ridicule. A la galanterie de Frédéric il répondait donc par une vengeance, et à cette vengeance il associait madame de Potfipadour, raillée par le poC»te roi; ainsi il témoignait son attachement et sa reconnaissance à la courtisane, « espérant qu'elle serait longtemps en état de faire du bien (2). »
Cet opéra de Mérope fut pourtant le lien de raccommodement entre Cynéas et Pyrrhus. Pyrrhus-Frédéric se remit à écrire à Cynéas- Voltaire, et le commerce de prose et de vers se rétablit, tantôt rare, tantôtpresquequotidien, t entre le héros-poéte-philosophe-gueirier-malin-singulier-brillant- fier- modeste, etc., et le Suisse Cynéas, retiré du monde. » Le Suisse Cynéas se serait même montré aussi désintéressé que le Cynéas épirote envers le Pyrrhus prussien, et il aurait refusé clef et pensions, biens et dignités, que Pyrrhus lui proposait, à la condition de retourner en jouir sur les bords de la Sprée. Mais nous ne le savons que par le Suisse Cynéas , sujet à mentir par amour-propre ou par
(1) A d'Argental, 8 novembre; à la duchesse de Saxe-Gotha, 11 novembre 1755 (Recueil de 1860). — (2) A la duchesse de Saxe-Gotha , 1er janvier, 10 février et 5 mars; à d'Argental, février et 26 mars; à Richelieu, 7 février; à Daletnbert, 10 février 1756.
intérêt, et le motif d'intérêt n'est pas difficile à deviner, lorsqu'on l'entend dire à Richelieu, h qui il vient de raconter son noble refus : « Le roi ne s'en soucie guère; mais je voudrais qu'il pût en être informé (1). » Évidemment, aux faveurs du Pyrrhus de Potsdam, le Suisse Gynéas eût préféré les bonnes grâces du Pyrrhus de Versailles. D'ailleurs , nous l'entendrons bientôt redemander ces mêmes faveurs, qu'il prétendait qu'on lui avait proposées, et on les lui refusera : preuve qu'il intervertissait les rôles, suivant sa coutume, que la proposition partit de lui et que le refus vint toujours du roi de Prusse.
Louis XV n'ayant pas prêté, plus queFrédéric, l'oreille à sjs insinuations, il avisa d'autres princes, car il voulait toujours, disait-il, avoir trois ou quatre rois à son service. Marie-Thérèse ayant livré ses écoles au jansénisme hollandais, il fit une Épitre sur l'inauguration de l'université de Vienne, et l'impératriccreine lui « fit dire des choses très-obligeantes (2). » Déjà il s'était mis en relation avec la cour de Vienne lors de son emprisonnement à Francfort, et avait promis de l'aider contre Frédéric. La guerre de Sept Ans, qui éclata alors, lui fournit l'occasion de tenir sa promesse.