‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 20 sur 80 · ANS — IL POUSSE A LA GUERRE · texte numérisé non relu

ANS — IL POUSSE A LA GUERRE

Pendant cette longue guerre, nous allons le voir jouer tour à tour, quelquefois simultanément, un double et triple jeu : le jeu de Frédéric, le jeu d'Elisabeth de Russie, le jeu de Marie- Thérèse et de la cour de France; ou plutôt, il n'en jouera qu'un seul, toujours le même, son jeu à lui, habilement dissimulé sous les voiles de l'humanité et du patriotisme. Tantôt il travaillera à l'anéantissement de Frédéric, mais dans l'humiliation

(1) Mémoire* , Œuvres de Voltaire, t. XL, p. 99; à la duchesse de Saxe-Gotha, 10 juin; à Tronchin, 94 juillet (Recueil de 1856); à Richelieu, 6 octobre 1756; à Daiçet, 8 janvier 1758. — (2) A Thieriot, 9 août 1756 (Recueil de 1856) ;— ▼air VEpitrê, Œuvres, t. XIII, p. 217.

de Luc (1), il ne cherchera qu'une vengeance de l'aventure de Francfort, et, pendant que les armées se disputeront des provinces, l'argent volé par Freytag sera pour lui l'unique enjeu de la guerre; tantôt il passera du côté de Frédéric et le félicitera de ses triomphes, mais seulement pour arracher au monarque victorieux, comme sa part du butin, la restitution des honneurs qu'il a perdus. Souvent il se jettera en négociateur entre les parties belligérantes, mais ce sete encore pour goûter le plaisir d'amener Frédéric à merci et à composition ; ce sera surtout pour attirer sur lui-même, par un patriotisme prétendu, les regards favorables de la cour de Versailles, pour ressaisir et garder, avec tous les honneurs et tous les avantages qu'il en attend, le titre et la fonction de diplomate officiel, objet perpétuel de son ambition. S'il aspire quelquefois à la paix, c'est moins par humanité que par intérêt personnel; c'est que la guerre le ruine, soit en détruisant les vaisseaux de la compagnie des Indes dont il est un riche actionnaire, soit en réduisant de moitié la valeur de ses titres sur le trésor royal, soit enfin en suspendant le payement de ses pensions, qui lui sont retenues pendant ces sept années (2). Et tout cela, ce n'est pas nous qui le disons, c'est lui qui nous le dira lui-même, et avec une impudeur, une persévérance qui mettrontànu l'égoïsmede ses pensées et de sa conduite.

La guerre avait commencé sur mer, où les Anglais capturaient nos vaisseaux avant de nous enlever le Canada et les Indes, et c'est sur mer qu'elle était particulièrement désavantageuse à Voltaire (3). Aussi fit-il des vœux pour le triomphe de

(1) Ainsi Voltaire appelle souvent Frédéric , soit parce que ce prince l'avait mordu comme un singe du môme nom, soit plutôt par un anagramme rappelant les goûts du chef des Potsdamites. — (2) Il perdit beaucoup à la guerre, oe qui ne l'empêcha pas de hasarder 80,000 livres au jeu nouveau que le roi jouait avec ses sujets par l'établissement des tontines ou loteries (à Tronchin de Lyon, 13 avril 1757; RecueU de 1860). — C'était son habitude de profiter des malheurs publics pour accroître sa fortune, et il en donne la théorie dans ses Mémoires {Œuvres, t. XL, p. 99) : « 11 faut être attentif à toutes les opérations que le ministère, toujours obéré et toujours inconstant, fait dans les finances de l'Etat II y en a toujours quelqu'une dont un particulier peut profiter. » — (3) « On me mande que nos affaires de Cadix sont désespérées (à d'Argental, 1er avril 1756). »

nos armes maritimes, d'autant plus que son héros, le duc de

Richelieu, était chargé de l'expédition de Min or que. D'ailleurs, il était intéressé dans un vaisseau considérable que le gouvernement Espagnol envoyait contre les Jésuites du Paraguay. Ce vaisseau s'appelait le Pascal, et il trouvait doublement plaisant de faire la guerre aux Jésuites de sa terre hérétique , et de la faire sous le nom de leur grand ennemi (1). Ajoutons qu'il joua un noble rôle, en travaillant, avec le maréchal, à sauver la vie à l'amiral Byng; et s'il n'arracha pas le malheureux vaincu de la Galissonnière à un supplice renouvelé des Carthaginois , il eut l'honneur de l'avoir généreusement entrepris (2).

Cependant Frédéric, dès le commencement de 1786, avait traité avec le roi d'Angleterre, électeur de Hanovre, et c'était une obligation pour les puissances menacées ou ambitieuses, ou de désarmer le roi de Prusse, ou de se faire des alliances. La France parait avoir songé d'abord à celle de Frédéric, malgré les infidélités qu'il lui avait faites pendant la guerre de la succession d'Autriche, et c'est encore sur Voltaire, le négociateur de 1143, qu'on jeta les yeux en 1756, pour ramener son Salomon du Nord à des sentiments dignes du titre qu'il lui avait donné. En mai 1756, nous le trouvons à Soleure, où il était allé voir Ghavigny, notre ambassadeur en Suisse. Chavigny lui proposa, dit-on, de retourner à Potsdam, chargé d'une négociation secrète auprès de Frédéric. Il refusa, prétend-il (3) ; mais peutêtre était-ce déjà trop tard pour négocier avec Frédéric, pendant qu'on signait à Versailles un traité avec Marie-Thérèse.

C'était le renversement des alliances et du système de Richelieu. Vengeance contre la Prusse, a-t-on dit, et de la courtisane que Frédéric avait appelée Cotillon I«f , et du poète dont le même prince avait écrit :

Evitez de Bernis la stérile abondance (4).

(1) A d'Argental, 8 janvier; à madame de Luizelbourg, 12 avril; à Richelieu, 16 avril 1756. — (2) A Richelieu, 20 décembre 4756, et 13 et 19 février 1757; à d'Argental, 12 septembre 1757; à Schcmberg, 31 octobre 1769. —(3) A Collini, 18 mai ; à Thieriot, 4 juin; au prince de Wurtemberg, 14 juin 1756. — (4) Voltaire, Mémoiret, Œuvres, t. XL, p. 101.

Que madame de Pompadour ait été irritée des sarcasmes de Frédéric, et gagnée, au contraire, par les caresses de Marie-Thérèse, qui s'abaissa jusqu'à se dire « sa bien bonne amie, » rien de plus certain; mais Bernis, qui tenait d'abord pour le système de Richelieu, demeura étranger à ces petites passions, et il n'eut que le tort de se prêter à des vues qu'il condamnait, et dont il sentait l'imprudence. Il avait été le négociateur du traité avec l'Autriche, signé en mai 1756; il entra au conseil, à titre de ministre d'État, en janvier 1757, et fut nommé secrétaire d'État aux affaires étrangères en juin de la même année. Notons bien ces dates, qui nous aideront à expliquer la conduite de Voltaire. Lié de tout temps avec la maîtresse royale, dont il attendait son retour, et avec l'abbé de Bernis, qui pouvait le puissamment appuyer auprès de leur commune protectrice, il devait se porter de préférence du côté de la courtisane et du ministre, vers lequel l'inclinaient encore ses relations récentes avec la cour de Vienne et sa rancune contre le roi de Prusse. D'autre part, Elisabeth de Russie, tille de Pierre Ier, avec laquelle il avait été en « flagorneries » dès 1745, et qui venait de lui faire de nouvelles avances en l'invitant à écrire la vie de son père, piquée, elle aussi, des épigrammes de Potsdara, entrait avec la Suède, gouvernée pourtant par Ulrique, sœur de Frédéric, et avec l'électeur de Saxe, roi de Pologne, dans la coalition de l'Europe entière, moins l'Angleterre, contre le roi de Prusse, et y entraînait encore son historiographe. Ou plutôt, à cette date, Voltaire était moins entraîné qu'il n'entraînait luimême : du moins, les modernes biographes allemands de Frédéric l'ont accusé, et non sans raisons, d'avoir armé Elisabeth et tous les autres contre son ancien protecteur, qui, devenu son ennemi, le devenait, suivant sa disposition à faire entier le genre humain dans ses querelles, du monde tout entier.

Toujours est-il que nous le voyons d'abord tout à la guerre. 11 se réjouit de l'alliance entre Louis XV et Marie-Thérèse, entre le Bien-Aimé et la Bien-Aimèe, et sa joie n'est tempérée que par la crainte des 150,000 hommes qu'a toujours Frédé-

rie (1). « Priez pour notre Marie-Thérèse, » crie-t-il quand il apprend que Frédéric a envahi la Saxe sans déclaration de guerre. « Ne seriez-vous pas bien aise, ajoute-t-il, de voir deux femmes, deux impératrices (Elisabeth et Marie-Thérèse), peloter un peu notre grand roi de Prusse, notre Salomon du Nord (2)? » Mais il ne s'oublie pas lui-même, et, rapetissant la grande querelle aux minces proportions de sa querelle privée, il ne voit dans les Français qui vont envahir l'Allemagne que des vengeurs de son aventure de Francfort : « Je me soucie peu que la scène soit bien ensanglantée, pourvu que le bon M. Freytag soit pendu (3). » Et alors il excite, toujours dans son intérêt privé, toutes les passions politiques et toutes les rancunes de femme : Frédéric n'a jamais été attaché à 4a France; madame de Pompadour n'a pas sujet dese louer de lui, tandis que Marie-Thérèse parle d'elle avec beaucoup d'éloges. C'est à Richelieu qu'il écrit ainsi (10 octobre 1756), et il se glisse dans une sorte de post-scriptum, qui, comme il arrive presque toujours, était l'essentiel de la lettre : « Si j'osais un moment parler de moi, je vous dirais que je n'ai jamais conçu comment on (le roi et la maltresse) avait de l'humeur contre moi de mes coquetteries avec le roi de Prusse... Si on savait que, cette année, on m'a offert carte blanche, on avouerait que je suis un philosophe guéri de ma passion. J'ai, je vous l'avoue, la petite vanité de désirer que. deux personnes le sachent, et... le sachent par vous. Qui connaît mieux que vous le temps et la manière de placer les choses? * En attendant ce moment favorable, il proteste de son attachement pour Marie-Thérèse et de sa haine contre Frédéric. Il propose à Richelieu son char armé de faux, « sa petite drôlerie, » avec laquelle il espère qu'on tuerait force Prussiens. Il ne s'illusionne pas, toutefois, sur les ressources de son diable de Salomon, qu'il prévoit devoir l'emporter tôt ou tard. Mais, dit-il, « s'il est toujours heureux et plein de gloire, je serai justifié de mon ancien goût pour lui; s'il est battu, jeserai vengé (4). » Ainsi, il trouvera toujours son compte.

(1) A madame de Lutselbourg, 2 juillet 1756. — (2) A la même, 13 et 23 aoû 1756. — (3, A d'Argental, 13 aeptembre 1756. — (4) A madame de Lutielbourg 35 octobre , à Richelieu et à d'Argental, 1" novembre 1756.

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