II
Il ne le trouvait pas à la cour de Versailles. Richelieu et d'Argental lui avaient écrit que leurs efforts communs pour le ramener à Paris avaient échoué. Pour essayer encore de vaincre tant de résistances, il continua de faire des vœux pour Marie- Thérèse, et il s'associa aux mauvais poètes qui chansonnaient Salomon-Mandrin, par des vers où il flétrissait l'envahisseur de la Saxe (1). Mais ignorant toujours de quel côté se déterminerait la fortune, et s'il n'aurait pas encore besoin de Frédéric, il fit courir les vers et en nia la paternité : « C'est, déclarait-il, le comble de la lâcheté d'écrire contre un prince à qui on a appartenu (2). > Dans son système de bascule, toujours dirigé par son égolsme, il inclinait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, suivant les événements. Il insultait Frédéric, et bafouait l'insulteur; il écrivait contre Salomon-Mandrin à Versailles, et il entretenait de bons rapports avec lui à Potsdam ou à Dresde; il le faisait maudire, et il lui arrachait des lettres tendres, pleines de bonté, dont il se vantait partout. Il ne se montrait pas moins fier d'une invitation de la czarine de se rendre à Saint-Pétersbourg (3). Mais ce n'était pas à Saint-Pétersbourg qu'il aurait Voulu aller, c'était à Versailles, et il espérait que tant d'invitations et de caresses royales arracheraient enfin un consentement à Louis XV.
Séduit par la lettre de Frédéric, le voilà revenu à sa vieille admiratio n: « Madame, Madame, écrit-il à la Margrave dé Baireuth, le roi de Prusse est un grand homme! » Aussi ne veut-il plus être soupçonné même d'Ôtre l'auteur des vers qu'il a lancés contre lui : « Il m'a rendu toutes ses bontés ; il sait combien je le respecte; et il a trop de goût pour m'imputer ces sottises (4). » Et, dès lors, croyant s'être mis en règle avec tout le
(1) Œuvrtê de Voltaire, t XIV, p. 423. — A madame de Lutielbourg, 9 et 23 novembre 1756. — (2) A Thieriot, 28 novembre 1756; même jour, à d'Argenta). — (3) A Richelieu, 4 février; à Tronc^in de Lyon, 5 et 6 février (Recueil de 1856); à d'Argentai, 6 février; à madame de Latielbourg, 8 février; k la duchesse de Saxe-Gotha» 8 février; à Cideville, 9 février 1757. — En janvier 1757, il écrivait à la Margrave de Baireuth : « Je prendrais la liberté de le supplier (Frédéric) de n'envoyer de* graines de ses melons , et je demanderais la protection de Votre Altesse Royale, s'il était à Berlin. » — (4) A la daoheasecte Saxe-Gotha, 8 février et 21 avril 1757 (Reçue* de 1860).
monde, il s'enferme dans son bien-être, et chante, quelles que 6oient les péripéties de la guerre, ce refrain épicurien de toutes ses correspondances : « Que faire à tout cela? Cultiver son champ et sa vigne, se promener sous les berceaux qu'on a plantés, être bien logé, bien meublé, bien voiture, faire trèsbonne chère, lire de bons livres, vivre avec d'honnêtes gens au jour la journée, ne penser ni à la mort, ni aux méchancetés des vivants. Les fous servent les rois, et les sages jouissent d'un repos précieux (1). »
Mais il ne s'endormait pas dans les délices de Capoue, et il surveillait tous les événements pour en tirer le meilleur avantage. Le 18 juin, Frédéric perd contre Daun la bataille de Kollin, et il tressaille à cette bonne nouvelle qui lui donne l'espoir de faire rendre gorge k Freytag et à Schmid (9). « Si vous passiez par Francfort, écrit-il le 49 juillet à son héros, madame Denis vous supplierait très-instamment d'avoir la bonté de lui envoyer les quatre oreilles de deux coquins. » Il triomphe plus que le vainqueur de Frédéric; et, apprenant que les Russes marchent sur Berlin : c L'ennemi public sera pris de tous côtés, s'écrie-t-il; vive Marie-Thérèse (3)! » Mais comme il faut prévoir un retour de fortune et tout ménager, il adresse en même temps à Frédéric un compliment de condoléance sur la mort de sa mère (4).