NÉGOCIATION PACIFIQUE AVEC LA MARGRAVE DE BA1REUTH
Frédéric se croyait perdu, et il songeait lui-même à mourir. C'est alors que sa sœur chérie, la margrave de Baireuth, se jeta à travers les belligérants et voulut y entraîner Voltaire, pour obtenir un traité de paix et sauver le vaincu de Kollin. Quelques jours auparavant, elle s'était mise à la tête d'une autre négo-
(I) A madame de Latzelbourg, 4 juin 1757.— (2) A Collini, 29 Juillet 1757. — (3; A madame de LoUelbourg, 6 août 1757. — (4) A Dalembert, 23 juillet 1757.
dation portée aux pieds de madame de Pompadour; et, le 7 j uillet, son frère l'avait autorisée à offrir à la courtisane, pour prix de la paix, jusqu'à 500,000 écus, en ajoutant qu'il était disposé à aller beaucoup au-delà. Cette négociation ayant échoué, sœur Wilhelmine, sœur GuillemeUe, — comme la margrave s'appelait, avec son esprit prussien, aussi malheureux, dans sa lutte avec l'esprit français de son correspondant, que Frédéric dans sa lutte contre Daun, — s'adressa à frère Voltaire, vers le mois d'août, pour lui proposer le rôle de pacificateur, et Voltaire se hâta d'accepter. Il écrivit à la margrave et au roi, avec des transports bien joués de dévouement, et la margrave l'en remerciait le 19 : « Je ne saurais vous témoigner combien je suis sensible à votre procédé; le roi l'est autant que moi. » Et elle lui envoyait un billet de Frédéric , où le roi lui disait : « J'ai appris que vous vous étiez intéressé à mes succès et à mes malheurs... Il ne me reste plus qu'à vendre cher ma vie. »
Voltaire triomphait. Frédéric lui rendait, en quelque sorte, les armes plus qu'à son vainqueur autrichien. « Qui eût dit, s'écriait-il dans sa joie de voir Frédéric humilié devant lui, qu'un jour je prendrais la liberté de le consoler?... Je ne hais pas ces petites révolutions; elles amusent et elles exercent (1). » Il s'amusait et s'exerçait : il s'amusait dans sa vengeance satisfaite; il reprenait l'exercice de ce rôle diplomatique, rêve et mirage de toute sa vie.
Il s'agissait, cette fois, de sauver Frédéric en détachant la France de la coalition, et de détacher la France en lui persuadant qu'il n'était pas de son intérêt de rendre aux successeurs de Charles-Quint leur ancienne suprématie en Europe, et de rompre l'équilibre européen par la destruction de la Prusse. Trèsrlié avec les Tronchin de Genève, Voltaire eut la pensée de se servir de Tronchin de Lyon, leur parent et son banquier, comme d'intermédiaire entre lui et le cardinal-archevêque de Tencin, oncle de son ami d'Argental, qui, à son tour, ferait l'office de médiateur entre la margrave et la cour de Versailles.
(1) A la duchesse de Sue-Gotha, 22 septembre (Recueil de 1860); à rrooctùo de Lyon, 2 septembre 1757 (Recueil de 1856).
Pendant son séjour à Lyon, en 1754, la Margrave avait beaucoup vu le cardinal et conféré souvent avec lui, si bien qu'on avait dit à Berlin qu'elle se faisait endoctriner dans la foi catholique. Pour Voltaire, il pardonnait à Tencin, dans l'intérêt plus haut de sa diplomatie, Je mauvais accueil qui lui avait été fait, en 1754, lors de son passage à Lyon. Tencin, autrefois du conseil, était au courant des affaires, et, quoique écarté de la politique officielle, il avait une correspondance particulière avec Louis XV, des intelligences à Versailles et l'espoir d'y rentrer.
Le 27 septembre 1757 (1), Voltaire écrit donc à Tronchin pour le prier de demander « à l'homme qui est au fait, à l'homme instruit, » si réellement on est dans l'intention, à Versailles, d'abandonner le roi de Prusse à sa destinée, et de rompre une balance longtemps jugée nécessaire. Tronchin répondit, au nom du cardinal, par un conseil à la margrave d'aller à Paris; mais, déjà mourante, et incertaine du succès, la margrave ne pouvait entreprendre un voyage de tous points si hasardeux. S'appuyant de plus en plus sur la confiance du frère et de la sœur, Voltaire récrivit à Tronchin, le 20 octobre, qu'il s'était borné à conseiller à la margrave une démarche auprès de la cour de France; mais, cette démarche, il la fallait préparer en faisant comprendre à Versailles combien il était important de maintenir la balance européenne. Il voulait bien que l'Autriche reprit la Silésie, la Suède une partie de la Poméranie, qu'Auguste de Saxe rentrât dans son électorat et dans sa Pologne, que le roi de Prusse perdit beaucoup, mais non qu'il fût entièrement dépouillé. Quel beau rôle par Louis XV, s'écriaitil, de se rendre l'arbitre de l'Europe, et de renouveler le traité de Westphalie!
Voltaire avait imaginé de faire écrire au roi par la margrave « une lettre touchante et raisonnée, » qu'elle ferait passer par « l'homme respectable (Tencin) » pour lequel elle avait « une estime particulière; » et ï homme respectable « pourrait, sans se
(\) Tontes ces lettres à Tronchin ne sont que dans le Recueil de 1856, t. I, pp. 473 et suivants. — Voir le récit que Voltaire a lait de cette négociation avec le cardinal de Tencin dans ses Mémoires, Œuvres, t. XL, pp. 109 et suiv.
compromettre, l'appuyer de son crédit et de son conseil. » Le négociateur ajoutait : « D serait, ce me semble, bien difficile qu'on refusât d'être l'arbitre de tout, et de donner des lois absolues & un prince qui croyait, le 17 juin (veille de Kollin), en donner à toute l'Allemagne. Qui sait même si la personne principale, qui aurait envoyé la lettre de madame la margrave au roi, qui l'aurait appuyée, qui l'aurait fait réussir, ne pourrait pas se mettre à la tête du congrès qui réglerait la destinée de l'Europe? Ce ne serait sortir de sa retraite honorable que pour la plus noble fonction qu'un homme puisse faire dans le monde; ce serait couronner sa carrière de gloire. » Voltaire réfutait ensuite les objections tirées de la position particulière de Tencin; et il ajoutait que si le cardinal-archevêque ne trouvait pas mauvais qu'il insistât auprès du frère et de la sœur pour les engager à se mettre à la discrétion du roi, alors il écrirait avec plus de force. « J'ai parlé au roi de Prusse dans mes lettres avec beaucoup de liberté, disait-il en finissant : il tn'a mis en droit de lui tout dire... Je sais bien qu'après les procédés que le roi de Prusse a eus avec moi, il est fort surprenant qu'il m'écrive, et que je sois peut-être le seul homme à présent qu'il ait mis dans la nécessité de lui parler comme on ne parle point aux rois ; mais la chose est ainsi; »
Le cardinal fut enchanté de l'ouverture, et, le 24 octobre, il dicta cette note à Tronchin : « Le plan est admirable; je l'adopte en entier, à l'exception de l'usage qu'il voudrait faire de moi en me mettant à la tête de la négociation. Je n'ai besoin ni d'honneurs ni de biens, et.,, je ne songe à vivre qu'en évique philosophe. » Ëvêque philosophe! ,0 temps! Et dire que Tencin ne se sentait pas ridicule !
Tencin consentait donc à se charger de la lettre de la margrave. Il engageait à la rédiger dans le sens de celle de Voltaire, en y ajoutant quelque chose de flatteur pour l'abbé de Bernis, qui, promu récemment aux affaires étrangères, avait le plus grand crédit à la cour.
Le ministère de Bernis, lié avec Voltaire, semblait être une conjoncture favorable pour le succès de la négociation; et bien
VOLTAIRB A FRANCFORT 155
plus rentrée récente du maréchal de Riohelieu dans le Hanovre; où il venait de forcer l'armée anglaise à capituler (8 septembre). Aussi la margrave prit-elle à son compte une idée que lui avait communiquée Voltaire dès le mois d'août (1) : c'était d'ouvrir un commerce direct entre son frère et le maréchal, qui, lui aussi, était partisan de la balance européenne. En effet, Voltaire écrivit à Richelietl pour le prévenir de l'ouverture qui lui allait être faite et l'y bien disposer; et Frédéric lui-même, dès le 6 septetnbre, lui députa un nommé Delchetet, avec uhe lettre flatteuse à l'adresse du petit neveti du grand cardinal. Richelieu répondit qu'il n'avait pas d'instructions pour traiter, et qu'il allait en demander à Versailles. D y ftit autorisé, apparemment, même après la capitulation de Clostér* seven, puisque, le 27 octobre, Voltaire annonçait à Tronchin que la négociation était sortie du rêve, et qu'elle était établie entre le roi et le maréchal. Mais Frédéric, avant de céder, Vou* lait un succès qui lé tirât de l'humiliation de Kollin, et il était déterminé « à des partis terribles. (S) » Il ne négociait avec Richelieu, alors en Saxe, que pour gagner du temps et attendre l'occasion d'une revanche» Il tenait à cette revanche avant d'autoriser sa sœur à faire une seconde démarche. La première démarche de la margrave avait été une lettre écrite, non au roi* mais au cardinal de Tencin, et elle attendait, pour écrire directement à Louis XV* qu'on eût sondé le terrain à Versailles.
Cependant Frédéric était pressé de toute* parts. 8a capitale avait été deux jours au pouvoir des Autrichiens, et elle ne s'en était délivrée qu'au prix d'une rançon énorme. Frédéric ne voyait plus de refuge que dans la mort. Mais Gésar-Gotin, qui tournait tout en rimes, qui clouait des rimes à tout événement, n'était pas homme à mourir sans petits vers, et, dans une mauvaise épttre à d'Argtins, il rima son prochain suicide. Il le rima encore* mais plus richement, dans une lettre à Voltaire, à qui il adressa ces vers si connus, les meilleurs qu'il ait faits :
(!) Lettre to&fite» Rmme française, I" novembre 1865. — (S) A Tronchin, 14 nawmbre 1757.
156 LIVRB TROISIÈME (1750-1754)
Pour moi, menacé do naufrage, Je dois, en affrontant l'orage, Penser, vivre et mourir eo roi.
La margrave et Voltaire s'attachèrent à lui pour le détourner de son funeste dessein : la margrave, en lui disant qu'elle le suivrait dans la mort, — et il y comptait bien ; — Voltaire, d'une façon assez noble, morale à part, et avec une obstination qui l'honore. Pendant tout le mois d'octobre, il lui adressa lettres sur lettres, de plus en plus vives et pressantes. Il commença par complimenter le poète sur son épttre à d'Argens; puis il s'adressa au roi et au philosophe. Il déroula, pour lui arracher son projet, tous les motifs pris de la politique, de la philosophie, de la famille, sans oublier les insultes dont les bigots ne manqueraient pas de charger sa mémoire. Frédéric résistait à tout, mais Voltaire était content de son rôle, quel qu'en dût être le succès. « Je m'intéresse à sa gloire par amourpropre, écrivait-il; je ne veux pas avoir loué un] sot; et je suis bien aise en même temps, par raison et par équité, qu'il
soit un peu puni... ce n'est pas un rôle désagréable pour moi de lui avoir donné des conseils paternels . L'anecdote est curieuse (1). »
Trois jours avant cette lettre, le canon victorieux de Rosbach avait été plus puissant que toute l'éloquence et toute la philosophie de Voltaire pour arracher à Frédéric toute pensée de suicide. Voltaire, vaincu ce jour-là avec Soubise, passa, comme toujours, du côté du vainqueur, et se mit, en quelque sorte, à sa discrétion. « J'admire l'homme dont Votre Altesse sérénissime me parle, écrivit le bon citoyen à la duchesse de Saxe- Gotha, je la remercie de tout ce qu'elle aura daigné lui dire de moi (2). » Ce n'était plus à Frédéric à demander grâce; le vain* queur de Rosbach, dans sa juste fierté, ne se résignait plus à écrire à Louis XV l'humble lettre dont le projet avait été remis après l'événement qui en ôtait toute idée (3). Non-seulement
(1) A d'Argental, 8 novembre 1747. —Voir le piquant récit que Voltaire a lait
de tonte cette négociation dans ses Mémoires; Œuvres, t XL, pp. 101 etsniv.-
(2) 24 novembre 1757 (Recueil de 1860).— (3) A Tronchin, 17 et 23 novembre 1757.
la négociation était suspendue ; non-seulement Voltaire devait renoncer à la récompense qu'il en espérait; mais elle tournait contre lui ; et, en ce sens encore, il perdait, lui aussi, sa bataille de Rosbach. Ces correspondances avec Frédéric, la margrave et le cardinal de Tencin, toute cette diplomatie qui, dans sa pensée, devait aboutir à son rappel, on lui en faisait maintenant, sous la pression de la cour de Vienne, un crime à Versailles, et on maintenait, on renouvelait contre lui la sentence d'exil (1). Il feignait bien ti'en rire et de prendre sa disgrâce confirmée en épicurien content : « Que faire ! Ce n'est pas ma foute. Je suis un pauvre philosophe qui n'y prends ni n'y mets; et cela ne m'empêchera pas de passer mon hiver à Lausanne dans une maison charmante... Ce qui me console, c'est que nous avons pris un vaisseau anglais chargé de tapis de Turquie, et que j'en aurai à fort bon compte. Gela tient les pieds chauds (2). »
Sans doute, l'égolsme de l'épicurien consolait un peu le dépit du diplomate; mais le diplomate évincé ne revenait pas moins à la charge, pour triompher des préventions de la cour de Versailles. Sur le conseil de son ami d'Argental, il écrivit à l'abbé de Bernis pour se justifier, et il écrivit en même temps à d'Argental lui-même : « Serait-il possible qu'on eût imaginé que je m'intéresse au roi de Prusse? J'en suis pardieu bien loin ! Il n'y a mortel au monde qui fosse jplus de vœux pour le succès des mesures présentes. J'ai goûté la vengeance de consoler un roi qui m'avait maltraité... Ce n'est pas là chercher à déplaire à Marie-Thérèse (3). » On a pris le change sur ces correspondances; Bernis et madame de Pompadour se sont trompés sur ses sentiments à l'égard du roi de Prusse; il n'avait voulu que les informer de l'état des choses; madame de Pompadour l'avait d'abord bien pris, et le lui a écrit ; Bernis seul s'obstine à garder le silence; il ne répond même pas à la lettre justificative qu'il a reçue; qu'il sache, de plus, qu'en 4155, Frédéric lui a tout offert, à lui Voltaire, par l'abbé de
(I) A d'Argental, 19 novembre 1757. — (2) A Thieriot, 20 et 23 novembre 1757. — (3) A d'Argental, 2 décembre 1757.
Prades, et que Voltaire a tout refusé, ne désirant qu'une réparation en faveur de sa nièce, dont le roi de Prusse n'a jamais voulu entendre parler; que le ministre réponde au moins un mot de politesse; que les correspondances ne soient plus un obstacle à un retour qu'on pourait attribuer à ces correspondances mêmes; * sa première correspondance est celle de sort cœur avec la Franfce (1). *
Chose curieuse, pendant que Voltaire se justifiait ainsi de ses premières correspondances, il en entamait de nouvelles, soit pour jouer ce double jeu qui lui plaisait si fort, soit pour prouver, par le succès d'une seconde négociation, l'innocence et le patriotisme prétendu de la première.
Dès le 23 novembre, la margrave de Baireuth lui avait écrit que, même après Rosbach* elle persistait dans son système de paix, et* le S décembre, il en informait, par Tronchin, le carnal-archevêque de Lyon. Toutefois, il tâchait de dégager sa responsabilité, et se mettait à l'abri derrière Une protestation d'humanité et de patriotisme : * Je ne fois d'autre office que celui d'un grison qui rend les lettres ; mais mon cœur s'ac* quitte d'un autre devoir auquel il s'attache uniquement, oelui d'aimer son roi* sa patrie et le bien public. »
Un succès des armes autrichiennes à Breslau (23 novembre) rendit la cour de Versailles plus difficile sur les propositions nouvelles du roi de Prusse. L'Autriche, momentanément victorieuse, ne voulant plus ttaiter que sur les champs de bataille, la France^ incapable de se soutenir en Allemagne sans son alliée, ne pouvait traiter pour son compte* et l'union d'un moment devenait indissoluble (2).
Cependant la margrave poursuivait son dessein, et employait, pour le faire réussir, d'abord les complimente, ensuite la menace et la terreur-, déclarant qu'il ne resterait pas dans six mois un seul Français en Allemagne (3)« La victoire de Lissa, non plus surprise comme celle de Rosbach, mais ouvertement et pleinement gagnée par Frédéric (5 décembre)* vint donner un
(1) A d'Argental, 3, 10 et 17 décembre 1757. — (2) A Tronchin, 7 et 8 déoembre 1757. — (3) A Tronchin, 8 et 11 décembre 1757*
commencement de justification à sa prophétie. Et, malgré tout, k margrave continuait à ne « respirer que la paix. » Mais cette paix, comment l'atteindre? Gomment s'accommoder avec Frédéric sans se brouiller avec Marie-Thérèse ï Gomment rester maître du Hanovre sans avoir rien à craindre du roi de Prusse (1)? SI pourtant, cette paix, tout le monde la désirait, et Frédéric luimême; elle était plus, facile à négocier qu'avant les dernières victoires du roi de Prusse, qui avaient rétabli la balance; mais, comme personne ne voulait rien céder, ni relâcher, elle était encore remise au sort des batailles.
Les choses restèrent en cet état pendant tout janvier et tout février 1786. Mais, le 7 mars, mourait le cardinal de Tenoin, et la négociation finissait faute de négociateurs, car la margrave allait bientôt mourir elle-même*
Selon Voltaire (2), le cardinal était mort du chagrin d'avoir été forcé de répondre à Wilhelmine, par une lettre dictée par Bernis, et qui était un refus d'entrer en négociation.
N'ayant pas réussi à pacifier l'Europe, Voltaire tâcha de foire sa paix personnelle avec chacune des parties belligérantes i Pendant qu'il prodiguait ses louanges au vainqueur de Rosbach et de lissa, louanges tellement exagérées, tellement ultra-prussiennes, que Frédéric se croyait obligé d'en renvoyer une partie à c Sa Sacrée Majesté le hasard, » (3), il priait Ghauvelin, par son ami d'Argental, de lui procurer les bonnes grâces du comte de Staremberg, ambassadeur de la cour de Vienne et signataire du traité de Versailles, et d'encourager les sentiments favorables que Bernis pouvait lui conserver (4). Le 19 août, il écrivit
(1) A î*roflchfo, 20 décembre 1757. — (2) Lettre à Frédéric; — Mémoires j Œworeâi t XL, p, HO. « Je n'ai jamais confu, dit à ce propos l'égoïste Voltaire, comment on meurt de chagrin, et comment des ministres et de vieux cardinaux, qui ont l'âme ri dure, ont pourtant assez de sensibilité pour être frappés & mort par un petit dégoût : mon dessein avait été de me moquer de lui, de le mortifier, et non de le (aire mourir. » Tout ce qui précède prouve que Voltaire plaisante après coup, et que sa négociation avec Tencin fut très-sérieuse. Elle l'était tellement, qu'il la conduisit à l'insu môme de son ami d'Argental, neveu du cardinal de Tencin (à d'Argental, 7 mars 1758). — (3) Frédéric à Voltaire, 16 janvier, 28 septembre et novembre 1758; 12 mars 1759. — (*) A d'Argental; 24 mai et 21 juin 1758. — Chauvelin devait parier de lui-même, et non sur l'invitation do seigneur des Délices.
à Bernis lui-même, dans le dessein de se défendre encore de toute faiblesse de cœur « pour son ancien ingrat. » Et, après s'être mis ainsi en règle avec tout le monde, il entonna son refrain habituel : « Que la guerre continue, que la paix se fasse, vivamus et bibamus (1)/ »
La margrave de Baireuth mourut le 14 octobre 1788, et, le 6 novembre, Frédéric écrivit au poète :.« Rassemblez, je vous prie, toutes vos forces, pour élever un monument à son honneur. » Voltaire répondit par une lettre mêlée de vers, où Téloge du frère était associé à celui de la sœur. « Je désire quelque chose de plus éclatant et de plus public, récrivit le roi. Il faut que toute l'Europe pleure avec moi une vertu trop peu connue. Il ne fout pas que mon nom partage cet éloge ; il faut que tout le monde sache qu'elle est digne de l'immortalité, et c'est à vous de l'y placer. »
Voltaire était impuissant à donner une autre immortalité que celle du ridicule. En pareil cas, le Pompignan tant moqué se serait mieux tiré d'affaire. Outre que Voltaire n'était « point du tout fait, comme il l'avouait à Berger, pour le genre lyrique, » reconnaissons qu'une ode commandée par Frédéric, ayant Wilhelmine pour objet, et Voltaire pour auteur, ne pouvait être que mauvaise. Lequel des trois était le plus incroyant sur cette immortalité qu'on voulait assurer à une mémoire ? Aussi l'ode est-elle détestable, malgré les efforts visibles du poète, qui se bat ses vieux flancs et n'en tire que des accents essouflés et ridicules. Frédéric, tout en faisant de l'ode une espèce de critique, la trouva très-btUty à travers le prisme de sa douleur (2). Mais Voltaire, dépité de son échec et en colère contre lui-même, s'en déchargea sur ses ennemis et sur ceux de la philosophie, et, sous le nom de Morza, il fit suivre son ode imprimée d'une longue diatribe en prose, dont les ricanements forcés, après ces cris funèbres, font un contraste qui achève d'étaler le ridicule de l'œuvre (3).
(1) A Troochln de Lyon, 4 octobre 1758. — (2) Frédéric à Voltaire, 2 ma» et 22 avril 1759. — (3) Œnvret d$ Volt air*, Util, p. 460.
NÉGOCIATION DIRECTE AVEC FRÉDÉRIC, OU SOUS LK COUVERT DE LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA
Se trouvant, néanmoins, trop peu payé en monnaie de compliments, il tftcha d'arracher à Frédéric un salaire plus solide, et il se remit à réclamer réparation de l'avanie de Francfort, et remise des brimborions arrachés par Freytag. Frédéric répondit, le 2 mars 1759 : « J'en viens à l'article qui doit vous toucher le plus, et je vous donne toute assurance de ne plus songer au passé et de vous satisfaire; mais laissez auparavant mourir en paix un homme (Maupertuis) que vous avez cruellement persécuté, et qui, selon toutes les apparences, n'a plus que peu de jours à vivre (1). »
Voltaire répliqua (27 mars) par de nouvelles insultes contre Maupertuis, dont la mort même ne le devait pas désarmer ; puis il protesta contre les vues intéressées que Frédéric, pénétrant au fond de son &me égoïste, avait exprimées avec une crudité blessante. Je suis riche, je n'ai besoin de rien, répétait l'orgueilleux parvenu; il est vrai qu'on n'aurait pas dû m'ôter certaines marques de faveur, mais je n'y tenais, je n'y tiendrais encore aujourd'hui qu'en raison de la main du donateur, la main d'un grand homme.
Frédéric se laissait toujours tirer l'oreille. Il envoyait bien à Voltaire pardon sur pardon ; mais, de brimborions , point. « Je pardonne en faveur de votre génie, écrivait-il (18 avril 1759), toutes les tracasseries que vous m'avez faites à Berlin, tous les libelles de Leipsick, et toutes les choses que vous avez dites ou fait imprimer contre moi, qui sont fortes, dures, et en grand nombre, sans que j'en conserve la moindre rancune. » — Oui , mais la moindre aune de ruban, le moindre sac de ducats , eussent bien mieux fait l'affaire de la victime de Freytag.
(!) Mtuperluis mourait à BàJe, le 27 juillet suivant.
Pour regagner Frédéric, Voltaire recourut aux moyens qu'il avait employés pour conquérir une première fois sa faveur : il abjura la France, et, en rimes cyniques, il insulta les vaincus et félicita le vainqueur de Rosbach. En réponse à une mauvaise pièce de Frédéric, il lui écrivit, le 2 mai :
Héros du Nord, je savais bien Que vous avez vu les derrières Des guerriers du roi très-chrétien, A qui vous taillez des croupières; Mais que vos rimes familières Immortalisent les beaux eus De ceux que vous avez vaincus, Ce sont des faveurs singulières, etc.
Sachant bien à quel mauvais Français il s'adressait, le roi de Prusse continua d'envoyer à Voltaire des vers ignobles contre la France, et, notamment, une ode, signée Frédéric, où l'armée française, Louis XV et madame de Pompadour étaient grossièrement insultés. Cette fois, Voltaire est transi de frayeur, en reconnaissant que le paquet a été ouvert en route. Correcteur des vers du roi de Prusse, ne va-t-on pas l'accuser d'être l'auteur de ceux-ci? Et, dès-lors, le voilà criminel de lèse-majesté, « et, qui pis est, coupable envers madame de Pompadour (4). » Dans cette perplexité, il montre le paquet à Montperoux, résident de France à Genève. Le résident convient qu'il a étér décacheté en chemin, et conseille à Voltaire de l'envoyer au duc de Choiseul, qui, en décembre 1758, avait remplacé Bernis disgracié aux affaires étrangères. Voltaire suit ce conseil, et adresse au ministre le paquet tel qu'il Ta reçu, en demandant le secret. L'ode est montrée au roi et à la marquise, qui se confirment dans leur haine contre le roi de Prusse et dans leur résolution de ne plus traiter avec lui. Choiseul, qui se mêlait aussi de vers, veut encore payer Frédéric en même monnaie : il commande à Palissot, au nom de Louis XV, une ode qui ôte à Frédéric l'envie de répandre la sienne. L'ode (2), toute pleine d'al-
(1) Voltaire, Mémoires; Œuvres, t. XL, p. 122. — (2) La voir tout entière, avec un récit de l'aventure plus détaillé que dans les Mémoires de Voltaire, dans une note de Collini, pp. 340 et suiv. Elle n'est que là, Voltaire n'en ayant cité que quelques strophes, et Palissot ne l'ayant admise dans aucune édition de ses Œuvres.
lusions vigoureuses aux goûts infâmes du roi de Prusse, lui est envoyée, avec avis que, s'il donnait de la publicité à la sienne, la réplique serait aussitôt imprimée. Frédéric se le tient pour dit, et, désertant le Parnasse, il regagne ses champs de bataille.
Ghoiseul garda le secret à Voltaire, et lui envoya l'ode de Palissot. « D ne tenait qu'à moi, si j'avais voulu me réjouir, a raconté Voltaire, de voir le roi de France et le roi de Prusse foire la guerre en vers : c'était une scène nouvelle dans le monde. Je me donnai un autre plaisir, celui d'être plus sage que Frédéric : je lui écrivis que son ode était fort belle, mais qu'il ne devait pas la rendre publique, qu'il n'avait pas besoin de cette gloire, qu'il ne devait pas se fermer toutes les voies de réconciliation avee le roi de France, l'aigrir sans retour, et le forcer à faire les derniers efforts pour tirer de lui une juste vengeance, rajoutai que ma nièce avait brûlé son ode, dans la crainte mortelle qu'elle ne me fût imputée. Il me crut, me remercia, non sans quelques reproches d'avoir brûlé les plus beaux vers qu'il eût faits en sa vie (1). »
Il y a quelque chose de cela dans la lettre de Voltaire à Frédéric du 19 mai 1759; mais croyons bien que Voltaire n'eut jamais la moindre tentation de se servir de l'ode pour rallumer entre la France et la Prusse une guerre dont il eût été la première victime. Pour Frédéric, irrité de la brûlure, et encore plus de l'ode de Palissot et de l'avis de Ghoiseul, bien loin de remercier Voltaire, il lui adressa une réponse brutale, dans laquelle il sabrait ses conseils de paix et relevait de haut ses familiarités insolentes : c Votre nièce a fait éclater le faste -de son zèle en faveur de sa nation ; elle m'a brûlé comme je vous ai fiût brûler à Berlin et comme vous l'avez été en France. » Et après s'être moqué de cette nièce, qu'il ne pouvait souffrir, il ajoutait à l'adresse de Voltaire : « Pour vous, qui ne vous battrez point, pour Dieu, ne vous moquez de personne... Sachez jouir sans inquiétude d'une tranquillité que vous avez obtenue après avoir couru soixante ans pour l'attraper... Mais êtes-vous sage à soixante-dix ans Y Apprenez à votre âge de quel style il vous
(1) Mémoires, p, 124.
convient de m'écrire. Comprenez qu'il y a des libertés permises et des impertinences intolérables aux gens de lettres et aux beaux esprits.] Devenez enfin philosophe, c'est-à-dire raisonnable. Puisse le ciel, qui vous a donné tant d'esprit, vous donner du jugement à proportion!... Vous, criez tant pour la paix : qu'il vous conviendrait mieux d'écrire, avec cette noble impertinence qui vous va si bien, contre ceux qui en retardent la conclusion!... Ce serait un trait singulier dans l'histoire, si on écrivait au dix-neuvième siècle que ce fameux Voltaire, qui, de son temps, avait tant écrit contre les libraires, contre les fanatiques et contre le mauvais goût, avait fait, par ses ouvrages, tant de honte aux princes de la guerre qu'ils se faisaient, qu'il les avait obligés à faire la paix dont il avait dicté les conditions (1). » Oui, c'était un singulier spectacle, que le grand bar tailleur se transformant en apôtre et en arbitre de la paix !
Tout tournait donc contre Voltaire. Frédéric ne le payait pas mieux de ses vers et de ses conseils, que la cour de Versailles de sa diplomatie, que la cour de Vienne de ses vœux et de ses Aosanna. Comme il lui fallait au moins une impératrice dans ses intérêts, il se mêla de plaire à Elisabeth de Russie. Ne pouvant plus en conscience aimer Luc, qui n'avait pas une assez belle &me pour lui, il voulait qu'Elisabeth se chargeât de sa vengeance (2). Du reste, il y avait longtemps déjà qu'il comptait sur ses Russes (3), dans sa campagne contre Freytag, qui avait devancé la guerre de Sept Ans et qui devait durer après elle. Russes, Français, Autrichiens, Suédois, il prenait tous les peuples, en quelque sorte, à sa solde, et il s'indignait lorsqu'ils ne piquaient pas assez leurs chiens, et que sa proie, le sieur Freytag, menaçait d'échapper à eux et à lui (4). Au commence* ment de 4759, il apprend que Soubise, qui brûlait de reprendre sa revanche de Rosbach, va rentrer en Allemagne et marcher sur Francfort, f ite il écrit à Collini, alors à Strasbourg, de faire assigner Schmid devant le conseil de Francfort, et de demander, outre la restitution de deux mille écus volés, vingt
(l) Frédéric à Voltaire, 10 et 20 juin 1759. — (2) A d'Argental, 29 juin 1759. — (3) A Collini, 2 septembre 1758. — (4) A Collini, 14 décembre 1758.
mille francs de dépens, dommages et intérêts. Sans doute, la ville déniera justice ; mais il se fait fort de faire condamner Schmid à Vienne, sans qu'il en coûte rien à Collini. Que Collini aille lui-même à Francfort, dût-il s'y rendre en pèlerin: il lui fournira l'argent et les lettres de recommandation nécessaires (1).
Voici que Soubise est entré dans Francfort et occupe la ville. C'est le moment favorable : que Collini lui présente un mémoire, à l'effet d'obtenir restitution du vol et punition des voleurs. Collini rédige le mémoire et l'envoie à Voltaire. Peu satisfait, Voltaire, courrier par courrier, lui en adresse un autre de sa façon, avec la minute d'une lettre à écrire à Soubise. Collini ne fait aucun usage de ces pièces et renonce à poursuivre ; mais Voltaire ne lâchera pas si aisément prise; et, à défaut de Soubise et des Français, il recourra encore à Frédéric et à ses Prussiens.
C'était toujours à Frédéric qu'il revenait, lorsqu'il avait été repoussé d'un autre côté. Vers le milieu de 1750, il écrivit donc à Frédéric pour le féliciter de quelques nouveaux succès; Frédéric le remercia, le 15 juillet, de se montrer « si bon Prussien, » et renouvela le pardon qu'il lui avait déjà accordé tant de fois pour tous ses tours, toutes ses tracasseries, toutes ses méchancetés de Berlin et de Leipsick.
Quelques jours après, Voltaire imagina de poser les premiers fondements de la paix de l'Europe sur les deux pièces de vers qui devaient perpétuer la guerre jusqu'à l'écrasement de Frédéric. Une correspondance s'étant établie, à l'occasion de ces pièces, entre Choiseul et lui, il fit sur ce point quelques insinuations au ministre, Choiseul lui écrivit plusieurs lettres ostensibles tellement conçues, que le roi de Prusse pût se hasarder à faire quelques ouvertures de paix, sans que l'Autriche pût prendre ombrage du ministère de France, et Frédéric lui en adressa de pareilles, dans lesquelles il ne risquait pas de déplaire à la cour de Londres. Tout cela, néanmoins, ressemblait
(1) A Collini, 16 Janvier et 2 février 1759/