‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 23 sur 80 · IF · texte numérisé non relu

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aux mines de deux chats qui montrent d'un côté patte de velours, et des griffes de l'autre (1).

L'affaire une fois entamée, Voltaire, par ordre du ministère de France, écrivit à Frédéric une lettre qu'il soumit d'abord au cabinet de Versailles, et que l'ambassadeur Chauvelin lui renvoya avec quelques observations. Chauvelin l'invitait à adoucir le passage relatif à la restitution des conquêtes, et à développer le système général de pacification sur les propres idées du roi de Prusse, qui tenait à ne pas traiter sans ses alliés. Or, pourcela, Frédéric n'avait qu'à pousser les Anglais à la paix en même temps qu'il la ferait lui-même, et la France, en compensation, demanderait à ses alliés des sacrifices équivalents. « Il me semble, disait Chauvelin, que cette tirade, maniée par le génie de H. de Voltaire, embellie des grâces nerveuses de son style, et ajoutée aux notions qu'il a déjà prises du roi de Prusse, et des objets les plus propres à l'émouvoir, peut mettre en tout son jour l'idée d'un plan qu'il serait très-heureux que ce prince saisît, adoptât, et conduisit à maturité (2). »

Voltaire modifia sa lettre d'après ces observations, et il l'adressa à la duchesse de Saxe-Gotha, le 2 septembre 1759, pour la faire tenir à la personne qu'elle regardait. « Vous vous intéressez à elle, écrivait-il à la duchesse, et je ne devrais pas m'y intéresser; mais les affaires de ce monde tournent quelquefois d'une manière ridicule. H est sans doute bien extraordinaire que je sois à portée de servir cette personne. Elle est très-capable de n'en rien croire; car, avec de très-grandes qualités, on a quelquefois des caprices. Je n'ose en dire davantage (3). »

La duchesse de Saxe-Gotha va être l'intermédiaire de cette négociation entre Frédéric et Voltaire : c'était la seule voie sûre ; adressés directement à Frédéric, quelques paquets, interceptés sans doute par l'ennemi, ne lui étaient pas parvenus (4).

(i) Mémoires de VoUavre; Œuvres, t. XL, p. 125. — (2) Pièces justificatives de la Vie de Voltaire, par Condorcet ; Œuvres, t. I, p. 416. — (3) A la duchesse de Saxe-Gotha, 4 septembre 1759 {Recueil de 1860). — (i) A la duchesse de Saxe- Gotha, 22 octobre 1759.

Frédéric répondit à Voltaire le 22 septembre. H ne refusait pas d'entrer en négociation; mais il ne voulait la paix qu'à deux conditions, qu'on 6'était montré d'avance disposé à admettre : que ses fidèles alliés y seraient compris, et qu'elle serait honorable et glorieuse.

On écrivit de part et d'autre, et Voltaire fit passer toutes les lettres par la duchesse de Saxe-Gotha (1). Nous avons deux lettres de Frédéric, écrites coup sur coup le 17 et le 19 novembre 1759. La première, piquée et entrelardée de rimes, n'était qu'un remerciaient de l'envoi que Voltaire lui avait fait de son drame de Socrale (2), et qu'une invitation h ensevelir sa haine dans la tombe où venait de descendre Maupertuis : « Jouissez en paix de votre solitude, disait le roi au vindicatif et batailleur philosophe jouant alors l'office de pacificateur. Ne troubles plus les cendres de grands hommes. Que la mort mette fin à votre injuste haine, et que Maupertuis trouve au moins un asile dans le tombeau ! Songez que les rois, après s'être long* temps battus, font la paix. Je crois que vous descendriez aux enfers, comme Orphée, non pas pour en ramener l'immortelle Emilie, mais pour persécuter dans ce séjour (supposé qu'il existe) un homme que votre rancune a poursuivi violemment dans ce monde-ci. Immolez cette haine qui vous flétrit, et fait tort à votre réputation. Que le plus beau génie de la France soit le plus généreux des hommes ! »

Dans la lettre du 19, après des déclamations sur la guerre et contre ses ennemis, Frédéric ajoutait : « Je ne pourrai vous écrire à tète reposée qu'après être arrivé à Dresde. Le projet de frire la paix est celui de rendre raisonnables des hommes accoutumés i être absolus, et qui ont des volontés obstinées* Réussissez; je vous féliciterai de vos succès, et je m'en féliciterai davantage. »

{1) A Tronchin de Lyon» 24 octobre 1759. — (2) Cette pièce en prose (Œuvres de Voltaire, t. VI, p. 489), publiée comme traduite de l'anglais de Thomson, par le faoflanrtaJB Fatéma, n'est qu'une allégorie satirique très-transparente, où le voile d'Athènes, de l'aréopage et des prêtres de Gérés, cache mal Paris, le parlement et les prêtres persécuteurs de la philosophie. Voltaire en refusa la représentation instances du comte d'Argental (A d'Argental, 25 mai et 13 juin 1769).

Le lendemain, au lieu d'entrer à Dresde, Frédéric était battu par Daun à Maxen (1). Cette sanglante défaite était de nature à le rendre plus traitable. Mais, avant de pousser l'affaire plus loin, Voltaire voulut s'assurer le plein agrément de sa cour et la récompense qui lui avait tant de fois échappé ; il proposa même d'entrer de sa personne dans la négociation, et de partir en ambassade plus ou moins secrète et officielle. U demanda d'abord si le duc de Choiseul était aussi content de Voltaire que Voltaire était désireux de plaire au duc de Choiseul, et comme son obligé, et comme citoyen. Quelque ulcéré que Voltaire puisse et doive être contre Luc, il a étouffé son ressentiment au point d'être avec Luc en correspondance suivie, et il l'étouffera bien mieux quand il s'agira de servir. Il est bien avec l'électeur palatin, avec le duc de Wurtemberg, avec la maison de Gotha, ayant eu des affaires d'intérêt avec ces trois maisons, qui sont contentes de lui, et lui écrivent avec confiance. Il a été le confident du prince de Hesse. Il a des amis en Angleterre. Toutes ces liaisons le mettent en droit de voyager partout, sans causer le moindre soupçon, et de rendre service sans conséquence. U a déjà été envoyé secrètement, en 1743, auprès de Luc, et il a eu le bonheur de préparer un traité entre Luc et la France. Il pourrait rendre aujourd'hui quelque service non moins nécessaire. Il faut la paix à présent, ou des victoires complètes sur terre et sur mer. Les victoires complètes sont incertaines, et la paix vaut mieux qu'une guerre ruineuse, pareil cas, on se sert d'un homme obscur comme lui, comme on envoie un piqueur détourner un cerf, avant qu'on aille au rendez-vous de chasse. Il n'ose ni se proposer, ni se faire de fête, ni prévenir les vues du ministère, ni se croire même digne de les exécuter; il désire seulement qu'on hasarde ces idées, qu'on les échauffe dans le cœur du duc de Choiseul, et il répond sur sa tête que le duc ne sera jamais compromis, qu'un pas ne sera jamais fait ni en-deçà ni au-delà de ce qu'il aura prescrit. Nos finances sont épuisées, nos colonies compromises ; l'avenir est plus menaçant encore : la paix est néces-

(1) Mémoires; Œuvres, t. XL, p. 126; à d'Argental, 5 décembre 1759.

saire, et il s'offre à la négocier avec l'agrément du duc de Choiseul (1).

Ghoiseul fit répondre à Voltaire qu'il était content de lui. Il ne l'envoya point en mission, mais il lui permit de continuer son commerce épistolaire. En conséquence, Voltaire reprit sa correspondance avec Frédéric, sous le couvert de la duchesse de Saxe-Gotha. La négociation de la paix y est déguisée sous une affaire fictive de banque ou de mariage. Frédéric y est « mademoiselle de Pestris, ou Pertris, ou Pertriset (2), » en quête d'une somme d'argent ou d'un fiancé. Le banquier, c'est Louis XV ou le roi d'Angleterre, bailleur de fonds du roi de Prusse; les créanciers à satisfaire, ce sont les ennemis; le fiancé, c'est le cabinet de Versailles, c'est le traité de paix, et il y a là un oncle à ménager, qui est tantôt Louis XV, tantôt Georges d'Angleterre, oncle en effet de Frédéric (3). C'était du roi d'Angleterre que la paix surtout dépendait, et Georges l'offrit, mais en vainqueur. « Comme citoyen, » Voltaire s'en réjouit ; comme ennemi privé de Frédéric, il s'affligea d'avoir sitôt réussi : avant d'admettre Luc à composition, il aurait voulu voir le coupable frotté, sa capitale envahie de nouveau; comme comédien, il appelait encore une catastrophe, car, en toute tragédie, il exigeait que le crime fût puni; d'ailleurs, toujours comme comédien, il s'intéressait vivement à la pièce, et il n'était pas pressé de voir tomber la toile. Dès que les Autrichiens avaient un avantage, le comte de Kaunitz disait à madame de Bentinck : « Écrivez vite cela à notre ami. » Dès que Luc avait le moindre succès, il lui mandait : « J'ai frotté les oppresseurs du genre humain. » Tout cela l'amusait. Lui seul, dans tant d'horreurs, avait de quoi rire. Mais, tien vite, l'homme de finances condamnait le rire de l'amateur de spectacles, et ses annuités, actions, billets de loterie, faisaient mille vœux pour une paix immédiate (4). Toutes ses valeurs perdaient de moitié, on ne lui payait point ses rentes, et le bon financier redevenait bon

(1) A d'Argental, novembre 4759. — Nouvelle Instance dans une lettre au même do 24 du même mois. — (2) Quelquefois « le chevalier de Pertriset. » —

(3) A la dochesse de Saxe- Gotha, 25 décembre 1759, ♦, 15, 26 janvier 1760.—

(4) A d'Argental, Il décembre 1759.

Français pour demander la fin d'une guerre qui le ruinait comme la France (1). Frédéric avait pénétré le secret de l'homme d'argent, et il l'accusait de ne proposer la paix que par ladrerie. Non, répondait l'homme d'argent ; et reprenant aussitôt le faux masque «de l'ami, il écrivait : « C'est uniquement afin que vous ne risquiez p^s tous les jours de vous faire tuer par des Croates, des housards, et autres barbares, qui ne savent pas ce que c'est qu'un beau vers (2). »

Frédéric et Voltaire trahissaient l'un et l'autre le secret de leur correspondance. Voltaire envoyait à Choiseul les lettres de Frédéric, et Frédéric envoyait à Londres les lettres de Voltaire (3) : germes de paix ou de zizanie qui s'étouffaient réciproquement ou ne produisaient que des broussailles de plus en plus inextricables. Et Voltaire, ami du chamaillis, de se frotter toujours les mains; d'autant plus que Choiseul l'honorait de lettres charmantes. « Fou de Choiseul, » il adressait de nouveau au ministre c ses impertinentes rêveries, » plan stratégique d'une campagne qui devait amener la défaite de Luc. Choiseul triompherait de Luc, et alors quelle joie ! Luc était si fou, que Voltaire ne désespérait pas de le mettre lui-môme à la raison (4).

En effet, dans le cours de février 1760, Voltaire reçut de Frédéric des propositions de paix, « non sans quelques vers, » car il fallait toujours que Cotin prêtât la main à César. Voltaire envoya prose et vers à Versailles; mais avec moins d'espoir qu'il n'en affichait quelques jours auparavant. Frédéric, au lieu d'entendre raison, ne voulait rien céder. Il proposait, pour dédommager l'électeur de Saxe, qu'on lui donnât Erfurth, qui appartenait à l'électeur de Mayence : il fallait toujours qu'il % dépouillât quelqu'un; c'était sa façon (5). Dans cette lettre, datée du 24 février, Frédéric disait à Voltaire : « Virgile a fait d'aussi beaux vers que vous, mais il n'a jamais fait la paix. Ce

(i) A Thieriot', 26 avril 1760. — (2) A Frédéric, 15 avril 1760. — (3) A d'Argental, 11 janvier 1760; — Mémoires; Œuvre» de Voltaire, t. XL, p. 127; — à la duchesse de Saxe-Gotha, 26 janvier 1760. — »(4) A d'Argental, 15 février 1760. — (5) Mémoires; Œuvres, t. XL, p. 127.

sera un avantage que vous gagnerez sur tous vos confrères du Parnasse, si vous y réussissez. » Et comme Voltaire avait encore parlé de Francfort et d'un rappel auprès du roi, Frédéric ajoutait : « Je sais que l'on vous a fait rendre à Francfort mes vers et des babioles ; mais je n'ai jamais su ni voulu qu'on touchât à vos effets et à votre argent. Cela étant, vous pouvez le redemander de droit, ce que j'approuverai fort, et Schmid n'aura sur ce sujet aucune protection à attendre de moi.,. Je serais bien aise de vous recevoir;... mais où, quand et comment? »

En ce temps, parurent à Paris, par trahison (1), les Poésies du Philosophe de pans-Souci, parmi lesquelles se lisait une épître au maréchal Kfeit, imitée de Lucrèce, sur les vaines terreurs de la mort et d'une autre vie, où l'impie outrageait « les lâches chrétiens. » Pouvant prendre sans péril, sur ce terrain poétique, une revanche de ses défaites dans les champs militaires de l'Allemagne, le cabinet de Versailles fit saisir l'édition et traita le poëte-roi en gibier de police. Voltaire n'y vit qu'une occasion de crier contre le royal auteur pour plaire au duc de Choiseul : « Il faut avouer que c'est dommage qu'un roi si philosophe, si savant, si bon général, soit un ami perfide, un cœur ingrat, un mauvais parent, un mauvais maître, un détestable voisin, un allié infidèle, un homme né pour le malheur du genre humain, qui écrit sur la morale avec un esprit faux, et qui agit avec un cœur gangrené. Je lui ai enseigné du moins à écrire. Vous savez comme il m'a récompensé. Ce qui me console, c'est que M. le duc de Choiseul est, révérence parler, une bien aimable créature; c'est que son esprit est juste, et son cœur noble. » Et dans le livre poursuivi par le ministère, il démêlait une pièce où il prétendait avoir mis la main, et dont il se faisait un titre auprès de la cour de Versailles : « Vous êtes instruits des vers abominables que Luc avait faits

(1) Frédéric à Voltaire , 24 février 1760. — Frédéric venait de publier luimôme l'oraison funèbre d'un cordonnier, déclamation contre les rois qui se retournait contre lui-même 1 Comme disait Voltaire à Thieriot, c'était « un rare corps! »

contre le roi. Vous verrez à la fin du poème de la Guerre l'antidote de ce poison ; c'est un éloge de Louis XV, qui est à peu près de ma façon. Mais Louis XV n'en saura rien; il aimera mieux être loué du roi de Prusse que de moi (1). »

Quelques jours plus tard, le livre ne lui était plus qu'un thème pour reprendre ses indécentes plaisanteries sur les vain* eus de Rosbach et sa poursuite acharnée de la mémoire de Maupertuis. Il écrivit à madame Lutzelbourg, le 9 février : « Apparemment qu'à Rosbach nos Français étaient de bons chrétiens, et ont cru leur âme immortelle. Ils n'ont pas voulu perdre un si beau trésor et hasarder d'être damnés. Us ont pardonné au roi de Prusse en bons chrétiens, et ont sauvé leurs âmes. » En train d'insulter les morts, et n'ayant pas épargné ses malheureux compatriotes, il devait être encore moins réservé à l'égard de son ennemi, et il accusa Maupertuis , qui, comme tous les intimes de Potsdam, avait reçu un exemplaire des Poésies, d'avoir été l'auteur de leur publication frauduleuse. « Quelle rage vous anime encore contre Maupertuis? lui répondit Frédéric, le 3 avril ; vous l'accusez de m'avoir trahi : sachez qu'il m'a fait remettre ses vers bien cachetés après sa mort, et qu'il était incapable de me manquer par une pareille indiscrétion. » Voltaire s'excusa (21 avril) en disant que le bruit avait couru qu'on avait trouvé l'œuvre de poésies dans la cassette du défunt, et que l'infidélité venait peut-être de l'avidité d'un libraire; mais il ne disait pas tout, et nous serions fort trompés si l'auteur de l'édition subreptice n'était pas Voltaire lui-même, qui, si habile à se ménager des armes pour tous les cas possibles, avait dû garder une copie de l'œuvre rendue en original à Freytag.

Cependant, Voltaire continuait sa diplomatie à Berlin et à Versailles, auprès de Frédéric et auprès de Ghoiseul, poursuivant deux lièvres à la fois, la paix et la faveur royale, dans l'espérance de faire mentir le proverbe et d'atteindre au moins l'un ou l'autre gibier. La faveur de Versailles, le gibier auquel il tenait le plus, le fuyait toujours davantage. Ghoiseul lui

;4) A d'Argental, 1" février 1760 (Recueil de 1860).

refusait jusqu'à « un petit mot de bonté. » N'était-ce pas une honte, qu'il reçut « quatre lettres de Luc contre une de l'aimable duc? » Aurait-il fait quelque sottise entre le roi et le ministre? Il avait tâché pourtant de ne se point brûler avec des charbons ardents, et il osait encore se flatter que le duc n'était pas mécontent de sa conduite, ayant tant de preuves de son zèle et de sa tendre reconnaissance (1).

La paix ne venait pas plus que la faveur. Frédéric trouvait les propositions qui lui avaient été faites si extravagantes, qu'il les renvoyait aux Petites-Maisons. Il menaçait de faire changer la scène en moins de deux mois, et de faire convenir qu'il n'était pas au bout de ses ressources. La paix, désormais, ne serait signée que le roi d'Angleterre à Paris, et lui à Vienne, t Mandez cette nouvelle à votre petit duc, écrivait-il à Voltaire; il en pourra foire une gentille épigramme (2). Et vous, monsieur le comte, vous payerez des vingtièmes jusqu'à extinction de vos finances... Je n'étais point aussi pressé de la paix qu'on se Test imaginé en France, et on ne devait point me parler d'un ton d'arbitre. On s'en mordra les doigts, à coup sûr (3). »

Voltaire se le tint pour dit, et, à la réception de cette lettre, il écrivit, le 14 mai, à l'entremetteuse, la duchesse de Saxe- Gotha : « Je crois mon commerce fini avec le chevalier Pertriset. J'ai pris la liberté de lui dire tout ce que j'avais sur le cœur; mon âge, mon ancienne liberté, les malheurs auxquels il s'expose, m'ont autorisé et m'ont peut-être conduit trop loin. Il ne tenait certainement qu'à lui de s'arranger très-bien avec son onc^e ; mais il aime mieux plaider. Je suis sûr que mademoiselle Pertriset en est fâchée. »

<c La paix envolée avec les papillons, » Voltaire ne voulut pas qu'il en fût ainsi de sa paix particulière avec Frédéric, pour laquelle il négociait sans relâche depuis Francfort. Dans tout le cours de la négociation générale, il n'avait jamais négligé de

(1) A d'Argental, 17 mars et 27 avril 1760. — (2) Allusion à l'ode de Pataot, envoyée sous le nom de Choiseol. — (3) Frédéric à Voltaire, 20 mars, 3 avril et 4«r mai 1760.

glisser un mot de ses petites affaires à travers les grandes affaires de l'Europe. Dans le vaste tableau des horreurs de la guerre, il avait toujours réservé un coin pour peindre son intéressante nièce, traînée dans les boues de Francfort, avec quatre baïonnettes dans le ventre, gardée la nuit par des soldats et outragée par le brutal Dorn, etc. Débarrassé provisoirement des soins de sa diplomatie générale, il s'attacha avec plus d'instance à sa diplomatie domestique, et il demanda de nouveau une réparation. Mais, sur ce terrain personnel, Frédéric le repoussa avec plus de brutalité encore que sur le terrain politique, et il lui répondit, le 12 mai : « Je n'entre point dans la recherche du passé. Vous avez eu sans doute les plus grands torts envers moi. Votre conduite n'eût été tolérée par aucun philosophe. Je vous ai tout pardonné, et même je veux tout oublier. Mais, si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie, vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien chez tout autre. Tenez-vous-le donc pour dit, et que je n'entende plus parler de cette nièce qui m'ennuie, et qui n'a pas autant de mérite que son oncle pour couvrir ses défauts. On parle de la servante de Molière, mais personne ne parlera de la nièce de Voltaire. » — On en a parlé malheureusement , et ce «n'est à la gloire ni de la nièce ni de l'oncle.

Furieux de cette réponse, et voulant, comme toujours, entraîner le genre humain dans sa vengeance, Voltaire écrivit, le 19 juin, à d'Argental, qui avait l'oreille de Ghoiseul : « Je vous conjure de ne vous jamais servir de votre éloquence auprès de M. le duc de Ghoiseul, en faveur d'un homme qui lui a manqué personnellement et indignement. Quoi ! on renoncerait à ses engagements dans la seule idée de soutenir... Ici, l'auteur s'embarrasse, et ne peut dicter. Il faut, tout malingre qu'il est, qu'il écrive... Oui, de soutenir un homme qui, dans quatre ans, peut se joindre contre nous avec l'Autriche* si on lui offre quatre lieues de pays de plus vers le duché de Clèves ! Songez, je vous prie, à ce qui arriverait de nous, si Luc avait joint 150,000 hommes à l'armée de la reine de Hongrie, il y a dix ans. — Vous ne pouvez à présent manquer à vos engagements

sans vous déshonorer, et vous ne gagneriez rien à votre honte. Les Russes et les Autrichiens doivent écraser Luc cette année, à moins d'un miracle... Si Luc est perdu, vous devenez l'arbitre de l'Empire, et tous ses princes sont à vos pieds... L'avantage que M. le duc de Broglie vient de remporter (le 10 juillet, à Corbach) présage les plus grands succès. Tout peut finir dans une campagne... Dites à M. le duc de Choiseul qu'il ne doit faire la paix qu'après une campagne triomphante. »

Comprend-on que dans le temps même où Voltaire écrivait cette lettre belliqueuse, il osât encore parler de paix à Frédéric? Il le fit pourtant, puisque Frédéric lui répondait, le 21 juin : « Vous me parlez toujours de la paix. » Mais Frédéric, après avoir tout fait, prétendait-il, pour la ménager entre la France et l'Angleterre, « à son inclusion, » plantait là la France, qui l'avait voulu jouer, et le duc de Choiseul, qui, selon Voltaire, n'était pas libre d'agir conformément à sa pensée; et, dût-il périr, il était résolu à s'adresser plutôt au Grand- Mogol qu'à Louis le Bien- Aimé, pour sortir du labyrinthe où il se trouvait. En vain l'accusait-on d'avoir compromis la paix par des personnalités injurieuses : il ne se repentait que d'avoir célébré Louis XV en vers au-delà de son mérite ; et, quant à la fameuse ode, outre qu'elle n'était connue de personne, n'admettait-on pas que, en temps de guerre, il est permis de se défendre de toutes armes? « Je ne comprends donc rien à ces personnalités, concluait Frédéric, à moins que, par là, vous ne désigniez la Pompadour. Je ne crois cependant pas qu'un roi de Prusse ait des ménagements à garder avec une demoiselle Poisson, surtout si elle est arrogante, et qu'elle manque à ce qu'elle doit de respect aux têtes couronnées. » Et il terminait par des douceurs à Voltaire, aigries pourtant d'un filet d'ironie à l'adresse du comte de Tourney.

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