ÉCHEC DIPLOMATIQUE DE VOLTAIRE
N'ayant plus rien à gagner auprès de Frédéric, Voltaire se recommanda à Choiseul et à madame de Pompadour, et renouvela le vœu que Luc fût déconfit dans l'année. Luc méritait-il mieux, lui qui avait refusé de réparer, par la moindre galanterie, r indigne traitement fait à madame Denis à Francfort? Aussi, tout en reconnaissant qu'il entrait un peu de haine contre Luc dans sa politique, Voltaire reprit son rôle de boute-feu, pour rallumer une guerre qu'il condamnait (1).
La haine contre Luc, le besoin d'une réparation et d'une vengeance, voilà, en effet, toute la fin de cette année 1760, les seuls mobiles de sa conduite. Le 11 juillet, il écrit à Collini : « Notre ministre doit de l'argent à la ville de Francfort. M. le duc de Choiseul me protège beaucoup; le roi est content de moi. Voici le moment de faire arrêt sur l'argent dû à Francfort. » Et il demandait une procuration pour répéter deux mille écus. Quelques jours après, il apprend que le corps de Saint- Germain a été détruit ; mais cela ne doit pas empêcher de présenter la requête. En effet, « l'affaire est entamée, et elle réussira, pour peu que nos arméej aient du succès... Les fers sont au feu,... mais on ne pourra battre ce fer que quand les choses qui se décident par le fer auront été entièrement jugées (2). » Hélas ! nos armées n'ont pas de succès, et le fer n'a encore rien décidé : Voltaire s'en afflige surtout dans l'intérêt de sa vengeance. Le 29 décembre, il écrit à Collini : t Je mourrai avec le regret de n'avoir pu finir notre affaire de Francfort : les événements s'y sont opposés. » Mais il est bien résolu à la reprendre, pour peu qu'il y trouve une ouverture favorable, et nous l'y verrons revenir.
(1) A d'Argental, 6 juillet et 3 août; à Thieriot, 7 juillet 1760. — (2) A Collini, 30 juillet, 20 septembre, et 42 novembre 4760.
Cependant, tout commerce était interrompu entre lui et Frédéric. Pour tout le reste de cette année 1760, nous n'avons qu'une lettre de Frédéric à Voltaire, datée du 31 octobre, et pas une de Voltaire à Frédéric. Il en est de même pour Tannée 1761 , vide de toute lettre de Voltaire au roi, et n'offrant qu'une lettre du roi à Voltaire (novembre), lettre de poëte à poète, en envoyant des vers. Pour l'année 1762, il ne nous en reste pas une ni de l'un ni de l'autre.
En ces années, Voltaire est tout à sa guerre contre la Prusse, tout à sa paix avec Versailles. En 1761, lorsque Ghoiseul a joint le portefeuille de la guerre à celui des affaires étrangères, il demande, pour la dixième fois , comment il est avec le toutpuissant ministre, et il s'étonne de ne pas recevoir de réponse à une lettre dont le ministre a dû être content (1). Il écrit de nouveau à Choiseul, qui lui avait demandé son avis, et il déraisonne politique tout à son aise. Il rappelle les trahisons perpétuelles de « messieurs de Brandebourg, » et les deux trahisons de Luc pendant la guerre de 1741, et il espère bien que Choiseul ne le mettra pas en état de trahir une troisième fois. Luc est ruiné et perdu, « avec ses vers, et ses plaisanteries, et ses injures, et sa politique, tout cela étant également mauvais; » et Voltaire, aveuglé par sa haine et sa rancune, croit voir un nouveau traité de Westphalie au bout d'une guerre qui ne devait avoir pour dénouement que le traité de Paris (2).
Mais la chute de Pondichéry (15 janvier 1761), qu'il apprit alors, rabattit et son caquet et son humeur belliqueuse. Cette chute lui « coûtait juste le quart de son bien, » et « il n'avait plus envie de rire (3). » Pondichéry, Pondichéry! ce nom fatal va revenir dans toutes ses jérémiades, comme le nom de Jérusalem dans les lamentations du prophète (4). Il ne veut plus être consolé, parce que Pondichéry n'est plus, t Divins anges, écrit-il le 24 août aux d'Argental, tout ce que vous me dites de la compagnie indienne est bel et bon; mais il est dur de vendre 700 fr. ce qu'on a acheté 1 ,400. Voilà le nœud, voilà le mal ! »
(!) A d'Aigenfal, li avril 1761. — (2) A Chotecul, 13 juillet 1761. — (3) A Damilavffle, 20 juillet 1761. — (*) A d'Argental, 9 août 1761.
Il s'agit bien maintenant de l'honneur et de la fortune de la France ! il s'agit de sauver le reste de son bien, que les Anglais menacent de lui ravir; il lui faut la paix, la paix à tout prix, même au prix du Canada (1). Que lui importe le Canada, où il n'a pas de fonds engagés, comme il en avait àPondicbéry? Pour recouvrer Pondichéry, c'est-à-dire ses actions de la compagnie des Indes, il sacrifierait de grand cœur toutes nos colonies.
Comment sauver au moins les épaves du grand naufrage? a On a assassiné Luc; » mais, hélas 1 « on l'a manqué 1 » Il espère bien « qu'on sera plus heureux une autre fois, » et qu'on le débarrassera enfin de ce « maître fou, » de ce « dangereux fou, » d'où lui vient tout son mal (2). En attendant, qu'opposer à Luc et aux Anglais? Il espérait beaucoup des Russes pour obtenir enfin justice (3); mais sa chère Elisabeth s'est laissé mourir (4), et la paix va se faire entre la Russie et la Prusse (5) : voilà le comble! « Mon plus grand malheur est la mort d'Elisabeth... On dit la paix faite entre Pierre III et Frédéric III. Ma chère Elisabeth détestait Luc, et je n'y avais pas peu contribué, et je riais dans ma barbe, car je suis un drôle de corps ; mais je ne ris plus (6). »
Que faire donc? le Pacte de famille (7) n'a pas rétabli les affaires de la France et n'a fouit qu'achever la ruine de l'Espagne. U faut donc encore négocier.
En effet, Voltaire eut l'idée d'ouvrir une dernière négociation avec le secrétaire de l'ambassade anglaise, qui avait un beaufrère et un ami dans un homme de la famille Tronchin. Or, ce Tronchin, fils d'un premier syndic de Genève, et dévoué à la France comme tous les Tronchin, se chargeait de faire agréer à son beau-frère certaines insinuations, contre lesquelles on aurait été en garde si elles étaient venues du ministère de France, et qu'on aurait reçues avec moins de défiance, si elles avaient été inspirées par un parent et un ami. Voltaire soumit cette idée à Ghoiseul par l'intermédiaire du comte d'Argental (8);
(1) A Choiseul, 6 septembre «762. — (2) A Dalembert, février 1702. — (3) A Contai, 20 janvier 1762. — (4) Elle mourut le 5 janvier 1762. — (5) Elle fut signée le 5 mai 1762. — (6) A d'Argental. — (7) Signé le 15 août 1761. — (8) A d'Argental) 23 septembre 1762.
mais Ghoiseul n'y accéda pas, comme le prouve cette lettre à d'Argental, du 14 octobre : « Tant mieux que M. le comte de Choiseul n'ait besoin de personne ; tant mieux que la prise de la Havane (1) ne nuise point aux négociations de la paix; tant mieux que les malheurs de la France et de l'Espagne, qui, réunies à la maison d'Autriche, auraient dû donner la loi à l'Europe , contribuent à cette paix, devenue si nécessaire ! »
On reconnaît, à cet accent, le dépit de l'homme qui n'a rien pu, ni pour la guerre, ni pour la paix, et qu'on renvoie enfin, fatigué de ses bourdonnements et mouvements importuns, comme l'inutile et vaniteuse mouche du coche. En soufflant le chaud et le froid, Voltaire avait bien excité les passions en lutte, mais il n'avait pas réussi à les diriger dans son intérêt personnel, seule boussole, on l'a vu, sur laquelle il se réglât. Il n'avait pu ni se venger de Frédéric, qui gardait sa Silésie, ni {aire quelque chose d'avantageux à la France, qui sortait de la lutte ruinée dans ses finances et dans ses enfants, et dépouillée de ses colonies. Ni par force, ni par consentement bénévole, il n'avait rien arraché à Frédéric pour sa nièce ni pour lui, et Freytag demeurait vainqueur. D'autre part, vaincu avec la France, il ne recevait, du cabinet de Versailles, aucun salaire de ses soins inutiles, et il restait Suisse.
(1) Enlevée aux Espagnols par les Anglais.