‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 25 sur 80 · STRASBOURG · texte numérisé non relu

STRASBOURG

Nous venons de laisser Voltaire en Suisse, et, en commençant le dernier chapitre, nous Pavions pris à Francfort. C'est cet intervalle, franchi d'un bond pour ne pas rompre l'analogie des idées et du sujet, qu'il nous faut maintenant parcourir, étape par étape, à sa suite .

Retournons donc à Francfort. Parti de cette ville, le 7 juillet 1753, Voltaire arriva le même jour à Mayence, et descendit à l'auberge de l'Empereur. Il s'y reposa trois semaines, pour « sécher, disait-il, ses habits mouillés par le naufrage, » et, dans l'accueil qu'il reçut de la maison de Stadion et de toute la noblesse, il tâcha d'oublier sa mésaventure. Il y chercha encore une diversion dans l'étude, et se remit avec ardeur à ses Annales de PEmpire.

Toutefois, la blessure saignait toujours, et, le 9 juillet, son cœur ulcéré s'épancha dans une lettre à sa nièce. Ses yeux, secs depuis plusieurs années, fondaient en larmes, au souvenir surtout du traitement infligé à madame Denis, et il espérait que le roi de Prusse réparerait l'indignité commise en son nom. Mais, dans cette lettre, évidemment destinée à passer sous d'autres yeux que ceux de madame Denis, notamment sous les yeux de milord Maréchal, ambassadeur de Frédéric à Paris, il repoussait le titre de Prussien, qu'on lui donnait à la cour de Versailles, et il se proclamait, lui l'auteur du Siècle

de Louis XI V, le chantre de Henri IV et le panégyriste de Louis XV, Français et bon Français. Aussi comptait-il que le roi de Prusse, par l'intermédiaire de milord Maréchal, serait le premier à demander « au roi son maître, qu'on lui laissât finir ses jours dans sa patrie. »

En attendant l'effet de cette lettre et des démarches de sa nièce et de ses amis, il céda à l'invitation qu'un de ses illustres débiteurs, l'électeur palatin Charles-Théodore de Sultzbach, lui avait adressée, à son départ de Brandebourg , de venir à Manheim. Ami des sciences et des arts, du luxe et du faste, Charles-Théodore attirait Voltaire par le rapport de leurs goûts autant que par la communauté de leurs intérêts.

Voltaire partit de Mayence le 28 juillet, et se dirigea vers le Palatinat. A la vue des plaines ravagées par Turenne et des ruines encore amoncelées, il dit à Collini : « Le nom français doit être détesté dans ce pays ; donnons-nous pour Italiens. » Et, en effet, à Worms, où il coucha, il se donna pour un gentilhomme de Florence, et s'entretint en langue toscane avec l'aubergiste, non sans déguiser le fond comme la forme de la conversation, ce qui égaya beaucoup le souper.

Le lendemain, de bonne heure, il arrivait à Manheim, résidence ordinaire des électeurs palatins. Comme l'Électeur se trouvait alors à sa maison de plaisance de Schwetzingen, il profita de quelques jours de répit et d'incognito pour mettre de l'ordre dans ses affaires. Il arrangea ses papiers, négocia avec un Juif, au prix d'un fort escompte, le change en numéraire de France de l'argent échappé au naufrage de Francfort, et attendit, à la porte de sa patrie, le moment d'y rentrer.

Cependant, informé de l'arrivée du voyageur, Charles-Théodore s'empressa de lui envoyer un de ses équipages pour le transporter à Schwetzingen. Voltaire logea au château, lui et sa suite, et n'eut pas d'autre table que celle de l'Électeur. Au milieu des fêtes et des chasses, des opéras et des comédies, des concerts et des bals, au milieu de cette petite cour empressée autour de lui, il se retrouva dans son élément, et recommença sa double vie d'artiste et de grand seigneur. Tantôt il donnait 11. 12

aux acteurs du spectacle français des leçons dramatiques et les exerçait à jouer ses œuvres (1); tantôt il s'entretenait avec les savants et les lettrés, ou recevait les hommages des courtisans. Chaque jour , après le dîner , il avait une conférence avec l'Électeur, à qui il lisait ses ouvrages ou parlait de littérature. Avant son départ, Charles-Théodore lui montra les galeries, la belle bibliothèque et les riches collections de son palais de Manheim.

Après quinze jours de cette vie, promesse échangée d'un commerce épistolaire qui s'établit entre le prince et le poète et dura jusqu'à la fin, parole donnée d'un prompt retour qui se fit attendre cinq ans, Voltaire quitta l'Électeur et sa cour. Le 45 août, il couchait à Rastadt, et, le lendemain, il arrivait par Kehl à Strasbourg.

A Strasbourg, il se logea dans une mauvaise hôtellerie, dans le plus mauvais quartier de la ville, à l'enseigne de YOurs blanc, non par avarice, comme on l'a dit, mais, assure Gollini, par bonté de cœur, par reconnaissance pour les soins empressés d'un bon fils, garçon d'auberge à Mayence, qui lui avait lait promettre d'aller loger chez son père.

Au bout de quelques jours passés à YOurs blanc, Voltaire fit la connaissance du fils de la directrice de la poste aux lettres en Alsace, nommé Dufresney, jeune homme intelligent qu'il prit en affection. L'entendant parler du bonheur de vivre à la campagne, Dufresney lui proposa une maisonnette et un grand potager, situés à peu de distance de la ville, proche la porte des Juifs ; et la propriétaire, une dame Léon, lui en ayant laissé la libre disposition, il alla s'y installer le 21 août.

Dans ce modeste ermitage, il reçut la visite de ce que Strasbourg avait de plus distingué par la naissance et le talent, et de tous les étrangers de marque. C'était encore un dédommagement de l'avanie de Francfort ; c'était un avant-goût de Ferney . Là, condamné par son médecin Gervasi « aux racines et aux cloportes, » il continuait encore ses Annales de l'Empire. « Dell « L'Electeur palatin m'a fait la galanterie de faire jouer quatre de mes pièces (à d'ArgentaJ, 10 août 1753). »

puis Gotha Jusqu'à Strasbourg, de princes en Yangoie (4), et de palais en prison et cabarets, il avait tranquillement travaillé cinq heures par jour au même ouvrage (2). » Il prenait son délassement au château de risle de Jar, où vivait retirée la comtesse de Lutzelbourg, fille d'un préteur royal de Strasbourg, auprès de laquelle il allait passer quelquefois ses soirées. Il rentrait aussi de temps en temps à Strasbourg, pour y consulter les professeurs Schœpflin et Lorentz sur l'histoire d'Allemagne, et soumettre à leurs corrections ses Annales de (Empire (3).

n comptait ne rester en Alsace que le temps nécessaire à sa nièce et à ses amis pour lui obtenir de la cour la permission de continuer son voyage vers l'intérieur de la France. Lui-même, il mettait en mouvement les plus en crédit de ses protecteurs : « Est-ce que vous seriez assez bon, écrivait-il à Richelieu (1 septembre), pour vouloir bien me mettre aux pieds de madame de Pompadour? » Et pour exciter la pitié et désarmer la haine, il ajoutait avec Àrgan : « A propos, je suis bien malade; daignez vous en souvenir. Il n'y a que mes ennemis qui disent que je me porte bien. »

Quoiqu'il semblât qu'on n'eût rien à craindre de ce mourant, la politique et la foi s'obstinèrent à redouter sa présence à Paris; et, obligé dès lors de fixer pour plus longtemps sa tente en Alsace, il choisit pour lieu de sa résidence la ville de Colmar, où il pouvait faire imprimer sous ses yeux, par le frère du professeur Schœpflin, ses Annales de t Empire. Û quitta sa maisonnette le 2 octobre, arrangea en chemin quelques affaires avec les administrateurs des domaines de son débiteur, le duc de Wurtemberg (4), et arriva le 4 ou le 5 à Colmar. n descendit d'abord à l'auberge du Sauvage; puis, après quelques jours, il alla loger chez un nommé Goll, rue des Juife, c dans une vilaine maison de cette vilaine petite ville (8), » où il était servi par un cabaretier.

(1) Allusion à une des malencontreuses excursions de Don Quichotte.— (2) A d'Aigtnttl, 14 août; à madame de Lutzelbourg» 22 août 1753. —(3) A la ducbe»e de Saxe-Gotha, 27 septembre 1753. — (4) A Dupont, 1" octobre 17(3. — (5) A d'Argental, 29 octobre 1753.

Là, dans le travail d'impression de ses Annales, dans la société agréable et lettrée des membres du conseil souverain d'Alsace, il attendait, comme à Strasbourg, le résultat des nouvelles négociations de sa nièce, lorsque la menace d'un nouvel orage, causé par la publication frauduleuse de son Histoire unir verselkj le força d'aller chercher un abri et l'incognito au village de Luttenbach, dans les montagnes des Vosges. Son imprimeur y avait une papeterie, grand bâtiment isolé, exposé à tous les vents, et qui ne pouvait offrir qu'un logement incommode. N'importe, Voltaire s'y dut enterrer quinze jours, ne voyant que les filles d'ouvriers qui venaient faire sa chambre et sa cuisine. 11 y serait mort d'ennui, sans un Français, nommé Bellon, envoyé là par le gouvernement pour surveiller la fabrication des cartes à jouer, qui seul tenait sa partie de conversation et d'échecs.

Dans le voisinage de la papeterie était le château de Horbourg, dépendant d'une terre seigneuriale hypothéquée à Voltaire par le duc de Wurtemberg. Voltaire pensa à l'acheter, pour peu qu'il fût habitable. Il l'alla visiter le 23 octobre, et ne trouva que des ruines et des terres en friche. Sur ces ruines il aurait pu bâtir ; mais le duc était en procès pour cette masure au conseil privé, et il ne voulait pas « bâtir un hospice qui aurait eu un procès pour fondement (1). » D'ailleurs, il n'avait pas encore renoncé à l'espoir d'habiter la France, ni môme Paris. C'est pourquoi il refusa le château de Sainte-Palaye, près d'Auxerre, dont d'Argental lui avait proposé l'acquisition : c'était trop loin de la capitale. Tout au plus aurait-il consenti à louer tout meublé le château d'Oberberghein, à quelques lieues de Colmar, appartenant à la famille de madame de Lutzelbourg, et il en fit la proposition à cette dame (2). Mais rien de sérieux dans tous ces projets, subordonnés aux nouvelles de Paris.

U rentra à Colmar, le 28 octobre, pour les attendre. Cette ville, ouverte à la fois sur l'Allemagne, sur la Suisse et sur la

(1) A madame de Lutzclbourg» 2i octobre 1753.— (2) Lettre citée da 23 octobre.

France, était un bon poste d'expectative. Ignorant quand son sort serait fixé, il prit le parti de monter un ménage, dont Collini fut le directeur, et une jeune fille de Hontbéliard la cuisinière et la gouvernante. Il reprit sa société de conseillers et d'avocats, parmi lesquels il distingua Dupont, jurisconsulte, littérateur et homme de chicane, à qui il soumit d'abord l'examen de la partie juridique de ses Annales, puis la conduite de ses affaires avec le duc de Wurtemberg.

C'est alors que la publication de r Histoire universelle le compromit davantage auprès de la cour de France.

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