‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 26 sur 80 · ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE UNIVERSELLE

En 1739, il avait confié à Frédéric de Prusse une copie de cette Histoire, commencée à Cirey. A la bataille de Sohr, le 30 septembre 1745, on prit l'équipage du roi de Prusse, au lieu de sa personne, et on porta sa cassette à son vainqueur, le prince Charles de Lorraine. Or, il y avait « dans cette cassette grisrouge de l'avare, » outre force ducats et des fragments de la PuceUe, le manuscrit confié en 1739. Un valet de chambre du prince Charles, nommé Gamont, vendit ce manuscrit à Jean Néaulme, libraire à La Haye et à Berlin, et Jean Néaulme l'imprima à La Haye en deux volumes, vers la fin de 1753, sous le titre A* Abrégé de t histoire universelle , attribué à M, de Voltaire non-seulement sans en donner avis à l'auteur, mais en tronquant, en dénaturant à dessein, s'il faut en croire Voltaire, plusieurs passages. Cette publication faisait à l'auteur un double tort : dans ses Annales de t Empire, il avait, bien libre d'user de son bien, cousu quelques lambeaux de cette Histoire unirerselle, et Néaulme lui coupait la gorge (1); d'autre part, certaines phrases de l'édition Néaulme pouvaient fournir des armes à ses ennemis. Dès le 28 décembre, il écrivit au libraire

(1} A d'Argenta), 21 décembre 1753.

hollandais pour protester contre son procédé déloyal, assurant qu'il y avait des différences essentielles entre la leçon publiée à La Hâte et les manuscrits du même ouvrage qui se trouvaient à Paris, àPotsdam, à Manheim ou à Gotha, et accusant Néaulme de l'avoir voulu perdre. C'est ce qu'il écrivait aussi i d'Àrgental, le 7 février 1754 : c II est certain qu'os m'a voulu perdre en France après m'avoir perdu en Prusse, et qu'on a engagé ces coquins de libraires de Berlin et de La Haye à imprimer un ancien manuscrit informe pour m'actaever. * Ce qui, notamment, le perdait et l'achevait, c'était cette phrase de l'édition Néaulme : « Les historiens, semblables en cela aux rois, sacrifient le genre humain à un seul homme. » Il eut beau substituer tyrans à rois dans d'autres manuscrits, il ne put convaincre Louis XV, blessé • de cette phrase, que telle était la leçon véritable (1); et, en effet, rien ne le prouve, et il est probable que Néaulme n'avait point falsifié ce passage.

Il travailla beaucoup, et toujours en vain, à ramener Louis XV de sa première impression. Il s'adressa, comme il faisait en cas pareil, à madame de Pompadour. Il lui envoya des pièces « pour prouver du moins son innocence au roi ; » puis, pour apitoyer sur lui la marquise et son royal amant, il étala, pour la centième fois, le tableau de sa mésaventure à Francfort, de sa triste position à Golmar, où il était malade et sans secours; et, parlant à une femme, il n'oublia pas l'attendrissante peinture de la malheureuse nièce. Ah! s'écriait-il, « le roi de Prusse était bien né pour mon infortune ! » Par là, il voulait montrer encore qu'il n'était plus du tout Prussien. Il insinuait même que la publication de Néaulme pouvait bien être un mauvais tour que lui aurait joué Frédéric, et il faisait remarquer avec grand soin que ce Néaulme « imprimait les ouvrages de Sa Majesté Prussienne. » H terminait en disant : « Le roi est plein de clémence et de bonté; il daignera peut-être songer que j'ai employé plusieurs années de ma vie à écrire l'histoire de son prédécesseur, et celle de ses campagnes glorieuses ; que, seul des académiciens, j'ai fait son panégyrique, traduit en cinq langues.

(1) A d'Ar&ental, 21 mars 1754.

S'il m'était permis, Madame, de venir à Paris pour arranger, pendant un court espace de temps, mes affaires bouleversées par quatre années d'absence, et assurer du pain à ma famille, je mourrais consolé, et pénétré pour vous, Madame, de la plus respectueuse et de la plus grande reconnaissance. »

Il envoya les mêmes pièces à Richelieu (30 décembre), avec une copie de sa lettre à madame de Pompadour; mais il priait que cette lettre ne fût pas vue des secrétaires du maréchal, car, disait- il, t j'ai un petit malheur, c'est que je n'écris pas une ligne qui ne coure l'Europe* » Dans un post-scriptum essentiel et destiné à compléter l'insinuation ébauchée dans la lettre à madame dé Pompadour, il racontait que la fameuse cassette avait été rendue à Frédéric par le prince Charles; qu'on lui avait tou( rendu, jusqu'à son chien; que le roi ayant demandé depuis un nouvel exemplaire de Y Histoire universelle, il lui en avait envoyé un plus correct et plus ample : « Il a gardé celuilà, affirmait Voltaire; son libraire, Jean Néaulme, a imprimé l'autre. » Oui, mais dans cet autre se trouvait la phrase incriminée, ou, du moins, Voltaire ne prouvait pas qu'elle y eût été ajoutée ou falsifiée.

Pour apaiser le scandale de la cour et faire taire les rumeurs partout répandues (1), Voltaire vit bien qu'il fallait des protestations plus solennelles et plus authentiques. Il commença par publier un écrit t à un professeur d'histoire (2) ; » et, le 28 février, il fit dresser par deux notaires de Colmar un procèsverbal (3), constatant les différences qui existaient entre les deux volumes publiés par Néaulme et un manuscrit, reçu la veille de Paris, « dans un paquet contresigné Bowet (4). » II envoya cette pièce à Versailles et la répandit de toutes parts.

En même temps il poursuivait auprès de Malesherbes une négociation commencée et mal menée quelques jours auparavant par sa nièce. Il avait conjuré sa nièce d'aller trouver Ma-

(1) A madame de Lntxelbourg, 23 janvier 1754. —(2) Œuvres, t. XXXIX, p. 549. —(3) Le voir dans Collioi, p. 121. — (4) Le 10 février 1754 , il avait prié la duchesse de Saxe-Gotha de lai prêter sa copie de l'Histoire universelle, que l'arrivée du manuscrit de Paris rendait inutile ( à la duchesse de Saxe-Gotha, 23 février; Rtoueil de 1860).

lesherbes et l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, pour obtenir d'eux la suppression du livre de Néaulme. Madame Denis ne prit conseil que de ceux qui étaient contents du livre, et elle manda à son oncle que Malesherbes le trouvait excellent (1). Mais elle avait été trompée sur le compte de Malesherbes; ou peut-être Malesherbes avait-il tourné au vent défavorable de la cour, et changé d'opinion, du moins officiellement, sur l'Histoire universelle. Voltaire reçut à la fois des lettres de l'archevêque et du ministre de la librairie, d'où il ressortait que madame Denis n'avait pas rempli sa mission. Malesherbes lui refusait même un témoignage demandé avec instance, le témoignage de son empressement à exiger la suppression du livre qui avait soulevé le clergé de France et déplu à Sa Majesté. H attestait, auprès de Malesherbes, deux lettres consécutives écrites dans ce dessein à sa nièce; mais, ajoutait-il, pour pallier la négligence ou la maladresse de madame Denis, sa nièce était malade alors, et ensuite il avait été trop tard pour arrêter un ouvrage si répandu. Toutefois, les deux lettres ne subsistaient pas moins comme un monument de sa bonne volonté. De plus, il avait envoyé à madame Denis un placet au roi, par lequel il suppliait Sa Majesté de se faire rendre compte par le chancelier des différences entre le texte imprimé et le texte authentique. N'aura-t-on pas pitié, demandait-il alors, d'un vieillard malade, privé des médecins et des chirurgiens qui ne se trouvent que dans une grande ville? Ne lui permettra-on pas de venir mettre ordre à des affaires dérangées par une longue absence? Le laissera-t-on mourir dans un pays étranger, sans bien et sans secours (2)?

Pendant plus de six mois, de la fin de décembre 1753 à la fin de juillet 1754, Voltaire ne cessa de plaider sa cause larmoyante au tribunal de Malesherbes, implorant toujours du ministre un mot qui l'empêchât de mourir hors de sa patrie. Que pouvait-il faire de plus pour réparer un mal dont il était innocent? Oui, innocent, car ni directement, ni indirectement, il n'a envoyé le

(1) A d'Argental, 7 février 1754. — (2) A Malesherbes, 7 février 1754. — Tonte» ces lettres à Malesherbes ne se trouvent que dans le Recueil de 1856.

manuscrit à Néaulme; et, s'il avait pris la moindre part à cette publication, Néaulme, en pays libre, ne souffrirait pas de sa part des reproches si violents et si publics. En vain Néaulme a-t-il dit et fait croire au roi et à madame de Pompadour que Voltaire n'était pas si fâché de la publication qu'il le paraissait : Voltaire a bien prouvé le contraire par tant de protestations et de démarches, et c'est un devoir pour Malesherbes de détromper sur ce point le roi et la marquise. D'ailleurs, voici un troisième volume de cette Histoire universelle qu'il vient de publier luimême, et il est aisé de voir combien il diffère d'idées, de ton et de style avec les deux volumes de Néaulme (1). Et encore, si l'on y trouve quelque chose à reprendre, il s'offre à faire tous les changements exigés au moyen d'un carton. Il est désintéressé dans ce travail, qu'il ne poursuit que pour désabuser la cour; il en a fait présent à Schœpfling, conjointement avec Walther, et il a même prêté à Schœpfling 20,000 fr. sans intérêts (2). U voudrait bien finir cette histoire, où il a été engagé malgré lui (3), et qui n'était pas destinée à voir le jour; mais il lui faudrait santé, grande bibliothèque, et retraite libre. Au moins, un mot de Malesherbes soit à madame de Pompadour, soit au roi même, soit à ceux qui l'approchent (4) !

Nulle réponse à ces cris de douleur, à ces lamentables prières! Voltaire était réduit à ne plus implorer que le droit de se choisir un exil et un tombeau. Le 20 février 1754, il écrivait au marquis de Paulmy : « Gomme je n'ai reçu aucun ordre positif du roi, et que je ne sais ce qu'on me veut, je me flatte qu'il me sera permis de porter mon corps mourant où bon me semblera. Le roi a dit à madame de Pompadour qu'il ne voulait pas que j'allasse à Paris : je pense comme Sa Majesté ; je ne veux point aller à Paris; et je suis persuadé qu'elle trouvera bon que je me promène au loin. Je remets le tout à votre bonté et à

(1) Voir encore les lettres à d'Argental et à ThibouvMe, du 27 août 1754. — Il écrivit à madtme de Fontaine, le 12 septembre, que ce volume avait été trouvé * passable et modéré. » — (2) U ne dit que 10,000 dana son Commentaire historique, Œuvres, t. XLVIII, p. 358. — (3) A Cirey, par madame du Châtelet. — (4) A MalesherbeB, 24 et 28 février, 29 mars, 6 juin et 6 juillet 1754 (Recueil de 1856.)

votre prudence ; et, si vous jugez à propos d'en dire un mot au roi, in tomporê opportune*, et de lui en parler comme d'une chose simple qui n'exige point de permission, je vous aurai réellement obligation de la vie. Je suis persuadé que le roi ne veut pas que je meure dans l'hôpital de Colraar. — - En un mot, je vous supplie de sonder l'indulgence du roi. Il est bien affreux de souffrir tout ce que je souffre pour un mauvais livre qui n'est pas de moi. Daignez me faire savoir si je puis voyager. »

Il avait écrit dans le même sens à madame de Pompadour , et lui avait mandé que , n'ayant reçu aucun ordre positif de Sa Majesté, étant revenu en France uniquement pour aller à Plombières, sa santé empirant, et ayant besoin d'un autre climat, il comptait qu'il lui serait permis d'achever ses voyages; et il lui avait ajouté que, comme elle avait peu de temps d'écrire, il prendrait son silence pour une permission.

Quel besoin avait-il d'une permission semblable? Il l'explique dans une lettre du 21 mars à d'Argental. Par cette déférence obséquieuse, il t&chait d'abord de tenir entrouverte devant lui la porte de sa patrie; ensuite, par ce soin d'éviter l'air même d'être dans le cas d'une désobéissance , il s'assurait la jouissance de son bien : « Si je cherchais un asile ignoré, écrivait-il, et si je le pouvais trouver; si l'on croyait que cet asile est dans un pays étranger , et si cela même était regardé comme une désobéissance , il est certain qu'on pourrait saisir mes revenus. »

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