‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 27 sur 80 · FAMEUSE LETTRE DE MADAME DENIS · texte numérisé non relu

FAMEUSE LETTRE DE MADAME DENIS

Malgré tant de précautions , il était « perdu sans ressource et exilé pour jamais de Paris (1). » A la peine de l'auteur se

joignait la peine non moins sensible de l'oncle. Menacé d'un

éternel exil , et peut-être d'une saisie de son bien , il devait

veiller au meilleur arrangement possible de ses affaires. Pen-

(1) A d'Argental, 10 et 21 mars 1754.

dant son séjour en Prusse, tout en laissant madame Denis à la tête de son hôtel de la rue Traversière, il s'était réservé l'administration de sa fortune , et Longchamp communiquait directement avec lui pour tout ce qui concernait les recettes et les dépenses. C'était de la main du valet intendant que madame Denis recevait les cent louis par mois affectés au train de la maison. Gênée dans ses goûts de luxe, ma* dame Denis avait saisi l'occasion d'une infidélité littéraire pour faire renvoyer Longchamp; et, libre désormais avec le notaire Delaleu, dépositaire des fonds, elle puisa largement dans la caisse de son oncle. Elle avait toujours quelque prétexte, quelque besoin ou quelque ordre supposé de Voltaire, pour demander au notaire peu soupçonneux, trop occupé ou trop né* gligent, des sommes plus ou moins considérables. Informé de cette dilapidation, Voltaire songea à remplacer Longchamp, et il demanda à d'Argental un homme sage, probe et discret qui serait chargé du maniement de ses affaires, de l'emballage ou de la vente de ses meubles , de sa correspondance et de ses commissions de ménage ou de littérature (1). Madame Denis ne put supporter cette mise en tutelle, ni ce frein passé à son humeur dépensière, et, le 20 février 1754, elle écrivit à son oncle : c Le chagrin vous a peut-être tourné la tête; mais peut-il gâter le cœur? L'avarice vous poignarde ; vous n'avez qu'à parler... Je n'ai pris de l'argent chez Laleu que parce que j'ai imaginé à tout moment que vous reveniez, et qu'il aurait paru trop singulier, dans le public, que j'eusse tout quitté, surtout ayant dit à la cour et à la ville que vous me doubliez mon revenu. Ne me forcez pas h vous haïr... Vous êtes le dernier des hommes par le cœur. Je cacherai autant que je pourrai les vices de votre cœur. »

C'est par Voltaire que nous connaissons cette lettre de la femme qu'il traitait, disait-il, comme sa fille , et c'est Voltaire qui s'excusa et demanda , en quelque sorte , pardon ! Il ne répondit que par des lamentations sur ses malheurs et sur les duretés d'une personne qui lui avait été si chère. Bien plus , non- Ci) A d'Argental, 7 et 24 février; à M**, 12 mars 175».

seulement il maintint la pension qu'il faisait à cette indigne femme , mais il songea à l'augmenter et à lui assurer une fortune honnête et très-supérieure à ce qu'il avait reçu de patrimoine (i). Quel secret du caractère et de la conduite de l'oncle avait surpris la nièce pour se croire en droit de lui parler ainsi? Qu'y avait-il entre cet homme et cette femme , pour que cette femme osât outrager ainsi cet homme, pour que cet homme baissât la tête en gémissant et en demandant grâce devant cette femme ?

Madame Denis mentait dans l'explication qu'elle donnait de sa conduite. Elle savait bien que son oncle n'était pas sur le point de revenir, puisque , dans le même temps, elle lui écrivait , au rapport de Collini , que la cour de Versailles , le regardant comme un être infecté, ne voulait pas qu'il vînt apporter la contagion à Paris.

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