‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 28 sur 80 · PREMIÈRE COMMUNION DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE COMMUNION DE VOLTAIRE

A Colmar même, le parti religieux s'agitait autour de lui. Le 17 février 1754, il écrivit à ce Père Menoux , aumônier du roi de Pologne , qu'il a calomnié dans ses Mémoires , pour se plaindre de prétendues calomnies qu'un Père Mérat répandait sur son compte. Il s'en étonnait d'autant plus , qu'il se croyait en droit d'attendre de la consolation de ces Jésuites qu'il avait toujours tant aimés, et qu'il venait de défendre à Breslau; et le bon chrétien , le bon apôtre dictait un plan de conduite au Père Mérat , qui , au lieu de révolter les honnêtes gens par ses discours et ses démarches , aurait dû bien plutôt le venir voir dans sa maladie , et exercer envers lui le zèle et la charité convenables à son état et à son ministère. Le P. Menoux répondit de Nancy , le 23 février (2) , qu'il ne pouvait croire cela du

(1) A d'Argental, 28 février et 10 mars 1754. — Voltaire finit par laisser à sa nièce non pas une fortune simplement honnête , mais une fortune opulente. — (2) Recueil de 1862, p. 337.

P. Mérat, et qu'il allait pourtant lui en écrire; et il ajoutait : « De bonne foi, Monsieur, comment voulez-vous que des gens dévoués comme nous à la religion, par conviction, par devoir, par zèle , se taisent toujours quand ils entendent attaquer sans cesse la chose du monde qu'ils envisagent comme la plus sacrée et la plus salutaire ? Voilà cependant ce que Ton voit souvent dans les écrits répandus sous votre nom, et récemment dans le prétendu Précis de Vhistoire universelle (1). »

Cette lettre ne toucha pas un cœur inaccessible à tout sentiment religieux , mais elle le décida à un acte de profanation hypocrite. Suivant Collini (p. 127), ici mal informé , ou traduisant ses informations en langage odieux, des espions étaient apostés pour examiner si Voltaire ferait ses pâques ; et ses amis de Paris, instruits de l'épreuve par laquelle on le voulait juger, l'engageaient à céder à la nécessité, et à user d'un expédient sacrilège pour faire lever la sentence d'exil. De son côté , le marquis de Luchet (2) raconte que l'évoque de Bâle, de qui relevait Colmar , le menaça des foudres de l'Église, s'il ne remplissait pas à Pâques le devoir imposé à tout bon chrétien , et que Voltaire lui répondit, non-seulement par un acte d'obéissance, mais par une lettre très-orthodoxe , dont l'évèque se déclara satisfait. Voltaire parle lui-même de la persécution des Jésuites allemands, ours à soutane noire, qui, cinq ans auparavant, avaient commis le crime de faire brûler Bayle en place publique , et qui maintenant excitaient contre lui l'évèque de Porentruy, et voulaient faire agir le procureur général (3).

Qu'on observât la conduite de Voltaire , c'est possible; qu'on le poussât par la menace au sacrilège, c'est plus qu'invraisemblable ; que ses amis de Paris l'y engageassent eux-mêmes , c'est plus douteux encore, puisque nous les verrons, en 1768 et

(1) Voltaire prétend (à madame de Lutzelbourgr, 26 mars 1754) que le P. Mérat vint s'excuser chez lui, et que le P. Menoux désavoua la lettre qui courait sous son nom. D'autre part, Collini assure (p. 118) qu'aucun jésuite ne vint voir Voltaire à Colmar. La visite du P. Mérat est donc plus que douteuse ; douteux*aussi est le désaveu que le P. Menoux aurait fait, — à grand tort, — de sa belle lettre. — (2) Hist. XUt. de Voltaire, t. II, p. 17. — (3) Au marquis de Paulmy, 20 février; à d'Argental, 3 mars; à la duchesse de Saxe-Gotha, 23 et 27 février 1754 (£ecueil de 1860).

1769, lui reprocher la même comédie. Une seule chose est certaine , — et nous y reviendrons pour expliquer ces communions de Voltaire , jusqu'ici peu comprises, — c'est qu'il communia, et qu'il ne communia que par vil intérêt.

Aux approches de Pâques, il demanda un jour & Gollini s'il ferait son devoir ; et le Florentin ayant répondu que telle était son intention : « Eh bien, ajouta-t-il, nous le ferons ensemble. » Il fit venir un capucin chez lui, et, le lendemain, il se rendit avec son secrétaire à l'église, où ils communièrent l'un et l'autre. « J'avoue, raconte Collini (p. 128), que je profitai d'une occasion aussi rare pour examiner la contenance de Voltaire pendant cet acte important. Dieu me pardonnera cette curiosité et ma distraction ; je n'en eus pas moins de ferveur. Au moment où il allait être communié, je levai les yeux au ciel, comme pour l'exaucer, et jetai un coup d'oeil subit sur le maintien de Voltaire. Il présentait sa langue, et fixait ses yeux bien ouverts sur la physionomie du prêtre. Je connaissais ces regards-là ! »

En rentrant, il envoya au couvent des capucins douze bouteilles de bon vin et une longe de veau. A cette occasion, on plaisanta à Paris, et on dit qu'il venait de faire sa première communion. Oui, sa première communion de cette espèce; car, pour sa première communion proprement dite, il l'avait fitite, et peut-être, hélas! également sacrilège, chez les 'Jésuites du collège de Clermont. Ajoutons à l'honneur de la cour de Versailles, qu'elle ne se laissa pas prendre à cette comédie abominable, que Voltaire renouvellera pourtant à Perney, après avoir si peu réussi à Colmar,

8IKONK6 BT PLOMBIÈRES — ANNALES DE h'tUBlSLE

Réduit à prendre un parti, il avait besoin de se concerter avec sa nièce, i qui il avait tout pardonné. Il fut décidé entre eux que le rendez- vous serait à Plombières, et qu'ensuite ils reviendraient ensemble à Colmar. Bien loin de lui être néces-

saires ou utiles, les eaux de Plombières lui avaient été interdites par Gervasi l'année précédente (1). Mais elles étaient un prétexte commode pour faire quelques pas dans l'intérieur de la France et sonder encore le terrain. Il répétait depuis plus d'un an qu'il n'avait quitté Berlin que pour aller à Plombières, et son état maladif, son régime de casse et de rhubarbe, son tempérament frileux qui exigeait du feu jusque dans les chaleurs de l'été, faisaient croire qu'en effet il avait besoin d'aller y réparer une santé perdue. Au lieu d'effrayer la cour et les ennemis, un tel voyage était de nature à les réjouir par l'espérance d'une fin qui les délivrerait bientôt du gênant personnage; cette fin, ils avaient à l'attendre vingt-quatre ans encore !

Voltaire partit de Golmar le 8 juin 1754, avec un copiste et un seul domestique ; il laissait Gollini à Colmar pour veiller à l'impression des Annales de l'Empire, et pour avoir soin de ses effets, livres et manuscrits. A son départ, il reçut une lettre de sa nièce, qui lui mandait que Maupertuis et la Condamine se rendaient eux-mêmes à Plombières; qu'il ne fallait pas absolument qu'il s'y trouvât avec eux ; que cela produirait une scène odieuse et ridicule ; qu'il ne devait aller aux eaux qu'après avoir reçu d'elle un nouvel avis (2). Il se rappela alors qu'en 4748, il avait projeté un voyage à l'abbaye de Senones, et qu'il avait même écrit, le 13 février, à Dom Galmet pour lui demander permission d'aller passer quelques semaines dans sa compagnie et celle de ses livres. D reprit ce projet en 1754, et il alla se faire bénédictin à Senones. Retraite et poste d'attente, l'abbaye, avec son docte abbé, ses moines laborieux, sa bibliothèque de douze mille volumes, lui était encore une école et un lieu d'étude où il pouvait s'instruire et travailler sérieusement à cette Histoire générale, que la publication intempestive de Jean Néaulme le condamnait à finir. D'ailleurs, à Senones, terre d'Empire et non de France, ne dépendant que du pape pour le spirituel, rien ne le venait troubler. Il se mit donc à lire tranquillement les Pères et les Conciles, les vieilles chroniques et les Gapitulaires, Dom Mabillon et Dom Martène, Dom

(1) A d'Argental, 10 août 1753. —(2) A (TArgental, 12 juin 1754.

Thuillier et Dom Ruinart; ou plutôt, « vivant délicieusement au réfectoire, » il se fit compiler par les moines « ces fatras horribles, disait-il, d'une érudition assommante, » c'est-à-dire ces montagnes de science , qui auraient écrasé ses épaules si faibles (1). C'était, disait-il encore, une assez bonne ruse de guerre, d'aller chez ses ennemis se pourvoir d'artillerie contre eux. 11 aurait fait plus de cas de la bibliothèque luthérienne de Gotha que des livres orthodoxes des Bénédictins de Senones (2); mais on se sert de ce qu'on a. Il trouva pourtant de bonne prise et de bonne portée, pour ses projets de campagne anti-biblique, les armes que lui fournit l'arsenal des Commentaires de Dom Calmet. Il y copia toutes les objections, sans tenir compte des réponses, et il en fit le fond de ses dégoûtantes diatribes contre nos saintes Ecritures. Conduite ignoble, que le Luthérien suédois Biœrnsthal (3), qui avait vu les notes pillées et écrites de la main de Voltaire, dit n'être pas le fait d'un galant homme. Du reste, il se tint avec décence à Senones, feignit d'écouter les conseils des moines, tellement que Dom Calmet, dans la naïveté crédule de sa vertu et de sa science, se vantait d'avoir « converti le déiste le plus décidé de l'Europe. » Le docte et simple religieux écrivit à son néophyte pour l'entretenir dans ses bons sentiments, et le loup échappé de la bergerie, gardant encore à distance sa peau de mouton, répondit par des regrets d'avoir quitté une respectable et charmante solitude, où son âme trouvait bien plus de secours que son corps à Plombières, et par l'envoi reconnaissant et moqueur de quelques livres anglais , livres hérétiques, pour la bibliothèque de l'abbaye (4).

Il quitta Senones, au commencement de juillet, après trois semaines de séjour, et alla rejoindre à Plombières ses amis d'Àrgental, et ses deux nièces, madame Denis et madame de Fontaine. 11 ne resta à Plombières que quinze jours, et, vers le 22 juillet, il était de retour à Colmar, où il amenait madame Denis tout-àfait réconciliée. Il fit faire peu à peu des préparatifs qui annon-

(i) A d'Argental, 12, 16 et 24 juin; à Richelieu, 6 août 1754. —(2) A la duchesse de Saxe-Gotha , 24 octobre 1754 (Recueil de 1860). — (3) Lettres sur la France et l'Italie. —(4) A Dom Calmet, 16 juillet 1754.

çaient un départ prochain ; et, néanmoins, il resta encore trois mois à Colmar. Il y acheva l'impression de ses Annales de l'Empire (1), dont le second tome dut paraître vers le milieu de 175i. Il en avait corrigé les dernières épreuves à Senones et à Plombières, ou plutôt il les avait fait corriger par Collini, car il avouait qu'il était un mauvais correcteur d'imprimerie (2). Entrepris à la prière de la duchesse de Saxe-Gotha, qui ne pouvait lire aucune histoire de son pays, et dédié à cette princesse, ce livre, comme tout ouvrage de commande, est non-seulement médiocre, mais, — tout le monde en convient, — fort ennuyeux. Voltaire, qui l'avait lait avec dégoût, en avait luimôme le pressentiment, et il avait peur d'ennuyer jusqu'à la duchesse. « Neuf ou dix siècles en sont bien capables, lui écrivait-il. J'ai fait pourtant ce que j'ai pu pour les rendre aussi ridicules qu'ils le sont : les papes quelquefois font mourir de rire, et avec cela je tremble. » On voit que si ce livre n'a aucune valeur historique et littéraire, il n'en est pas moins mauvais au point de vue religieux ou simplement philosophique. Nous le redirons : ne chercher que le ridicule dans l'histoire , c'est faire fausse route et s'exposer à ne rencontrer que le mensonge ; ou, si l'on trouve le ridicule tant cherché, c'est le trouver à ses propres dépens plus qu'aux dépens des illustres per- # sonnages qu'on en veut couvrir. Voltaire n'a jamais eu d'autre système historique. U a dit de son Histoire générale, pillée, du reste, au profit de ses Annales de l'Empire ; « J'ai pris les deux hémisphères en ridicule ; c'est un coup sûr (3). » Oui, c'est un coup sûr pour faire un livre d'histoire en tous sens détestable ! La duchesse de Saxe-Gotha voulut lui payer mille louis ses Annales de l'Empire, bien au-dessus de leur valeur ! « Faut-il que la petite-fille d'Ernest-le-Pieux, répondit-il, veuille, par ses générosités, me faire tomber dans le péché de simonie? » Il n'accepta qu'un portrait, et se plaignit môme des ornements ajoutés à un objet par lui-môme si précieux (4); mais il est

(1) Œworet de Voltaire, T. XXIII. —'2) A Collini, 21 juin et 6 juillet 1754. — (3) A d' Argents), 5 octobre 175* . — (4) A la duchesse de Saxe-Gotha, 10 février, 16 mars et 30 juillet 1754 (Recueil de 1860).

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