II
fâcheux que ce désintéressement ne soit venu qu'après la demande de pension racontée par Formey (1).
DE COLMAB A LYON
D sortit enfin de Colmar; et, au rapport de Luchet (2), il en sortit sur un ordre que le P. Kroust, recteur du collège des Jésuites, avait obtenu par l'entremise de son frère, confesseur de la Dauphine. Il fuyait encore une bombe qui, disait-il, devait crever tôt ou tard pour l'écraser. Il y avait dix copies de Jeanne, à Paris, à Vienne, à Berlin surtout. Le satirique Chevrier se vantait d'avoir tenu Jeanne dans ses vilaines mains, et prétendait qu'elle serait bientôt prostituée au public; et le coquin de Préron en avait parlé dans ses Malsemaines. Bien plus, Voltaire venait d'apprendre qu'on commençait à imprimer le poëme, et avec le chant de Y Ane (3). Il se hâta donc de se mettre en sûreté.
Il partit de Colmar le il novembre, avec sa nièce et son secrétaire, un copiste, un domestique et une femme de chambre, et il se dirigea sur Lyon, où le duc de Richelieu lui avait ■ donné rendez-vous (4).
Nous avons deux récits bien différents de cette hégyre, et tous les deux du môme narrateur, Gollini : l'un dans son livre tant cité, Mon séjour auprès de Voltaire; l'autre, dans ses lettres à l'avocat Dupont (5). Dans son livre, évidemment destiné au public, quoique posthume, Collini ne fait guère qu'un panégyrique de Voltaire, de son caractère humain et compatissant, de son humeur libérale et généreuse ; il compte que plus il donnera de gloire au patron, plus il en rejaillira sur le secrétaire, et le livre ne semble avoir été entrepris que pour servir de commentaire à ce vers d'Œdipe, mis en épigraphe :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.
(1) Voir plus haut, p. 142— (2) HUt. litt. deVoUaire,t.n,pAG.— (3) Ad'Argenlal, 8 septembre, 15 octobre et 7 novembre 1754. — (4) A Richelieu, 17 oc— tobre; à d'Argental, 29 octobre et 10 novembre 1754. — (5) Recueil de 1821.
Dans les lettres à Dupont, c'est toute autre chose ; et on croirait à une satire, faisant écho contradictoire au panégyrique, si l'on ne savait que ces lettres, que leur auteur recommandait de taire et de brûler, ont été écrites sans intention de nuire, et seulement sous ilne impression vive et sincère. Notons bien qu'adressées à un ami de Collini, elles Tétaient en même temps à un ami de Voltaire, à un de ses plus assidus correspondants, à un homme qui attendait de son commerce avec lui, non-seulement gloire, mais avancement et profit : dans ce temps-là, en effet, l'avocat était l'agent d'affaires du poëte millionnaire, et il comptait sur sa recommandation pour obtenir la prévôté de Munster (1). Les lettres de Collini à ce Dupont ne sont donc pas suspectes, et, entre leur témoignage et celui du livre, nul n'hésitera.
Or, à peine arrivé à Lyon, Collini écrit à Dupont : « Je vous dois mille remerclments pour les bontés que vous avez eues pour moi à Colmar; elles faisaient ma consolation au milieu des chagrins attachés à mon sort. Je ne suis pas plus heureux à Lyon, où la dureté du philosophe que j'ai le malheur de suivre ne cesse de me rendre la vie affreuse. C'est un esclavage dans lequel je vis depuis trois ans, et dont j'allais briser les chaînes à mon départ de Colmar. » Collini raconte alors le fait. On allait partir de Colmar, et les chevaux étaient attelés. La berline paraît trop chargée à Voltaire, qui ordonne sur-le-champ qu'on détache tout bagage, et qu'on n'y laisse que ses malles et celles de sa nièce. Peu enrichi au service du philosophe, Collini n'avait avec lui qu'un petit porte-manteau contenant les hardes indispensables : Voltaire lui fait dire de tout vendre. A cette proposition extravagante, Collini répond par une demande de congé et de règlement de compte. Il ne lui était dû que 19 livres. Voltaire lui met un louis d'or dans la main de la même façon qu'on ferait un présent de dix mille pistoles dont on voudrait paraître honteux. Collini se met en devoir de lui rendre
(1) An président Hénault, 3 janvier 1755; à Dupont, même jour, et 7 janvier 1755 ; Dupont à Voltaire, 14 janvier 1755 ; à Chêne vières, 13 janvier 1755 (Hecucfl de 1856).
cinq livres, et, après débat, il est forcé d'accepter cette petite bagatelle. Il accepte pour la rareté du fait, avec remerciaient, et protestation ironique qu'on avait trop de bontés pour lui. Il allait gagner sa chambre, quand le philosophe, à qui madame Denis venait de dire un mot, court après lui en criant : « Tenez, comme je ne sais pas si vous avez de l'argent, ni ce que vous allez devenir, prenez encore cette bagatelle. » C'était encore un louis d'or, qu'il fallut accepter avec nouveaux remercîments pour une générosité si grande. Un quart d'heure plus tard, après nouvelle conférence avec la nièce, le philosophe, redoutant l'éclat d'une pareille aventure, revient dans la chambre du secrétaire, qu'il engage à refaire ses paquets et à partir avec lui. Bien repentant de n'avoir pas écouté ceux qui lui conseillaient à Berlin de ne pas suivre Voltaire, honteux « de l'abrutissement et de la soumission basse et servile où il avait vécu trois ans auprès d'un philosophe le plus dur et le plus fier des hommes, » Collini part, en effet, mais en se jurant à lui-même de sortir le plus tôt possible d'esclavage, et de ne se plus donner « à aucun philosophe qui soit sec, pâle, hideux, et, ce qui pis est, toujours mourant. »
Parti le 11 novembre de Golmar, le cortège traversa la Haute- Alsace, la Franche-Comté et la Bourgogne, et arriva le 15 à Lyon. Le voyage fut plus gai que ne l'avait fait craindre la scène du départ. Voltaire descendit à l'hôtel du Palais-Royal, au coin de la rue du Plat (1). Il passa quelques jours avec son héros, qui se rendait aux États du Languedoc. Sans être pleinement rassuré lui-même, Richelieu tâcha de le rassurer tant sur les suites de la publication de Néaulme, que sur la menace de la publication de la Pucelle, et il chercha à lui persuader qu'on revenait sur son compte à Versailles (2). Les Lyonnais se chargèrent du reste, et lui firent perdre de vue, dans d'universelles ovations, le passé et l'avenir. Outre ses amis Bordes et Pernetti, les savants et les lettrés de la ville s'empressèrent de lui en rendre le séjour agréable. Invité à une séance de l'Académie, il y fut
(1) A Dupont, 18 novembre 1734. — (2) A d'Argcnlal, 23 novembre; madame Denis à Tronchin de Lyon, 14 décembre 1754 (Recueil de 1856, t. I, p. 473).
reçu avec la distinction due à sa célébrité. Dans tous les lieux publics, il était salué par des acclamations. Au théâtre surtout, les applaudissements allaient chercher sa personne, plus que les acteurs et la pièce, même quand cette pièce était son Brutus : il se croyait revenu au premier jour de Mérope (1).
Les deux chefs de la cité, l'intendant et le cardinal-archevêque, firent seuls exception à l'enthousiasme général, et entraînèrent de leur côté les personnes qui suivaient l'impulsion de la cour. Le cardinal, en particulier, ne reçut pas Voltaire en ami de son neveu d'Argental (2). Il lui déclara qu'il ne pouvait donner à dîner en public à un homme qui était mal avec le roi de France. « Je ne dîne jamais, prétend avoir répondu Voltaire; et, à l'égard des rois, je suis l'homme du monde qui prends le plus aisément mon parti, aussi bien qu'avec les cardinaux (3). » Il est douteux qu'il ait fait cette réponse insolente à un homme qui, même disgracié, entretenait une correspondance avec Louis XV. Il est plus sûr qu'il dit à Collini, qui l'avait accompagné au palais primatial : « Mon ami, ce pays n'est pas fait pour moi. » Le bruit de la réception faite par le cardinal à Voltaire se répandit en ville. Voltaire en fit des plaintes, et le cardinal publia son peu de bienveillance. Cette aventure contribua pour beaucoup à abréger le séjour à Lyon (4). Mais Voltaire ne voulait pas rester brouillé avec un personnage aussi considérable. Il lui fit une seconde visite, dont il fut plus content; et, à peine arrivé en Suisse, il le fit assurer, par l'intermédiaire de sa nièce et du banquier Tronchin (5), qu'il n'avait aucune rancune contre lui, qu'il parlait partout de lui en termes très-convenables, et qu'il avait la plus grande envie de mériter son amitié. En effet, il chercha les occasions de donner les marques les plus fortes de son respect pour le chef d'une famille à laquelle il était si tendrement attaché (6), et nous avons vu en quels termes il se mit avec lui, lors de la négociation avec la
(1; A d'Argental, 2 et 9 décembre; à Dupont, 6 décembre 1754; Mémoire»,
Œuvres, t. XL, p. 96. — (2) A d'Argental, 20 novembre 1754. — (3) Mémoires.
Œuvres, t. XL, p. 96. — (4) A Richelieu, 5 janvier 1755 ; madame Denis à Tronchin
de Lyon, 14 décembre 1754 (Recueil de 1856). — (.*>) Lettre dn U décembre
citée tout à l'heure. — (6) A d'Argental, 6 février 1755.
margrave de Baireuth. Mais, le cardinal à peine mort, il reprit sa rancune ; et, indépendamment de la vengeance réservée des Mémoires, il écrivit sur-le-champ au résident de France à Genève : « Je perds dans le cardinal de Tencin un très-bon ami que je m'étais fait depuis quelques mois. Les choses n'avaient pas été toujours ainsi. On dit que c'est un signe mortel, quand les vieillards changent de caractère. Son Éminence ne l'a pas porté loin. Dieu veuille avoir son âme! c'était un terrible mécréant, sicut sunt omnes hujus farinœ homines(l). » Pour lui avoir refusé à dîner, le cardinal devait être un impie, comme Fréron un galérien pour l'avoir critiqué !
La mauvaise réception du cardinal de Tencin ne fut pas la seule cause du prompt départ de Lyon. La bombe de la Puce lie, comme il disait, devenait de plus en plus menaçante, et il lui importait de se mettre bien vite à couvert de ses éclats. Le coup pouvait partir de dix côtés, tant sa vanité, la cupidité, l'indiscrétion, la haine, avaient multiplié les copies du poème. Vers la fin de novembre, il était rassuré au point de décharger Richelieu de la mission qu'il lui avait donnée à ce sujet (2). Mais, quelques jours après, il était repris par des inquiétudes mortelles. Sa terreur venait surtout d'une demoiselle du Thil, ancienne femme de chambre de madame du Ghâtelet, qui possédait un exemplaire du temps de Cirey, et, par conséquent, avec le chant de l'Ane. Ce chant avait été lu chez un homme qui le tenait d'elle. L'exemplaire tout entier était probablement déjà entre les mains de l'imprimeur, et allait paraître incorrect et funeste. Que devenir? Voltaire ne pouvait ni rester à Lyon dans de si horribles circonstances, ni aller ailleurs dans un état où il était incapable de se remuer. Il demandait au moins qu'on l'avertit à temps, pour qu'il ne finit pas ses jours en prison (3).
(1) A Montperoux, 7 mars 1758 (Recueil de 1862). — (2) A Richelieu, 29 novembre 1754. — (3) A d'Argental, 2 décembre 1754.
NÉGOCIATIONS POUR i/ACHAT D'UNE TERRE — ALLAMAN PRANOINS — MONRION — LES DÉLICES
Il reçut, sans doute, l'avertissement demandé, et partit en hâte. Du reste, il y avait longtemps qu'il prenait ses mesures. A Golmar, dès le commencement de 1784, il attendait la permission d'aller mourir sur les bords du lac de Lausanne, où on lui offrait un appartement, ou plutôt un tombeau. Ce projet de Lausanne remontait même au temps de Berlin, puisque, le 5 novembre 1752, il avait écrit aux avoyers de Berne, dont relevait alors le pays de Vaud, pour leur faire une proposition qui tut mal accueillie. Toute l'année 1754, il revint à son projet d'établissement en Suisse; et il se disait prêt à l'accomplir, si on lui donnait l'espérance d'y être aussi libre qu'en Angleterre. Il était même disposé à faire l'acquisition d'une belle terre sur le bord du lac de Genève, à la condition que le prix n'en dépasserait pas 200,000 livres de France. C'était la terre d'AUaman, dont on lui demandait 225,000 livres, et dont il offrait 150,000 livres comptant, et le reste en billets sur la meilleure maison de Cadix, payable à divers termes, pourvu, toutefois, qu'un bon papiste comme lui pût acquérir, posséder et tester dans le pays de Zwingle et de Calvin. La terre ne devait pas d'abord être achetée sous son nom, le moindre bruit devant nuire au marché, c'est-à-dire, sans doute, faire monter les prétentions du propriétaire ; puis, par contrat secret, elle serait passée au nom de sa nièce, si les lois du pays permettaient à cette nièce, aussi bonne papiste que lui, d'en disposer par vente ou testament. En tout cas, il lui fallait l'agrément de la cour de France ; de plus, n'ayant pas plus de 230,000 livres à mettre dans cette terre, il ne pouvait encore payer le sixième, ni dépenser en meubles un argent considérable. Réduit alors à l'impossibilité d'acheter Alla m an, ou il se rabattrait sur une terre moins chère, ou il se
contenterait de louer une maison de campagne, bien qu'il préférât de beaucoup être chez lui (1).
Il en était là, lorsqu'il fut obligé de quitter Lyon. Parti le 10 décembre (2), en disant qu'il allait aux eaux d'Aix, (il prit la route de la Suisse, bien qu'il n'y eût pas encore de domicile arrêté. Toutefois, il avait eu soin de prévenir madame de Pompadour et le comte d'Argenson, et il avait reçu du roi son mattre la permission de voyager (3). U arriva à Genève le 12 au soir, jour anniversaire de l'escalade (4), circonstance qui rendait plus difficile l'ouverture des portes ; mais le conseiller Tronchin les lui fit garder jusqu'à six heures (5). Il soupa chez le docteur Tronchin, qu'il prétendait venir chercher en Suisse. Il resta peu à Genève, et, dès le 14, nous le trouvons établi au château de Prangins, près Nyon, que lui avait prêté le propriétaire Giger (6), riche banquier de Saint-Gall, ami de sa famille : château magnifique, dans la plus belle situation de la terre (7). Malgré l'enchantement du lieu, la visite de plusieurs habitants de Lausanne et des frères Cramer, libraires de Genève, il y mena une vie dont Collini traçait à Dupont, le 26 décembre 1754, ce tableau peu séduisant : « Que faisonsnous à ce château ? 1° On s'ennuie un peu ; 2° on est de mauvaise humeur plus qu'à l'ordinaire ; 3° on fait beaucoup d'histoire ; 4° on mange fort peu, comme de coutume, car on veut être sobre; 5° on y philosophe tout aussi mal que dans les grandes villes ; et, en dernier lieu, on ne sait pas ce qu'on deviendra. »
(1) A Potier de Bottens, 10 février et 19 mars; à de Brenlee, 12 février, 13 août, 6 et 18 octobre, et 5 novembre 1754. — (2) Collini dit à tort le 21, puisque madame Denis écrivait, le 14, à Tronchin de Lyon (lettre citée du Recueil de 1850} : « Nous sommes arrivés à Genève le troisième jour, comme nous l'avions projeté. » D'ailleurs, nous avons des lettres de Voltaire datées aussi de Prangins, 14 décembre. — (3) A d'Argental, 9 décembre ; à de Brenles, 20 décembre 1754. —
— (4) Fête célébrée en commémoration du succès avec lequel les Genevois, en décembre 1602, avaient repoussé l'attaque nocturne des troupes du duc de Savoie.
— (5) Lettre citée de madame Denis. — Collini dit qu'on fit parvenir dans la ville le nom de Voltaire, et que l'ordre fut aussitôt donné d'ouvrir à lui et à toute sa suite. — (6) Ou Guiger ou Guiguer, suivant qu'on veut ou non marquer la prononciation. — Le château de Prangins a été acquis par Joseph Bonaparte, qui l'habita de juillet 1814 au 4 mars 1815, et racheté de nos jours par le prince Napoléon. On y a conservé l'appartement de Voltaire, avec la majeure partie des meubles qui lui avaient servi. — (7) A Tbieriot, 23 janvier 1755.
Le château était beau, mais la saison fort laide ; le doux lac était devenu terrible; les zéphyrs, transformés en vents furieux, battaient la place, et effrayaient le philosophe, qui s'y tenait blotti et calfeutré. Madame Denis, la parisienne, peu accoutumée à un pareil site, regrettait la Seine et la rue Traversière ; elle mourait de peur au bruit des aquilons ; et Collini, plus aguerri contre Forage, avait à craindre, de son côté, le bruit et la fureur d'Apollon (4).
Heureusement que cette aimable vie ne dura guère plus de deux mois. Voltaire les avait employés à se trouver une demeure. U n'était plus question d'Allaman, ni d'aucune terre seigneuriale, les lois s'opposant à ce qu'un catholique s'établît à titre de seigneur dans le pays. On lui avait parlé de la Grotte, près Lausanne, avec un beau jardin ; puis d'une très-belle maison près de Vevai, que son propriétaire d'Hervart pourrait louer (2). Assuré de la bienveillance du gouvernement, que les deux seigneurs de la régence de Berne lui avaient promise par écrit (3), il marchait avec plus de hardiesse dans ses projets.
Il commença par louer, àtitre provisoire, la maison de Monrion, entre Lausanne et le lac Léman, qui appartenait à son banquier Giez(4). Mais, quand il l'eut visitée, il hésita à conclure définitivement l'affaire. Monrion n'avait ni jardin pour l'été, ni poêle ou cheminée pour l'hiver. Son correspondant de Brenles lui proposait Prélaz, à une demi-lieue de Lausanne. Comme Prélaz n'avait qu'un seul appartement pour l'hiver, et qu'ils étaient deux, lui et sa nièce, tenant à être logés à l'aise, il prêta l'oreille à l'offre qu'on lui fit encore de la belle maison d'Hauteville, près de Vevai, et il consentit soit à l'acheter, soit à l'affermer pour neuf ans, si le propriétaire d'Hervart lui en assurait la pleine jouissance. Mais il trouva Hauteville trop considérable pour lui. Il ne possédait, disait-il, que peu de bien libre ; il avait perdu un tiers de ses rentes à Paris ; et sa fortune, comme sa réputation, était un petit objet qui excitait beaucoup d'envie (5).
(i; Collini, à Dupont, 31 janvier 1755. — (2) A de Brenles, 20 décembre 1754. — (3) A Dupont, 26 décembre 1754.— (4) A de Brenles, 7 janvier 1755.— (5) A de Brenles, 27 et 31 janvier, et 9 février; à Elie Bertrand, premier pasteur à
Cependant il se tournait de tous côtés pour ne pas rester sans maison. Dans le même temps, il négociait l'acquisition d'une campagne, située sur un plateau qui domine Genève, et qu'on appelait Sur-Saint- Jean. Il la désirait fort, pourvu qu'on sût et qu'on approuvât que le malade était venu se mettre à portée de son médecin. Mais il y avait une difficulté plus grande du côté des lois de Genève, qui interdisaient à un étranger catholique le droit d'acquérir et môme d'habiter dans le territoire de la république. D fit demander le droit d'habitation par Tronchin de Lyop, qui envoya sa lettre, avec recommandation à l'appui, au Magnifique Conseil,'et, dès le 1" février, la permission fut gracieusement accordée (1). Il y eut bien, toutefois, un semblant d'opposition religieuse, puisque Jacob Vernet se crut obligé de lui écrire : « La seule chose qui a troublé un peu la satisfaction générale de voir arriver parmi nous un homme aussi célèbre que vous l'êtes, c'est l'idée que des ouvrages de jeunesse ont donnée au public de vos sentiments sur le fond même de la religion, quoique des ouvrages d'un ftge plus mûr semblent s'en prendre aux abus de la religion... Les gens sages qui nous gouvernent, et la bonne bourgeoisie, ont manifesté dans leurs discours quelque inquiétude qu'il ne tient qu'à vous de dissiper entièrement. » — Voltaire répondit, le 9 février : « Ce que vous m'écrivez sur la religion est fort raisonnable. Je déteste l'intolérance et le fanatisme; je respecte vos lois religieuses. J'aime et je respecte votre république. Je suis trop vieux, trop malade, et un peu trop sévère pour les jeunes gens. Vous me ferez plaisir de communiquer à vos amis les sentiments qui m'attachent tendrement à vous. » Les Genevois devaient apprendre à leurs dépens ce que valait la profession de foi du sévère vieillard qui songeait alors à publier la Pucelle.
Les difficultés légales une fois levées, il recula devant le prix de la maison, portée, disait-il, un grand tiers au-dessus de sa
Berne, 31 janvier 1755. — (1) A Tronchin de Lyon, 16 et 30 janvier ; Tronchin à Voltaire,! «'février 1755 (Recueil de 1856, t. I, pp. 474-478). — Registre» du Conseil, du 1« février.
valeur. Elle était charmante, toute meublée; les jardins en étaient délicieux ; et il convenait qu'on devait savoir payer cher son plaisir et sa convenance. Mais, pour se débarrasser d'une parole déjà donnée, il invoquait bien d'autres formalités, et il exigeait qu'on se chargeât de tous les frais et qu'on fit l'impossible pour l'établir en sûre et paisible possession (1). Malgré ses efforts t au-dessus du pouvoir des hommes » pour se dégager, le Genevois qui l'avait « empoigné ne quittait pas prise (2). » En effet, l'affaire fut conclue le 8 ou 9 février 1755, La maison était achetée à son propriétaire, le conseiller Mallet, par le conseiller Tronchin, au prix de 87,000 livres prêtées par Voltaire, et Tronchin, au lieu de payer les intérêts de cette somme, cédait Sur-Saint- Jean au préteur par un contrat à vie; une somme de 38,000 livres devait être remboursée à Voltaire dans le cas où il en quitterait la jouissance, ce qui arriva dix ans après (3). C'est ainsi qu'on donna une petite entorse à la loi touchant les étrangers catholiques. Marché rare, marché singulier, ainsi que disait Voltaire, par lequel il paraissait établi à Sur-Saint- Jean, moins comme propriétaire que comme concierge du conseiller Tronchin (4). Mais il trouvait plaisant de posséder une terre, par quelque moyen que ce fût, précisément dans le pays où il ne lui était pas permis d'en avoir. Il signa aussitôt le suisse Voltaire, et rebaptisa sa maison les Délices, ne voulant pas souffrir qu'un saint lui donnât son nom (5). Encouragé par là à terminer l'affaire de Monrion, il le loua définitivement quelques jours après, et il eut ainsi deux domiciles, les Délices pour l'été, Monrion pour l'hiver, en attendant sa maison de Lausanne, et ses châteaux de Ferney et de Tourney. : en tout cinq habitations, sans compter les théâtres de Mon-Repos et de Châtelaine, pour l'homme qui, jusqu'à soixante ans passés, n'avait pas eu de gîte en propre.
Aussi, dans son double enthousiasme de poëte et de parvenu,
(1) A do Brenles, 81 Janvier 1755. — (2) GoUinl à Dupont, 4 février 1755. — (3) A Giger, 12 février (Recueil de 1856); au chevalier de Taules, i«' mai 1766; Coilini à Dupont, 12 février 1755. — (4) Au conseiller Tronchin, 16 février 1755 (Recueil de 1856); Mémoires; Œuvrtt, t. XL, p. 97. — (5) A de Brenles, 9 février; à Richelieu, 13 février 1755; à Pictet. 27 mars 1757.
il prend sa lyre, et adresse à tous les échos de Paris et du monde des vers sous ce titre seigneurial : L'Auteur arrivant dam sa terre, près du lac de Genève (1), où il chante la beauté du lac, les avantages de la liberté protestante et l'épicuréisme de sa retraite. Au rapport de Grimm (2), l'Epitre fiit sifflée à Paris , et l'abbé de Voisenon y répondit par une sanglante épigramme, dans laquelle il renvoyait au culte de Plutus le faux amant de Pomone et de Flore. Voltaire nous a fait la description des Délices dans ses Mémoires (3} : « La maison est jolie et commode; l'aspect en est charmant; il étonne et ne lasse point. C'est d'un côté le lac de Genève, c'est la ville de l'autre; le Rhône en sort à gros bouillons, et forme un canal au bas de mon jardin; la rivière d'Arve, qui descend de la Savoie, se précipite dans le Rhône; plus loin on voit encore une autre rivière. Cent maisons de campagne, cent jardins riants, ornent les bords du lac et des rivières ; dans le lointain s'élèvent les Alpes , et à travers leurs précipices on découvre vingt lieues de montagnes couvertes de neiges éternelles. »
Sa maison de Monrion était plus belle , avait une vue plus étendue encore, mais elle était beaucoup moins agréable; aussi s'en défit-il dès 1757. Au printemps de 1785, il alla s'établir aux Délices, et y commença son métier d'architecte et de planteur, qu'il continuera outre mesure à Ferney et à Tourney. La maison avait été occupée un été par le fils de la duchesse de Saxe-Gotha , et il y restait un trône qu'on avait élevé au jeune prince pour lui faciliter la vue de Genève et du lac. Voltaire abattit le trône, mais il abattit aussi toutes les murailles qui lui cachaient la vue (4), et il se mit à embellir et à accroître sa demeure. C'est lui qui a planté les beaux marronniers qu'on voit encore sur la terrasse. Il ne vivait plus qu'au milieu des maçons, des charpentiers et des jardiniers; il se disait maçon,
(1) Œuvres, t. XIII, p. 210. — Les Délices étant situées vis-à-vis de Ripaille, Voltaire n'a pas manqué d'adopter la tradition , aujourd'hui démontrée fausse, qui en a fait, pour Amédée VIII, un lieu de débauche. — Voir la Revue des question* historiques, 1" livraison, p. 192. — (2) Correspondance littéraire, juillet 1755, t. 1, p. 391. — (3) Œuvres, t. XL, p. 97. — (4) A la duchesse de Saxe- Gotha, 25 mars 1755 (Récusa de 1860).
charpentier , jardinier lui-même , renversant sa maison , bâtissant des loges pour ses amis et pour ses poules , faisant faire carrosses et brouettes, taillant vignesetarbres, plantant orangers et oignons, tulipes et Garrottes : il fallait fonder Carthage (1).
Avec cela, toutes les commodités de la vie en ameublements, en équipages , en bonne chère ; quatre , puis six chevaux dans son écurie, quatre voitures, cocher et postillon , deux laquais, valet de chambre, cuisinier français, jolies femmes gouvernant la maison; de plus, bonne société , reçue à une table bien servie , où l'amphitrion ne s'asseyait guère que pour souper ; en un mot, tout le luxe du Mondain : le nécessaire, et le superflu, plus nécessaire encore. Quel changement dans la situation, le caractère et les habitudes ! Le philosophe se faisait libéral et splendide , pour faire crever de douleur ses chers confrères les gens de lettres (2). Seul , Collini trouvait sa position toujours la même auprès de l'étrange philosophe, qui lui usait tellement les doigts à force de le faire écrire , qu'il ne lui restait presque plus que les ongles, ne tenant à rien, — ce qui ne l'empêchera pas, quarante-cinq ans plus tard, de parler des Délices comme d'un nouvel Eden , dont le charmant souvenir ne pouvait s'effacer de sa mémoire (3) !
C'est dire que Voltaire, au milieu de ses occupations de seigneur des Délices, n'oubliait pas ses histoires, moins encore son théâtre. Lekain l'étant venu voir dans sa retraite , ce fut une occasion de jouer la comédie. Les principaux Genevois et presque tout le Magnifique Conseil assistèrent à une représentation de Zaïre, où Lekain-Orosmane avait pour vis-à-vis Zaïre-Denis et Voltaire, faisant, comme toujours, le bon vieux Lusignan. On ne vit jamais plus de larmes. Jamais les Calvinistes n'avaient été si tendres. Calvin ne se serait jamais douté que des Catholiques feraient un jour pleurer des huguenots dans le territoire de Genève (4). Mais cela fut trouvé mauvais par les pasteurs et les rigoristes genevois, et Voltaire dut interrompre ses repré-
(1) A d'Argental, 8 mars; à Thieriot, 24 mars 1755. — (2) Mémoires ; Œuvres, L XL, p. OS. — Collini, Mon séjour, etc., p. 148 ; lettres à Dupont du 7 novembre 1755 et du 21 mars 1756. — (3) Mon séjour, etc., p. 149 ; lettre à Dupont du 7 novembre 1755. — (4) A Richelieu et à Tionchiu de Lyon, 2 avril 1750.
sentations scèniques ou ne plus jouer qu'à la dérobée. D se vengea par cette lettre ironique au conseiller Tronchin : « Je veux bien que vos ministres aillent à l'opéra-comique ; mais je ne veux pas qu'on représente dans ma maison, devant dix personnes, une pièce pleine de morale et de vertu, si cela leur déplaît (1). *
C'était toujours à Versailles qu'il craignait particulièrement de déplaire. Aussi priait-il Richelieu de lui mander si « certaines personnes » approuvaient qu'il se fût retiré auprès du fameux médecin Tronchin , et à portée des eaux d'Aix (2). Mais, tout à coup, sa tranquillité, sa sécurité même aux Délices, furent menacées par la publication de deux ouvrages diversement dangereux : Y Histoire de la guerre de 1741 , et l'éternelle Pucelle; deux grosses affaires pour lesquelles il dut mettre en jeu tous ses agents et toutes les ressources de sa politique. Racontons-les l'une après l'autre, quoiqu'elles aient été simultanément poursuivies.