‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 30 sur 80 · HISTOIRE DE LA GUERRE DE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA GUERRE DE

Nommé historiographe de France en 1746, Voltaire, voulant remplir aussitôt les devoirs de sa charge, avait entrepris d'écrire l'histoire de la guerre alors allumée pour la succession d'Autriche , laquelle ne se devait terminer que deux ans plus tard par le traité d'Aix-la-Chapelle. Il en rédigea plusieurs chapitres à Versailles , chez le comte d'Argenson , ministre de la guerre, qui en margina quelques pages (3). Trois copies au moins en furent faites, destinées [au ministre, au duc de Richelieu et à madame de Pompadour. L'ouvrage était fort avancé en 1748, lorsqu'une généreuse indignation, au rapport de Longchamp , le fit interrompre. Malgré la clause du traité

(1) Recueil de 1856, 1. 1, p. 484. — (2) A Richelieu, 1« mai 1755. — (3) Œuvres de Voltaire, t. XLII.

d'Aix-la-Chapelle qui portait que la cour de France ne permettrait pas au jeune prétendant, Charles-Edouard, de séjourner dans le royaume , l'héroïque et généreux prince continuait de rester à Paris. Or, Voltaire , alors à la cour de Lunéyille , venait d'y lire le chapitre où sont racontés les malheurs de Charles-Edouard et de sa maison , et il avait arraché des larmes , lorsque des lettres apportées de Paris à Stanislas apprirent que le prétendant avait été arrêté en sortant de l'opéra par de Vaudreuil, sur la demande des Anglais et sur Tordre du roi. «Ociel! s'écria Voltaire, est-il possible que le roi souffre cet affront, et que sa gloire subisse une tache que toute l'eau de la Seine ne saurait laver I » Et, rentrant chez lui, il jeta de dépit ses cahiers dans un coin, et renonça à continuer son ouvrage (1). Il le reprit, toutefois, en Prusse (2); mais il ne songeait pas à l'imprimer, môme en 1755, parce qu'il lui aurait fallu une permission de la cour, et que le roi et la marquise lui avaient fait défense, au contraire, de le donner au public. Il risquait donc, par cette publication intempestive , non-seulement de perdre leurs bonnes grâces, mais d'être écrasé par le monument môme qu'il avait érigé à la gloire de Louis XV. D'un autre côté, dans la copie destinée à madame de Pompadour, sinon dans les deux autres , il avait glissé un passage en l'honneur « d'une jeune dame d'un haut rang , célèbre par ses charmes, par des talents singuliers, et par une place enviée; » et mettant en parallèle Marie-Thérèse et madame de Pompadour, il avait donné la palme à la courtisane. Or, il craignait, et avec raisoi^, « qu'on ne l'accusât de flatterie, et d'avoir voulu s'attirer quelque grâce par des louanges (3). » D fallait donc, à tout prix, soit empêcher la publication , soit obtenir la suppression de cette histoire ; et, vers la fin de juillet, il envoya à Paris son secrétaire Collini , muni d'instructions , de lettres et de pouvoirs.

L'ouvrage était déjà publié. Des brouillons sans suite, des

(!) Mémoires de Longchamp, art. xx , p. 224. — (2) A Chenevièrea , 25 août 1752 (Recueil de 1856). — (3) A d'Ar&ental, 10 et 17 septembre; à Richelieu, 27 septembre 1755.

minutes informes, avaient été dérobés à Paris, rue Traversiez, par le marquis de Ximenès, qui avait été l'amant de madame Denis, et qui le redevint encore, au rapport de La Harpe, aux Délices et à Ferney (1). Ce Ximenès, qui avait mangé une fortune de six cent mille livres, vendit ces papiers vingt-cinq louis au libraire Prieur, par les mains du chevalier de La Morlière, qui alla encore à Rouen les vendre une seconde fois (2).

Quelle était, en cette affaire, la complicité de madame Denis? Il est difficile de le dire; mais Collini assure qu'elle y était compromise; il raconte qu'ils cachaient l'un et l'autre une partie de leurs démarches à Voltaire, pour ne point augmenter ses inquiétudes, dit-il, mais plutôt pour ne pas compromettre davantage la nièce auprès de l'oncle. Dans les lettres que madame Denis écrivait presque tous les jours au Florentin, elle exprimait la crainte qu'on ne dit tout à son oncle, et assurait que, dans ce cas, elle serait perdue (3). Elle n'avoua toute l'aventure que dans les premiers jours de septembre, après avoir obtenu la saisie de l'ouvrage; et Voltaire en ressentit une impression qu'il exprime en termes contradictoires, suivant les correspondants et le besoin de la négociation. Si, pour excuser sa nièce auprès de Malesherbes, il dit qu'elle s'est conduite « avec le zèle et la fermeté de l'amitié (4), » il écrit, le 6 septembre, à madame de Fontaine : « Cette nouvelle horreur de votre sœur me plonge dans un embarras dont je ne puis

plus me tirer. »

Quoi qu'il en soit, madame Denis et Voltaire travaillèrent de concert, avec un intérêt différent, à la suppression de l'ouvrage. Pendant que Voltaire écrivait à madame de Pompadour et au comte d'Argenson, qui, volés l'un ou l'autre, croyait-il, devaient tenir à connaître par qui, surtout en une affaire où il s'agissait de la gloire du roi (5) ; pendant qu'il protestait par

(1) Non-seulement la nièce, mais l'oncle aussi oublia les torts de Ximenès, et, en 1761, il exigea, et il obtint aisément, pour seule condition de raccommodement, que le marquis endossât ses Lettres contre la Nouvelle Héloïse (Œuvres de Voltaire, t. XL, p. 205). — (2) Madame Denis à Collini, 13 août (Mon séjour, etc., p. lf>4); à Thieriot el à d'Argental, 10 septembre; à Richelieu, 27 septembre 1754. — (3) Lettre citée du 13 août.— (4) A d'Argental, 10 septembre 1755.— (5) A madame de Fontaine, 2 juillet; à d'Argental, 29 août 1755.

une lettre du 30 août, à Jean-Jacques Rousseau, et par une préface de son Orphelin, « petits boucliers, disait-il, pour repousser les coups qu'on lui portait (1); » madame Denis racontait tout, de son côté, à madame de Pompadour ; elle écrivait à Malesherbes, chargé de la librairie, au comte d'Àrgenson, au président Hénault, tout-puissant sur l'esprit du comte, et elle envoyait Gollini raisonner de l'affaire chez tous ces personnages.

La saisie obtenue, il fallut apaiser Malesherbes, qui se trouvait compromis dans la suppression d'un livre dont il avait approuvé l'édition, et se répandait en plaintes et paroles blessantes, et il n'est pas sûr qu'on ait réussi à lui ,faire entendre raison (2). Pendant tous ces déboires, Voltaire n'eut de consolation que dans le succès de son OrpheUn, joué le 30 août et applaudi à tout rompre, dit Gollini (3) , qui assistait à cette représentation.

Avant la suppression de l'ouvrage, bien des exemplaires en avaient été vendus, dont on ne put empêcher la circulation, et il fut réimprimé en plusieurs endroits. Voltaire fut obligé de s'y remettre ; il l'augmenta de plusieurs chapitres, et en fit son Précis du siècle de Louis XV (1768) (4). Malgré les pièces et morceaux qu'il y ajouta à diverses époques, pour le compléter, il y a laissé bien des lacunes. En revanche, il y a introduit des fragments qui, en raison de leur développement disproportionné, y font la figure d'épisodes : tels les chapitres sur Charles-Edouard, sur Lally, sur la Corse, etc. Rien, dans ce livre, sur la cour ni les mœurs ; peu de chose sur l'histoire littéraire; quelques pages seulement sur le progrès des sciences; mais des turlupinades sur les querelles religieuses, les Jésuites, etc. L'histoire militaire seule, bien qu'incomplète elle-même, y est passablement traitée. En résumé, c'est fort au-dessous du Siècle de Louis XIV.

(1) A dWrgental, 12 septembre 1755. — (2) A d'Argenlal, 10, 12, 20 el 27 septembre 1755. — (3) Collini à Dupont, 7 novembre 1755; Mon té jour, etc., pp. 152-161. — (4) Œuvres, t. XXI.

214 HYRrç TRQlsi|:*fS (1750-1754)

LA PUCBLLB

Plut longue, plus difficile et moins peureuse dans «on suocès fut l'affaire de la PuocUs, dent nom allons reprendre et exposer toute l'histoire.

Il ffcut remonter au moins à J13Û pour trouver l'origine de ce poème. Suivant Longchamp et Voltaire luiimème (1), il serait né, -— et il ne pouvait guère paître ailleurs, *-r dans vwe orgie, chei le duc de Richelieu. Une diseijssien moqueuse et grivoise s'étant engagée sur Chapelain, qui avait fait, suivant l'histoire, de son héroïne une sainte, le duc et ses jeunes eon« vives, ivres de vin et de discours lubriques, portèrent le défi à Voltaire de mettre le beau et pur sujet au diapason de leurs mœurs et de leur conversation licencieuses. Voltaire releva le gant, et, quelques jours après, il apportait quatre chants ébauchés, qu'il lut après souper en mta*e compagnie. On l'engagea à continuer, et il continua > pendant plus de traite an-» nées, dans teys les intervalles de ses autres débauches littéraires, il soumit la Pucelle à son contact impur. En 1134 (1), il feignait d'être honteux d'avoir tant avancé un tel ouvrage; mais il trouvait qu'après tout on pouvait plus niai employer 9on temps. Il le destinait moins au publio, qu'au divertis* sèment d'un petit nombre d'amis. Quelques mois plus tard, il en avait huit, neuf et même dix chants de faits (3) . Dès la fin de 4738, il fut en alarmes au sujet de ce poftae, dont plusieurs chants couraient déjà dans Pqris (4). Quoiqu'il en dise, il en avait prêté légèrement des copies à quelques amis et à de grands personnages. Aussi, quand arriva, en 4136, la poursuite du Mondain, madame du Chttelet, plus soudeuse que lui de sa tranquillité, s'empara de son manuscrit, et ne

(1) Longchamp, p. 184; — lettre du 23 décembre 1760 au marquis Albergati GapeceUi. — (2) Lettre de juin, à Formont. — (3) A Cldeville, 6 février et 26 juin ; à d'Olivet, 24 août 1785. — (4) A Toieriot, 8 décembre 1735.

voulut plus s'en dessaisir (i). Néanmoins, quelques années après, Frédéric pouvait lui écrire qu'il possédait six chants sur les dix qui étaient alors composés (2) ; mais, malgré ses prières, il pe put obtenir le reste avant 1750, parce qu'il aurait fellu user de violence pour l'arracher à la marquise (3).

Chose singulière, pepdant que Voltaire et madame du Ch&telet gardaient le dangereux poepie avec un soin si jaloux, la fantaisie leur prit, en 1748, de l'imprimer secrètement à Cirey (5), à petit nombre, et pour quelques amis discrets. Or, h cette époque, le poème était souillé de toutes ses personnalités et de toutes ses ordures. Ils s'adressèrent à un homme qu'on disait fils de Voltaire, Michel Lambert, alors ouvrier imprimeur avant d'être imprimeur en titre. Ils le chargèrent d'acheter tout l'attirail d'une imprimerie, à laquelle il devait présider, avec madame du Châtelet pour compositeur, et Voltaire pour correcteur ou prote. Tout manqua, soit par l'opposition de Voltaire, effrayé des suites de l'entreprise, soit du fait des ouvriers, qui craignirent pour leur liberté ou ne reçurent pas l'argent qu'ils avaient demandé pour quitter Paris. Cependant les caractères achetés restaient déposés à Paris chez madame du Ch&telet. Les termes du payement échus, le fondeur voulait poursuivra en justice. On finit par lui donner une indemnité, il reprit sa marchandise, et les châtelains de Girey retirèrent leur prqjet.

Plusieurs années devaient s'écouler avant que le poème fût livré & l'impression, et l'on s'étonne qu'il n'en ait pas paru plus lot d'édition subreptice. On se rappelle, en effet, que les six chants confiés à Frédéric furent pris dans sa cassette, à la bataille de Sohr, en 1745, avec une copie de Y Histoire uniwr$$Ue, et vendus en Hollande. En 1750, Voltaire en avait donné enfin une copie complète & Frédéric, pendant que son secrétaire Tinois en livrait une furtivc au prince Henri (5). La margrave de Jiaireuth eut aussi la sienne; et Longchamp prétend même que

(!) A Frédéric, juillet 1731 — (2) Lettre du 8 septembre 1743. — (3) A Frédéric, 22 septembre 1746. — (4) Mémoires de Longchamp, pp. 184 et suiv. — Suivant l'édition Decroix, l'idée n'en vint qu'à madame du Châtelet, sûre d'ailleurs de l'assentiment de Voltaire. Suivant l'édition Ilavard, p. 166, ils s'en occupèrent de concert. — (5) A madame Denis, 3 janvier 1751.

c'est sur cette copie, dérobée à la margrave, que se lit la première impression (1). En 1754, nous avons vu Voltaire effrayé de cette impression comme inévitable et très-prochaine. Ses inquiétudes redoublèrent et ne le quittèrent plus pendant toute ''année 1755. Trois copies, en particulier, lui paraissaient menaçantes. L'une était entre les mains de mademoiselle du Thil, 'ancienne femme de chambre de madame du Ghàtelet; copie d'autant plus dangereuse, qu'elle contenait le chant intolérable de Y Ane. C'était le plus cruel de ses chagrins; c'était ce qui l'avait déterminé à s'ensevelir dans sa retraite; tôt ou tard, cette copie serait imprimée, et alors il vaudrait mieux mourir en Suisse qu'à Paris. Il aurait voulu qu'on proposât un marché à mademoiselle du Thil, qu'on lui offrit cinq chants pour un : elle y aurait gagné, et il aurait été délivré de crainte (2).

Une autre copie en quinze chants avait été lue à Vincennes, devant un auditoire favorable, par Darget, l'ancien secrétaire de Frédéric, qui la tenait de son beau-frère, secrétaire luimême, pendant un temps, du prince Henri; copie défectueuse, suivant Voltaire, qui offrait, non-seulement de la remplacer par une véritable, mais de supporter toute dépense pour la supprimer; copie exacte, prétendait Darget, mais mal écrite, apportée d'un lieu d'Allemagne où elle existait de l'aveu de l'auteur, pour être mise au net à Paris, ce que Darget avait empêché dans la crainte d'une indiscrétion. Voltaire soupçonnait que ce manuscrit venait du roi de Prusse, qui lui avait juré pourtant qu'il ne sortirait jamais de ses mains, et écrit qu'il ne l'avait prêté à personne ; puis l'avait livré à Darget, dans l'espoir que le secrétaire l'imprimerait, et qu'alors le malheureux auteur serait forcé de lui demander asile. Et si encore le manuscrit eût été exact ! Mais le copiste Tinois, qui se mêlait de rimailler, y avait cousu plus de deux cents vers de sa façon. C'est pourquoi Voltaire suppliait Darget, son ancien ami, de jeter au feu cet exemplaire très-infidèle, et d'assurer par là le repos de sa vie. En vain Darget cherchait-il à le rassurer en lui disant que le manuscrit de son beau-frère, enfermé dans une cassette, n'a-

(1) Mémoire* , p. J87. — 2) A d'ArgenUl , 6 février et 4 mai !755.

vait été copié par personne, et à dépister ses soupçons en lui rappelant tant d'autres copies qui couraient en Allemagne : Voltaire s'obstinait, et sans doute avec raison, à tout imputer à quelqu'un de la cour de Prusse, le roi ou le prince Henri, et à déclamer contre les prétendus falsificateurs de son ouvrage : « Quand ils ont su que j'étais en France, disait-il, ils y ont ajouté des vers aussi plats qu'offensants contre les amis que j'ai en France, et contre les personnes et les choses les plus respectables de France; quand ils m'ont vu auprès de Genève, ils y ont glissé des vers contre Calvin (1). »

Enfin, une troisième copie, d'origine également prussienne, était arrivée à un libraire de Lausanne, nommé Grasset. Il se disposait à l'imprimer, et il était déjà entré en marché avec un facteur en librairie de Paris, nommé Gorbi, qui se chargeait de débiter l'ouvrage, lorsque Voltaire, informé du danger, écrivit à Grasset, le 26 mai 1755, pour le détourner et du marché avec Gorbi, et même de son projet d'impression, en se niant l'auteur du poëme, dont il disait mille horreurs. En même temps, il agissait sur les magistrats de Lausanne, qui intimidèrent Grasset. Le libraire vint à Genève, et, n'osant pas y imprimer le poème plus qu'à Lausanne, il alla trouver Voltaire aux Délices et lui offrit, au prix de cinquante louis d'or, le manuscrit dont il avait déjà vendu cinq ou six copies. Voltaire en retint un échantillon des plus abominables, que Grasset lui proposait de copier, et il le porta au résident de France à Genève. U l'adressa encore, le 2 août, au premier syndic de Genève, avec une lettre où il disait : « Je fus saisi d'horreur à la vue de cette feuille, qui insulte, avec autant d'insolence que de platitude, à tout ce qu'il y a de plus sacré. Je lui dis que ni moi, ni personne de ma maison, ne transcririons jamais des choses si infimes, et que si un de mes laquais en copiait une ligne, je le chasserais sur-le-champ... Ni vous, Monsieur, ni le

Magnifique Conseil, ni aucun membre de cette République, ne

(1) A Darget, 23 mal, 11 et 13 juin, et 5 août;— Darget à Voltaire, 1" juin. juillet. 6 septembre ; — à la duchesse de Saxe-Gotha (Recueil de 1860), 16 juin ; à madame de Fontaine, 48 juin; à Thieriot, 19 juin 1755.

permettra des ouvrages et des calomnies si horribles, et, en quelque lieu que soit Grasset, j'intohnefai les magistrats de son entreprise, qui outrage également la religion et le repos des hommes. Mais il n'y a aucun lieu sur la terre où j'attende une justice plus éclairée qu'à Genève. »

Cette comédie de pudeur, d'indignation, de respect, réussit auprès des Magnifiques Conseillers, qui jetèrent Grasset en prison, à la sollicitation de Voltaire, puis le chassèrent de Genève. Voltaire poussa la comédie jusqu'à mettre tout le Conseil à sa disposition et à se faire remercier d'avoir dénoncé, dans les termes que nous venons de lire, son propre ouvrage (1).

Grasset s'étant réfugié à Paris, à sa sortie de Genève, Voltaire l'y poursuivit, et le dénonça à Berryer, lieutenant de police, comme « un voleur public (2). »

Quelques années plus tard, Grasset se vengera.

De ces diverses copies, quelle que fût celle qu'on livrât à l'impression, Voltaire était également inquiet : conforme ou non au manuscrit original, cette publication ne pouvait que le déshonorer et le perdre. Tel qu'il l'avait fait il y avait plus de vingt atts, l'ouvrage était aujourd'hui un contraste bien désagréable avec son état et sort âge ; tel qu'il courait le monde, il était horrible à tout âge. C'était le comble de l'opprobre d'y voir son nom ; c'était à faire frémir le bon goût (3).

Voltaire se plaignait donc non-seulement qu'on publiât son ouvrage malgré lui, mais qu'on le publiât défiguré, envenimé de satires, de vers scandaleux contre ses meilleures amis, contre les personnes les plus respectables de France et de l'étrahger, souillé de détails impies et obscènes ; et de ces dangereuses interpolations il accusait tantôt Tinois et Maubert, tantôt d'Arnaud et la Beaumelle.

Que quelques vers, omis ou estropiés par les premiers copistes, aient été rétablis ou corrigés par les suivants et par les premiers éditeurs ; que quelques autres même aient été défi- Ci) A de Brcnles, 29 juillet; à d'Argental, 30 juillet : à Thieriot, 4 août; à Polier deBottens, 5 août; à madame de Fontaine, 23 août 1755. — (2) Lettre du 30 août 1755; Œuvres de Voltaire, t. I, p. 409. —(3) A d'Argental, 24 mai 1755.

VOLTAIRE A LÀ RÉCÎHfcfcÊ&Ê fl'UlfK RÉSIDENCE 219

gtirês par l'ignorance ou là malice, fc*èst possible ; maîë citait peu de chose, et presque tous les passages contre lesquels il va lé plus bruyamment réclamer étaient Incontestablement de lui. tel ce chant de l'Ane, rejeté maintenant aux variante*, et qui est bien la version originale dti dénouement dé l'intime poème. En transportant en Urt pareil sujet et eh appliquant à une pareille héroïne une dés conceptions les plus licencieuses du paganisme, Voltaire dépassait les plus hideux persécuteurs, qui ont bien envoyé léS jeunes martyres au lupfchàr, mais jamais au haras ! Par là, le pôôte lubrique donnait au damnatû* ud bèstias une extension dôttt a dû être jalousé l'ombre d'Héliogàbalel

De lui encore étalent lëS Vers dégoûtants contre saint Louis et les Bourbons; les Vers plus vrais, mais non moins dangereux

pour l'hôte de Genève, cohtTé lé féroée Calvin; les Vers contre Louis XV, t qu'ott méprisé et qu'on aime, » et contre t l'heureuse grisette, » élevée par sa mère au Ut d'un fermier, et par l'amour au lit royal ; de lui toujours, les Vers contre Frédéric et contre thibouville, accusés d'habitudes arttiphysiques, contre le fanfaron ViUars, son ancien protecteur, contre son héros Richelieu, transforme en entremetteur du plus bas étage; de lui enfin tant de vers sortis des bâs*tonds les plus fétides, qu'il a mensongèrement désavoués, tant de vers impies, qu'il disait c faits par le laquais d'un athée, »

Il eut l'habileté impudente d'écrire à tous les outragés encore vivants, Thibonville, Richelieu, madame de tomp&dour, pour se défendre de tant de personnalités ordurières ; il fit plus, il leur adressa à chacun la leçon qu'il disait là véritable ; il TadrcsSà au duc de la Vallièrë et au marquis de Paulmy ; il l'adressa à Thieriôt-trômpètte et â sa nièce de fontaine, avec recommandation d'en faire tirer des copies (1). Puis U se plaignait que les copies se multipliassent, au point d'être offertes,n on plus à cinquante louis, Comme on avait fait au due de la

(1) A Thibonville, 21 mai; à Richelieu 26 mal ; à Thiériot, 28 mai , 6 19 et 30 Juin, et 22 juillet; à d* Argental , 4 , 13 et 15 juin, 6, 18, H et 28 juillet; à madame de Fontaine, 2 juillet 1755.

Vallière, mais à cinq louis seulement, et même à un louis (1).

Il alla plus loin encore. Au rapport de Palissot, qui était venu aux Délices en octobre 1758 et dut y apprendre bien des choses, il employa un singulier moyen pour dépister la police et égarer l'opinion sur la part véritable qu'il avait soit dans la composition, soit dans la diffusion de telle ou telle copie. Il imagina d'employer, à Paris même, un grand nombre de copistes, occupés jour et nuit à répandre dans le public des manuscrits de la Pucelle. Tous ces manuscrits différaient les uns des autres; tous étaient plus ou moins chargés de turpitudes qu'il y faisait insérer à dessein ; tous s'achetaient avec une égale avidité. Chacun se flattait d'avoir la leçon authentique ; et, lorsqu'on opposait à l'auteur tel ou tel morceau scandaleux : « Ce n'est point là mon ouvrage, répondait-il; qui pourrait me reconnaître à de pareils vers; qui oserait me soupçonner d'avoir écrit ces infamies? » Et il renvoyait à un manuscrit différent, qu'il désavouait à son tour pour un autre passage (2).

Et, malgré tout, il continuait de trembler. Les villes de province étaient infectées de copies comme Paris, notamment Lyon. Le cardinal de Tencin en avait écrit au roi, et avait même montré les réponses. Le bruit courait qu'on forcerait Voltaire à quitter son asile, qui lui avait déjà coûté plus de quarante mille écus (3).

Alors il s'adressa audacieusement à l'autorité, pour se faire une sorte de complice du pouvoir même qui le menaçait. Déjà, sous sa dictée, madame Denis avait écrit au lieutenant général de police, au comte d'Argenson et à Malesherbes, pour les prier de faire des recherches, et d'empêcher la publication du poème. Il écrivit lui-même aux syndics de la librairie dans le même dessein, les suppliant de prévenir « l'impression d'un ouvrage impertinent, composé par quelques jeunes gens sans

{!) A Darget, 13 juin; à madame de Fontaine, 18 Juin; à d'Argental 15 et 22 juillet 1755; — Collini, p. 145; — Rapports du 19 juin et du 24 juillet 1755, de l'inspecteur de police d'Hémery (cités par Beuchot, préface de la Pucelle, Œuvre» de Voltaire, t. XI, p. m), constatant la quantité de manuscrits qui étaient à Paris dans les mains d'amis ou de connaissances de Voltaire. — (2) Le Génie de Voltaire, Paris, 1806, p. 188. — (3) A d'Argental , 15 juillet 1755.

goût et sans mœurs, sur un canevas vieux de trente ans, » et il adressa copie de cette lettre à Berryer, lieutenant de police, en recommandant l'affaire à sa protection et à sa justice (1).

Voltaire, néanmoins, apprit, dès les premiers jours d'octobre, que la Pucelk se vendait à Francfort, imprimée sous la rubrique de Louvain, et bientôt que deux autres éditions s'en publiaient en Hollande (2). L'édition princeps était probablement l'œuvre de Tex-capucin Maubert, et avait dû être faite sur le manuscrit du libraire Grasset. Quant aux deux suivantes, Voltaire en accusa d'Arnaud et La Beaumelle, quoi qu'elles ne fussent ni de l'un ni de l'autre, et s'il reconnut qu'il s'était trompé, « du moins quant à d'Arnaud, » son acharnement contre La Beaumelle le fit s'obstiner longtemps à les lui attribuer (3).

Il s'empressa de protester par une lettre de novembre « h Messieurs de l'Académie française, » qu'il engageait à élever la voix pour réprouver un pareil brigandage littéraire. Cette lettre, il la voulut rendre publique, avec la réponse que Duclos, secrétaire perpétuel, lui adressa au nom de l'Académie. C'est pourquoi il les envoya, accompagnées d'un désaveu, à Gottsched et à Walther (1er janvier 1756), avec prière de tout fairo imprimer dans les journaux d'Allemagne. La plus grande publicité lui était nécessaire pour le laver d'une honte telle, à son âge, c que ses montagnes ne lui paraissaient pas avoir assez de cavernes pour le cacher (4). » Il s'adressa encore aux magistrats de Genève, qui lui promirent « d'empêcher cette capucinade effrontée d'entrer dans leur petit district, » et il sollicita la même interdiction à Lausanne et à Berne. A Lausanne, Polier

(t) Pièces justificatives de la Fie de Voltaire, par Condorcet ; Œuvres de Voltaire, L I, pp. 407 et suiv. — (2) A la duchesse de Saxe-Gotha {Recueil de 1860),

9 octobre et 11 novembre; à de Brenles, 21 octobre; à d'Argental, 29 octobre et

10 décembre 1755. — (3) A d'Argental, 1" et 28 novembre; à Thîeriot, 28 novembre et 19 décembre; à Dalembert, 29 novembre; à Richelieu, 20 décembre 1756. — Les vers à l'adresse de la griseette Pompadoar l'embarrassaient toujours plus que tout le reste : « Madame de Pompadour y est outragée d'une manière infime : et comment encore se justifier de ces horreurs? Comment écrire k madame de Pompadour une lettre qui ferait rougir et celui qui l'écrirait et celle qui la recevrait (à d'Argental, 28 novembre 1756) ?» — Le duc de la ValUère s'en chargea (à d'Argental, 20 décembre 1756). — (4) A d'Argental, 14 novembre 1755.

222 LIVRÉ fROIBIÊËE (1750-17[54)

de Bottehs, sur &a prière, assembla le corps académique pour défehdré « le débit de l'œuvre de ténèbres» » Recommandé aux magistrats de Berne par le marquis de Paulmy, fex-ambassadeur de France éti Suisse* il leur soumit une semblable requête (1). Alors il put écrire à sa nièce madame de Fontaine : « J'ai tiré mon êpiiigle du jeu du mieux que j'ai pu; et* grâce â vos bontés, nous avons évité le grand Scandale (S). »

A tnesure que d'autres éditions paraissaient, il protestait de nouveau, sôit dâHs lei feuilles publiques (3), soit dans des lettres évidemment destinées à la publicité (4), soit dans quelqu'un de Seé ouvrages (5): Erifltt* il se détermina à suivre le conseil que Dalèmbèrt liil avait donné dès le 13 décembre 1156, c'est-à-dire à désavouer les éditions précédentes par titae édition qu'il put âVDuër; et, ëh 1762, il publia lui-même son otivrtge, àugthentè et corrigé, mais avéfc des figures dont plusieurs sottt obscènes comhie l'oUvrage mêthe.

tout à été dit sUf be triple Crifae dtt lésë^religfoa, de lèse-îhbrale, de lèsë=pâtriotisme. Voltaire, tjUi s'était pfopusé l'Arioste poUi4 hiôdèié, est tohibé àU-dessous de l'Arêtiti. Ge n'est pas de l'amour, ce n'est pas du plaisir, pas même de la débauche; c'est de la bestialité. L'impiété y est grossière, la gatté grotesque.

Mais ce qU'Ott ne rèdiril jâMèdé àssei, c'est* -*- à péri quelques jolis débuts, quelques détails Spirituel* et même graéietix, -«la médiocrité littéraire de ce poème* sàtas invention, sans plan, sans composition, et où l'od Ue FefrottVe ttiême pas toujours diéjecli metnbra poetcè. Vdltafrë l'&vait feit fen dix* ert qulhze, en di*-huit, et il le donna etiflh ëti Vingt et Uti chants : il pouvait multiplier à son aise les divisions d'un ouvrage où rien ne se tient, où tout est en épisodes, tendant trente ans, la Pucelle tut le déversoir où il vidait confusément toutes les impiétés obscènes qui infectaient son imagination, son esprit et son cœur; et quand elle lui fut ôtée par une publicité devenue nécessaire, il la remplaça par ce sottisier, conservé à Saint-Pétersbourg,

(1) A Polier de Bottons, 14 novembre; à Bertrand, 30 novembre 1755.— (2) 16 décembre 1755. — (3) A Pierre Rousseau , fondateur de la Revue encyclopédique, 28 novembre 1756. — (4) Au marquis Albergati Capacelli, 23 décembre 1760. — (5) Honnêtetés littéraires; Œuvres, t. XLII, p. 666.

VOLTAIRE A LA RECHËftCHB D'UNE RÉSIDENCE 223

sorte de sentine qui recevait les malpropretés quotidiennes de sa plume ordurière.

La Pucelle ne nous offre plus qu'un intérêt'historique . L*lh famé poôrae est tout Voltaire, tout le dix-bùitième sièéle. Pas d*ouvrage que Voltaire ait entrepris avec plus d'ardeur haturelle, couvé, choyé plus longtemps et avec plus de Soitl et d'amour (1); pas d'ouvrage qui ait autant charmé ses contemporains. Dans tous les salons, toutes les Cours dé France et d'Allemagne, l'ouvragé qu'on lui demandait toujours, c'était la Pucelle. C'était la Pucelle dont tous ses Correspondants, roià, princes ou grands seigneurs, imploraient la confidence. C'était par une lecture de la Pucelle qu'il devait payer sa bienvenue dans tout palais ou tout château. Troubadour dé la Pucelle, sa vraie chanson de gestes, il n'a guère été que cela Jtehdànt trente ans. Les femmes, les jeunes filles, se délectaient sans rougit» à cette lecture publique, aussi bien que les soudardâ et les roués. Pendant que le poète en régalait à Berlin là reine-mère, la princesse Amélie, cachée dans un coin, n'en perdait pas sa part (2); pendant que Richelieu faisait dé la Pucelle son « vrai bréviaire (3), » les femmes, gâtées par lui et ses pareils, ne se donnaient même pas la peine de la cacher sous leur chevet, et elles l'étalaient sur leur toilette. La société polie tout entière faisait ses délices de ce qui serait à peine toléré aujourd'hui dans un cabaret ou un corps-de-garde.

LE DÉSASTRE DE LISBONNE Et J.-J. ROUSSEAU

Comme s'il n'eût pas eu assez de la Pucelle sur les bras, Voltaire, en ces années, composa ou mit la dernière main à des ouvrages non moins compromettants. En 1765, Lisbonne ayant été renversée par un tremblement de terre, il remua ces décombres pour y chercher de nouveaux arguments contre le

(!) Malade ou triste, raconte Wagnière {Mémoires, t. I, p. 25), c'était sa Jeanne qu'il demandait. — (2) A la duchesse de Saxe-Gotha, 9 octobre 1755 (Recueil de 1860). — {3) A Richelieu {Recueil de 1856, 1. 1, p. 252).

Dieu-Providence qu'il détestait, et il fit un potimc sur ce grand Désastre (1). Comme il rééditait, dans le même temps, sa Religion ou sa Loi naturelle, il appelait cela ses « sermons du P. Liebaut, » ou son « Petit-Carême. » D'autres fois, il appelait son poëme sur Lisbonne « ses lamentations de Jérémie, » et sa Loi naturelle « son testament en vers. » Il se disait partagé entre deux craintes, dans la composition de son poëme sur Lisbonne : celle d'être « mauvais théologien, » et celle « d'être trop orthodoxe, ce qui ne lui seyait pas. » Pour se mettre en règle sur l'orthodoxie, il consulta ses amis, il assembla les chefs du Conseil et de l'Église de Genève, fortifia par des notes « toutes les avenues par lesquelles l'ennemi pouvait pénétrer, » arrondit l'ouvrage autant qu'il put ; et, quoiqu'il y eût dit tout ce qu'il pensait, il se flatta pourtant d'avoir « trouvé le secret de ne pas offenser beaucoup de gens. » Rassuré par le sanhédrin genevois (2), et n'ayant plus à craindre que la Sorbonne, dont il se moquait, il protesta de ses bonnes intentions, malheureusement gênées, au troupeau encyclopédique qu'il voulait édifier. En chargeant Thierot de distribuer des exemplaires du poème à Dalembert, Diderot, Jean-Jacques, etc. : « Ils m'entendront assez, dit-il; ils verront que je n'ai pu m'exprimer autrement, et ils seront édifiés de quelques notes (3). »

Ce poème, dans lequel quelques beaux vers et mille précautions insidieuses ne cachent guère le but de l'auteur, est dirigé contre la maxime de Leibniz et de l'ami Pope, que tout est bien, et tend à établir, au contraire, que tout est mal dans le gou~

(1) Œuvre*, t. XII, p. 185. — (2) Collini dit pourtant (à Dupont, 21 mars 17.,G, Recueil de 1821) que les Suisses à qui Voltaire « eut la bêtise » de lire sou poème, n'en furent pas contents, et lui firent « quelques petites tracasseries. » — (3) A d'Argental, 6 janvier et février; à Thieriot, 29 février, 12 mars, 12 avril et 4 juin ; à Cideville, 12 avril 1756. — En attendant le prononcé de l'opinion, il commença par desavouer ses vers : « Si j'en faisais, écrivit-il, ils seraient respectueux pour la divinité, et pleins de sensibilité pour les malheurs des hommes ; il n'y a que de jeunes fous qui puissent penser autrement... Les vers que vou^ m'avez envoyés sur Lisbonne sont de quelque bel esprit de café ou d'antichambre. Permettez-moi de vous dire que les laquais des gens d'esprit ne m'attribueraient pas ces pauvretés..... J'apprends que vos petits vers sont d'un jeune homme de condition. Je les croyais d'un jeune homme en condition (à Chenevières, l*r ot H février 1756 (Recueil de 1856). »

vernement de la Providence. Dalembert, Diderot et Rousseau, n'en furent pas satisfaits, les deux premiers, parce qu'il n'était pas assez franchement impie, Jean-Jacques, — disons-le à son honneur, — parce qu'il n'entendait pas raillerie sur Dieu. Entre Voltaire et lui, jusqu'à ce jour, il n'y avait eu que quelques rapports de politesse, à peine altérés par de mauvaises plaisanteries de Voltaire. En 1785, Jean- Jacques ayant adressé aux Délices son Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, Voltaire avait répondu, le 30 août : « On n'a jamais employé autant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes; il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. » Mais, sur la question de la Providence, Jean-Jacques prit feu, et il adressa à Voltaire, le 18 août 1756, une longue et belle lettre, où il disait : « Le poème de Pope adoucit mes maux, et me porte à la patience ; le vôtre aigrit mes peines, m'excite au murmure, et, m'ôtant tout, hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir... Une pareille doctrine me parait plus cruelle encore que le manichéisme. Si l'embarras de l'origine du mal vous forçait d'altérer quelqu'une des perfections de Dieu, pourquoi voulez-vous justifier sa puissance aux dépens de sa bonté? S'il faut choisir entre deux erreurs, j'aime encore mieux la première. » Après une belle discussion, malheureusement gâtée par ses préventions anti-sociales, Jean-Jacques finissait par cette touchante comparaison entre lui et Voltaire : « Je ne puis m'e m pocher, Monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance. Bien sûr de l'immortalité, vous philosophez librement sur la nature de l'âme ; et si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin ou pour ami. Vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre; et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes? Vous l'avez vous-même expliqué : vous jouissez, mais j'espère, et l'espérance embellit tout. »

226 MVR1 TROISIÈME (1750-1754)

U s'agissait de faire accepter cette lettre. Rousseau l'envoya au docteur Tronchin, avec autorisation de la remettre i son adresse ou de la supprimer, suivant qu'on en espérerait ou non un effet favorable. Le 1er septembre, le docteur Tronchin, répondant à Rousseau, lui laissait peu d'espoir sur le succès de sa lettre. Il la remit néanmoins à Voltaire, dont le sens moral, altéré dès l'enfance et perverti par ses adulateurs, était inaccessible à une impression honnête (1).

A tant de raison et d'éloquence, Voltaire ne pouvait répondre que par une de ses gambades ordinaires : « Vous me pardonnerai, écrivit-il le 42 septembre, de laisser là toutes ces discussions philosophiques, qui ne sont que des amusements. Votre lettre est très-belle, etc. * Puis il se dit malade et garde-malade, et tourna le dos. Le naïf Jean-Jacques fut enchanté de cette lettre, et il écrivit à Tronchin : « J'ai été charmé de la réponse de M. de Voltaire. Un homme qui a pu prendre ma lettre comme il a fût mérite le titre de philosophe, et l'on ne peut être plus porté que je le suis à joindre à l'admiration que j'eus toujours pour ses écrits l'estime et l'amitié pour sa personne (2). » Le même jour peut-être, Voltaire écrivait au professeur Pictet : « Ge pauvre citoyen est le cynique des philosophes! »

SeiMES DE JA10US1K — DBPÀBT DB CQLLItfl — DOMESTICITÉ

BT FAMILLE DB TOLTAIBE

Ce Pictet avait une fille qui, en se prenant d'une belle passion pour Voltaire, alluma entre sa nièce et lui une jalousie fatale à Coilini. Un jour, mademoiselle Pictet avait fait présent au philosophe d'un bonnet brodé de sa main. Elle en fut remerciée par un madrigal et une jolie lettre où Voltaire lui disait i « Vous me tournea la tête encore plus que vous ne

(1) Rousseau et Us Génevo%$, par M. Gaberel, pp. 102-106. — (î) Cité par M. Sajous, Le xvm* siècle à l'étranger, t I, p. 258.

VOLTAIRE A IA RBCHSaQUÇ D'qNÇ RÉSIDENCE 227

la egiffeai, mai* voua ça tournerez bien d'autres. » Ce bonnet, raconte Collini (4), tQurna encore plus la. tête à la tomh* awmifôt fnadwne Denis, Furieuse (lu présent et de la lettre, elle voulue k quar$Lute-ciuq ans, entrer eu lutte avec un§ jolie #Ue de vingt anfe et, d&espéraut de triompher, vieille et laide, avec les armes de Vénus, elle essaya de combattre sa rivale avee l'art de Minerve, ©le fabrique 40^ cle sou côté, un bonnet magnifique, tfigae d'un sultan» qu'elle met en évidence s»nr la eheminée du philosophe, (Jelui-oi se doute du jeu, et fait U malice de ne rien voir, ïâ belle croit que le bonnet n'est pas

ami visible; elle le change de place, et le m*Hn vieillard, tournant toujours à eôté du turban, s'obstine à fermer les yeux. Piquée enfin, elle lui montre l'obtet, lui arrache remercîments et complimenta, et lui fait même avouer que son bonnet est plus beau que oelui de la jeune Genevoise. % U n'en est pas de même de votre figure, * murmure Voltaire; et la nièce presque quinquagénaire continue d'être jalouse d'un outie de soixante-

deux ans.

Mais le plus mystérieux et le plus incroyable de l'affaire, c'est. qu'il y avait, dans le même temps, réciprocité, et que le vieil oncle était jaloux, à son tour, delà vieille pièce. Madame Denis ne se contentait pas d'être comédienne, et bonne comédienne, prétendait l'enele aveuglé; elle aspirait, de plus, comme son oncle, à la gloire d'auteur dramatique, et elle avait toujours une comédie ou une tragédie sur le métier. N'osant pas tout confier à son oncle, dont l'humeur sarcastique devait gâter plus d'une lois le* meilleurs compliments, elle avait fût de Collini son oenfidept littéraire, qe qui nécessitait entre eux de nombreuses et secrète* conférences. Voltaire s'en aperçut, ferma des soupçons et vit dans ûollini un rivall GolUni, évidemment, n'avait aucune prétention sur la vieille Denis ; ^-il aimait atara çne fequne plus intéressante; -***mais la vieille Denis pouvait bien préfère* le jeune Florentin au vieil oncle, et c'était assez pour donner un fondement à la jalousie de Voltaire* Jalouse de l'enele, madame Denis devint encore jalouçe du Flo+

(0 A Dupont, 19 janvier 1168; Mecumi de 18U.

228 LIVRE TBOISIÈME (1750-1754)

rentin, et toutes ces jalousies entrecroisées tirent tout éclater. Collini, dont le cœur, en ce temps, était pris d'une autre passion, en faisait la confidence écrite à une demoiselle d'une ville voisine, lorsqu'on vint le prier, de la part de Voltaire, d'aller au-devant de madame de Fontaine, qui arrivait aux Délices. Il se lève et sort, laissant chambre et lettre ouvertes. Une servante entre aussitôt, jette les yeux sur la lettre, y aperçoit le nom de madame Denis encadré dans des plaisanteries sur ses amours surannées, et la porte à sa maîtresse. À son retour, Collini est reçu avec une froideur dont la disparition de sa lettre lui donne bientôt l'explication. Après deux jours d'un silence boudeur, Voltaire le fait appeler : « Vous avez manqué à madame Denis, lui dit-il en montrant la lettre fatale; je suis obligé de vous renvoyer : madame Denis, très-irritée, exige cette satisfaction. » Collini proteste de ses meilleurs sentiments, demande grâce à l'oncle et à la nièce pour son étourderie : Voltaire eût pardonné, mais le cœur blessé de la nièce ne pardonna pas, et il fallut partir. Au bout de quelques jours, Collini prenait congé de Voltaire, après une conférence de plus d'une heure. Voltaire lui demanda s'il était suffisamment pourvu d'argent; et, sans attendre une réponse, il alla à son bureau, en tira un rouleau de louis, et lui dit : « Prenez cela, on ne sait ce qui peut arriver. » — « Je le remerciai, raconte Collini; il m'embrassa, et je quittai, les larmes aux yeux, la maison des Délices (1). »

C'était en juin 1756.

Voilà une séparation qui contraste, à l'avantage de Voltaire, avec celle qui avait failli se faire, deux ans auparavant, à Colmar, telle que Collini nous l'a lui-même racontée. On ne dirait ni le même philosophe, ni le même narrateur, et pourtant c'est toujours Voltaire et toujours Collini. Il est à regretter que nous n'ayons pas ici quelque lettre de Collini à Dupont, qui nous aiderait à réduire au plus juste la libéralité de l'un et la sensibilité de l'autre, évidemment exagérées dans le récit posthume. De Voltaire, nous n'avons, sur cette séparation, que ces quei-

(!) Mon êéjour aupru de VoUairt, pp. 170-176.

ques lignes, adressées le 6 juillet, c'est-à-dire peu de jours après, à l'avocat Dupont, confident des deux parties : « Il est vrai que l'homme en question s'est conduit avec ingratitude envers ma nièce et moi, qui l'avions accablé d'amitiés et de présents. J'ai été obligé de le renvoyer. Je ne me suis jamais trompé sur son caractère, et je sais combien il est difficile de trouver des hommes. »

A défout de paroles plus explicites de Voltaire et de Gollini, voici un petit récit de Wagnière que nous pouvons adopter de confiance, car il part d'un homme qui, bien qu'assez mal payé pour défendre le philosophe, a été son plus intrépide panégyriste. Wagnière raconte donc (1) que, pendant une absence de Gollini, Voltaire et madame Denis firent enfoncer les portes de sa chambre, de ses armoires, de son bureau, et lui enlevèrent tous ses papiers. A son retour aux Délices, et à la vue d'une telle violence, Gollini entra en fureur, courut chez Voltaire, et tira l'épée dans sa chambre, en lui disant : « Si je ne respectais votre âge, je vous forcerais de me rendre raison de l'outrage qu'on vous a engagé à me faire dans votre maison. » Le beau rôle, ici, n'est plus à Voltaire, et peut-être les caresses et le rouleau de louis avaient-ils pour but d'adoucir le Florentin et d'acheter son silence. Voltaire fit mieux : il répara ses torts envers Gollini en veillant à sa fortune , et en le plaçant auprès de l'Électeur palatin.

Après Gollini, Voltaire n'eut plus, à proprement parler, de secrétaire, et il se contenta d'un ou deux valets-copistes, qu'il employait simultanément à tenir l'état de ses vaches et de son foin en parties doubles, à sa correspondance, à ses tragédies et à ses autres ouvrages (2). Le premier fut Jean-Louis Wagnière, né en 1740, et qui n'était encore qu'un enfant au départ de Gollini. Voltaire, qui l'avait depuis deux ans à son service, se chargea de son éducation; mais, soit négligence du maître, soit incapacité du disciple, Wagnière, auditeur et copiste d'un grand écrivain, ne profita ni aux leçons ni aux exemples, et il ne sut jamais qu'un mauvais français savoisien. Aussi, quand,

(!) Mémoirts, 1. 1, p. 10, note C. — (2) A d'Argents, 24 novembre 1759. H. 45

en 1826, Beuchot et Decroix voulurent publier ses trois écrits : Additions au Commentaire historique, Examen des Mémoires de Bachaumont, et Voyage de Voltaire à Paris, ils durent préalablement les purger d'une foule de solécismes. Par exemple, ces mêmes écrits, où les mensonges sont aussi nombreux que les fautes de grammaire, prouvent qu'il profita mieux à l'école de celui qui recommandait à ses adeptes de mentir hardiment, de mentir toujours. Peut-être, cependant, y a-t-il souvent chez Wagnière moins mauvaise foi que sottise et duperie : il s'était livré corps et &me à Voltaire, au prix de deux cents francs par an!

Un peu plus tard, Voltaire eut encore à ses gages un autre valet-copiste, Antoine Bigex. aussi savoisien, que Grimm avait d'abord arraché, à Paris, au métier de frotteur pour en faire son scribe, et qu'il céda, en la même qualité, au patron de la philosophie. Le copiste Antoine Bigex eut maille à partir avec l'aumônier Antoine Adam, qui l'accusait d'avoir volé nuitamment des fruits dans un jardin. De là, entre eux, guerre de langue et de plume, puis procès en calomnie au baillage de Gex, dont s'amusait beaucoup le philosophe (1).

Un mot, pour achever cette revue de la domesticité de Voltaire, de l'ex-jésuite Antoine Adam, que son maître, s'emparant, suivant son usage, d'un mot ayant déjà servi (2), disait n'être pas « le premier homme du monde. » Né en Lorraine, vers 1708, et élevé en Bourgogne, il avait professé vingt ans la rhétorique chez les Jésuites de Dijon. A la dissolution de la Société, Voltaire le prit chez lui, vers la fin de 1763, après s'être assuré que l'ex-jésuite était assez bon diable pour qu'un philosophe s'en pût accommoder. Il fut content de son choix : père Adam n'était point gênant, disait la messe fort proprement, et jouait très-bien aux échecs, les deux seules choses dont il se mêlât (3). La chronique disait même qu'il poussait la complai-

(i) Grimm, Correspondance Itff., novembre 1763, t. VI, p. 432. —(2) Le Ménagiana, notamment (t. II, p. 203;, le met au compte du prince de Guémeoée. — (3) A Dupont, 20 janvier 1759; à l'abbé de Sade, 12 février 1764 ; au prince de Ligne, 14 mars 1765; à Damilaviile, 9 décembre 1765.

sance jusqu'à se laisser gagner au jeu, pour ne pas mettre de mauvaise humeur son irritable partenaire. Il est à croire que Voltaire occupait le père Adam à autre chose qu'à dire une messe qu'il n'entendait guère, et qu'à tenir sa partie d'échecs, qu'il aimait, il est vrai, beaucoup, mais seulement dans les heures de fatigue et d'ennui : il a dû charger l'ancien professeur de toutes les recherches d'érudition dont il avait besoin pour ses ouvrages. Singuliers emplois, néanmoins, auprès d'un pareil patron, pour un ancien Jésuite! Et quWntonius Adam justifiait bien l'anagramme trouvée dans son nom : Ad omnia natus! Nous aurons fait connaissance avec toute la famille de Voltaire, après nous être fait présenter à madame de Fontaine, dont l'arrivée aux Délices fut si fatale à Gollini. Sœur cadette de madame Denis, Marie-Elisabeth Mignot, veuve, cette année-là même, de Dampierre de Fontaine, vécut, jusqu'en 1762, dans une intimité, qu'on voudrait croire honnête, avec le marquis de Florian, oncle de l'auteur d'Estelle, qu'elle finit par épouser. Gourmande comme sa sœur, qui se donnait de continuelles indigestions (1), elle mettait son talent sur le pastel au service de la vieillesse lubrique de son oncle. « Amusez-vous toujours à peindre de beaux corps nus, lui écrivait le cynique vieillard, en attendant que le docteur Tronchin rétablisse et engraisse le vôtre (2). » Et, quelques mois après, il lui écrivait encore : « Votre idée de faire peindre de belles nudités d'après Natoire et Boucher, pour ragaillardir ma vieillesse, est d'une &me compatissante, et je suis reconnaissant de cette belle invention. On peut... faire copier, au Palais-Royal, ce qu'on trouvera de plus beau et de plus immodeste (3). » Madame de Fontaine copia, et bientôt toutes les maisons de l'auteur de la Pucelle devinrent autant de musées où s'étalaient les nudités de son pinceau. Pourvoyeuse des yeux lubriques de son oncle, telle était madame de Fontaine ; nous avons laissé deviner, plus que nous n'avons dit, ce qu'était l'autre nièce à cet oncle : quelle famille que cette famille de Voltaire !

(1) A madame de Fontaine, 17 mara; à d'Argental, 1" novembre 1756. — (2) A madame de Fontaine, 8 janvier 1756. — (3) A la même, juin 1757.

Page 1