‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 31 sur 80 · ŒUVRES DE VOLTAIRE — MONRION ET LE CHÊNE · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE VOLTAIRE — MONRION ET LE CHÊNE

ACQUISITION DE FERNET

Une des premières occupations de Voltaire aux Délices fut l'édition de ses œuvres donnée par les frères Cramer, de Genève. Gabriel Cramer s'était rendu à Colmar pour lui offrir de l'entreprendre, et cette proposition du libraire, la distinction séduisante de sa personne, avaient contribué encore à l'attirer en Suisse (1). En tôte de cette édition, il fit mettre une lettre aux frères Cramer, sorte de prélace destinée à prévenir les objections et à désarmer les ennemis. « Il n'y a presque aucun de mes ouvrages dont je sois content, disait-il, et il y en a quelques-uns que je voudrais n'avoir jamais faits... Je suis né Français et catholique, et c'est principalement dans un pays protestant que je dois marquer mon zèle pour ma patrie, et mon profond respect pour la religion dans laquelle je suis né, et pour ceux qui sont à la tête de cette religion. » Il ne croyait pas que, dans aucun de ses ouvrages, il y eût un seul mot qui démentît ces sentiments; et, s'il s'y trouvait quelques expressions répréhensibles, il serait le premier, assurait-il, à les condamner et à les réformer.

Pourquoi ces déclarations d'une fausseté comique? pourquoi cette confession de bon chrétien et bon français (2), en tête d'œuvres qui lui donnaient un si éclatant démenti ? C'est que, à cette époque, ses amis Richelieu et d'Argental, à sa prière, essayaient de nouvelles démarches pour le faire rentrer à Paris ; démarches qui échouèrent comme tant d'autres , et

(i)Gaberel, Voltaire et le» Genevois, p. 5; à P. Rousseau, £4 février 1757. — Dans son Comm. hi»t. (Œuvres, t. XLVIII, p. 258), Voltaire parle de lettres des Cramer, et non d'une visite qu'ils lui auraient faite à Colmar ; mais, dans une lettre à Dupont du 30 mars 1770, il dit : « Le Cramer que vous avez vu à Colmar chez moi. . . — (2) A peu près dans le même temps, l'attentat de Damiens lui était encore une occasion de protester qu'il aimait véritablement la France et son roi (Ma* Denis à Cide ville, 16 janvier 1756).

qu'il désavoua alors devant le public (1) : < Dieu me préserve, s'écriait-il, de quitter ma retraite charmante (2) ! »

Et il reprit son train de vie épicurienne, et les descriptions qu'il en faisait à tous ses correspondants. Jardinier, le printemps, aux Délices, il était histrion, les hivers, à Monrion, près de Lausanne. Lausanne, très-vilaine ville, avait beaucoup de noblesse et de très-bonnes maisons; il n'y avait là que familles françaises, mœurs françaises, goût français; il n'y restait de suisse que la cordialité; c'était l'âge d'or avec les agréments du siècle de fer (3). Circonstances favorables pour se remettre à l'histrionnage qu'on lui avait interdit aux Délices. Il construisit donc à Mon-Repos, à l'une des extrémités de Lausanne, dans une grange, « un joli théâtre, » sur lequel on représentait ses pièces. La louche madame Denis, avec de moins beaux yeux, jouait mieux que la Gaussin; pour lui, il faisait les rôles de vieillards, qui lui convenaient : Lusignan dans Zaïre, Euphémon dans Y Enfant prodigue. U avait trouvé des acteurs pour les autres rôles, entre autres, un très-beau et très-bon Orosmane, un Nérestan excellent. Avec tout cela, il attirait de trente lieues à la ronde, et faisait fondre en larmes. Après les larmes, le rire ; et, la grande pièce finie, la société chantait un opéra-buffa. Son pays roman était devenu l'asile des arts, des plaisirs et du goût, tandis qu'à Paris il n'y avait que des margouiUistes. Les sens avaient leur part comme l'esprit. On servait des rafraîchissements à tous les spectateurs, et la représentation était suivie de soupers excellents, où l'on mangeait des gelinottes, des coqs de bruyère, des truites de vingt livres. Ce qui ravissait Voltaire, c'était de débaucher à Lausanne les pasteurs qui l'avaient condamné à Genève. Ainsi, à la première représentation de Zulimey il avait eu douze ministres du saint évangile, avec tous les petits proposants. Quelle leçon Genève recevait de Lausanne (4)!

(1) A d'Argental, i" octobre, 1" oovembre et 20 décembre; à Richelieu, 20 décembre 1756.— (2) A madame de Lutzelbourg, 27 décembre 1756. — (3) A Moncrif, 27 mars 1757. — (4) A Cidevffle, 7 février; à madame de Fontaine, 19 février et 6 mars; à Tbieriot, 3 mars ; i d'Argental, 13 mars ; à Dupont, 10 mars ; à Pictet, 27 mars 1757.

Comédien, encore une fois, que Voltaire ! Sa vie n'a été, dans tous les sens du mot, qu'une longue comédie. Dans un sens plus strict, il se hâtait d'exploiter son théâtre, d'escompter sa gloire dramatique, comme s'il eût eu le pressentiment que la postérité lui ferait banqueroute.

Enchanté de Lausanne, il voulut se rapprocher du centre de la ville, et, vers le milieu de 1757, il acheta, rue du Grand- Chêne, une belle maison qui avait quinze croisées de face en cintre ; de son lit, il voyait le beau lac Léman et toute la Savoie, sans compter les Alpes. Madame Denis, qui, à ses talents de musique et de déclamation, joignait le talent parisien de meubler les maisons et d'y procurer bonne chère, acheva de faire de cette demeure un délicieux séjour (1). Madame de Fontaine, l'autre nièce, l'orna de ses nudités comme elle avait orné les Délices. Plus grande, plus régulière que les Délices et ayant un plus bel aspect , l'aspect même du Bosphore , la maison du Chêne devait remplacer Monrion et servir de palais d'hiver pour le temps des spectacles (2). En effet, dte l'hiver suivant, tout en enrageant d'être condamné aux bonnes mœurs par son âge, il s'applaudissait d'avoir formé une excellente troupe avec des femmes assez belles pour en avoir de très-mauvaises (3). Un seul tempérament à sa joie : la coquetterie de la vieille nièce, qui, tandis que l'oncle, avec sept ou huit aunes d'étoffe de Lyon, arrangeait très-bien ses guenilles de vieux bonhomme, croyait qu'on ne pouvait avoir une jarretière bien faite, sans la faire venir de Paris à grands frais. Après avoir acheté, réparé, raccommodé, meublé, embelli une maison spacieuse, ces dépenses réitérées le ruinaient (4). Le succès théâtral de madame Denis, applaudie comme mademoiselle Clairon, le consolèrent, et luimême, « le meilleur fou qu'il y eût dans aucune troupe, » oublia la dépense, en voyant sa Zulime « très-bien jouée, très-bien sentie, très-bien jugée, suivie de danses exécutées à merveille, et d'un opéra-buffa encore mieux exécuté; le tout par de belles

(1) A Thieriot, 2 juin 1757 et 5 janvier 1768 ; à Iiarget , 8 janvier 1758.

— (2) A madame de Fontaine, juin 1757. — (3) A Thieriot, 21 janvier 1758.

— (4) A madame de Fontaine, 26 janvier 1758.

femmes, par des jeunes gens bien faits, qui avaient de l'esprit, et devant une assemblée qui avait du goût. » 11 avait formé cette troupe en un an, et il se croyait plus grand que César, qui avait ravagé seulement ce coin de terre, où il avait, lui, fait naître plus d'esprit qu'il n'y en eut jamais à Rome.

Néanmoins, à Lausanne, tout le monde ne céda pa ségalement aux séductions de Voltaire et à l'enchantement théâtral. Deux partis divisaient la ville. L'Olympe, composé de familles ecclésiastiques, blâmait la facilité des Gens d'esprit à suivre l'entralnemcnt d'un poète si souvent impie et licencieux. Malgré les foudres de Y Olympe, les dames de Langallerie, d'Aubonne, d'Hcrmenches, de Constant, transformées en actrices par Voltaire, furent fidèles à sa muse, et maintinrent après lui à Lausanne le goût et l'habitude des représentations théâtrales. D'ailleurs, sa correspondance avec plusieurs hommes distingués de Lausanne continua d'y entretenir ce qu'y avaient commencé son esprit et sa philosophie, son talent et son théâtre. Aussi, les vieux gentilshommes du pays, les puritains protestants firent-ils dater de son passage la décadence des mœurs nationales; et, dans ses notes sur V Essai de tactique de Guibert, le général de Warnery dit que, depuis Voltaire, le goût du militaire a été remplacé par l'amour des romans et des vers (1).

Il était donc temps, pour le bien du pays, que Voltaire quittât Lausanne et son voisinage. Il y avait été attiré par le pasteur Polier de Bottens, père de madame de Montolieu, qu'il avait connu en Allemagne, et c'est Polier qui contribua à l'en chasser. Mécontent déjà du philosophe qui passait un vernis impie sur certains articles qu'il fournissait à Y Encyclopédie, il rompit toute relation avec l'homme peu délicat qui s'était permis de lui détruire tout un dossier dans l'affaire de Saurin. Comme sa famille tenait un rang élevé dans Lausanne, cette rupture acheva de désorganiser le cercle de Voltaire ; des paroles de mauvaise humeur, adressées aux actrices, en éloignèrent plu-

(1) Voltaire à Lausanne, par J. Olivier, Lausanne, 1842, pp. 29 et 35; le xvTii» siècle à l'Étranger, par Sayous, t. II , pp. 80 et suiv. — C'est i Lausaime que Voltaire fit la découverte des lettres de mademoiselle Alasé, qu'il annota.

sieurs; et le poëte philosophe, sentant décliner son influence, prendra bientôt le parti de se défaire de ses propriétés dans le pays de Vaud, et de se fixer définitivement à Genève et à Ferney (1).

Au printemps, il quitta son théâtre pour courir aux Délices, à ses plants, à ses vignes, à ses tulipes (2).

Mais le vieillard intéressé faisait toujours tort au vaniteux parvenu et à l'enthousiaste histrion. Chêne, Délices, tout cela coûtait fort cher, et ne rapportait rien du tout, ce dont il enrageait. De plus, après sa mort, tout cela devait faire retour au propriétaire. Aussi cherchait-il une bonne terre, un bon fonds, un bien assuré, rapportant de bonnes rentes et qu'il pût transmettre à sa nièce, toujours pour la dédommager, à défaut de Frédéric, du traitement subi à Francfort. Il chercha en Lorraine. Mais tantôt la terre était substituée, tantôt elle rendait trop peu(3).D'ailleurs, pouvait-il consentir àquitterlaSuisse?Il voulait avoir un pied sur le territoire de France , il en voulait avoir un autre sur le territoire de Genève, seule position où il pût être en équilibre. Il chercha donc sur la limite. Par Fabry, maire de Gex, il entra en marché pour la terre de Ferney, appartenant à M. Budée de Boissi, dont il offrait 80,000 livres sans les effets mobiliers qui formaient un objet à part. Il avait déjà donné sa parole à M. de Boissi, mais sous la condition expresse que la diminution de la moitié des lods et ventes lui serait accordée : il ne voulait payer que quatre mille livres de frais. Il avait écrit à ce sujet au comte de la Marche, engagiste du pays de Gex, qui s'était réservé les deux tiers de ces droits; et, quant à l'autre tiers, appartenant à Fabry, il en passerait par ce que Fabry lui voudrait bien prescrire (4).

Ces droits à payer, ou plutôt à éluder, tinrent longtemps en suspens la négociation entamée (5). Enfin, le 25 novembre, il put annoncer à Cideville qu'il venait d'acheter, à une lieue des Délices, une terre donnant beaucoup de foin, de blé, de paille

(I) J. Olivier, ouvrage cité, p. 28, et Gaberel, Voltaire et Ut Genevois, p. 12. — (2) A Cideville, 3 mars 1758. — (3) A Saint-Lambert, 9 juillet; à madame de Lotzelbourg, août et 20 septembre ;à d' Argents], 20 août 1758. —(4) A Fabry, 15 octobre 1758. — (5) A Bertrand, 28 octobre 1758.

et d'avoine, plantée de chênes droits comme des pins et touchant le ciel, et pourvue de beaux droits seigneuriaux. Il s'était déjà mis à l'œuvre : il semait avec le semoir, et faisait des expériences sur notre mère commune. Le voilà encore transformé en vieux laboureur et idolâtre de la campagne ; mais il avait bien de la peine à réduire madame Denis, qui n'aspirait qu'à être Thalie parisienne, au rôle de Cérès, de Pomone et de Flore suisse. Il s'entoura aussitôt de maçons pour rebâtir son château (1). U avait chez lui la terre et le bois, le marbre lui venait par le lac de Genève : il pouvait bâtir à bon compte. En même temps, il améliorait cette terre, aussi bonne qu'elle avait été négligée ; il l'arrondissait par des acquisitions utiles, et lui faisait rendre dix mille livres de rente qui lui en épargnaient plus de vingt, puisque ses produits défrayaient presque une maison où il avait plus de trente personnes et plus de douze chevaux à nourrir. Il menait donc grand train. Pour lui, il aurait bien vécu avec cent écus par mois ; mais madame Denis, l'héroïne de l'amitié et la victime de Francfort, méritait des palais, des cuisiniers, des équipages, grande chère et beau feu (2).

Pendant que Voltaire faisait acte de propriétaire en vertu d'une simple promesse de vente, en attendant le jour d'en signer le contrat, il poursuivait l'acquisition d'une autre terre, le comté de Tourney, auprès du président de Brosses.

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