‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 32 sur 80 · TOURNEY ET LE PRÉSIDENT DE BROSSES · texte numérisé non relu

TOURNEY ET LE PRÉSIDENT DE BROSSES

Il connaissait, par relation de voisinage, le président depuis deux ans (3). Le 9 septembre 1758, il lui écrivit : « Voulez-vous me vendre votre terre à vie? Je suis vieux et malade. » Il en offrait 25,000 francs comptant et 25,000 en réparations. Il pro-

(1) A Thieriot, 6 décembre 1758. — (2) A Thieriot, 24 décembre 1758. — (3) A Ruffey, 12 septembre; de Broasesà Ruffey, U octobre 1756 (Voltaire et U président de Brosses; Correspondance inédite, par M. Foisset). — C'est cet ouyrage que nous allons suivre.

mettait de ne pas mourir de deux ans pour achever la réparation du château, et s'engageait à ne pas vivre plus de quatre ou cinq ans. Moyennant ces offres honnêtes, il demandait pleine possession de Tourney, droits, meubles, bois, bestiaux, même du curé, et garantie du tout jusqu'à ce que ce curé l'enterrât.

Le 14, le président lui fit une .réponse d'homme d'affaires doublé d'un homme d'esprit. Après avoir repris la proposition article par article et demandé 30,000 livres, il ajoutait : « Vous vous obligez à ne vivre que quatre ou cinq ans; point de cet article, s'il vous plaît, sinon marché nul. » Il promettait et exigeait le secret, parce que Tourney, terre de l'ancien dénombrement, jouissait de privilèges qui n'étaient transmissibles que dans la famille de Brosses, ou en cas de vente à un Genevois, et que Voltaire, quoique mauvais catholique, pouvait bien n'être pas jugé assez bon huguenot pour en hériter.

Dans sa seconde lettre, qui est du 23 septembre, Voltaire semble oublier ce qu'il a proposé; il hésite, il recule, il substitue, sans qu'il y paraisse, d'autres propositions ; aussi de Brosses trouva-t-il le projet tellement travesti et chargé de prétintailles, qu'il ne le pouvait plus reconnaître. Dans une nouvelle lettre (1), Voltaire n'insista plus, et le président lui répondit qu'il avait bien vu que ce projet d'acquérir Tourney n'avait été chez lui qu'une fantaisie passagère. Voltaire y tenait toujours, mais il cachait son désir pour acheter à meilleur compte. En effet, il revint à la charge, et proposa de nouvelles conditions. Le 12 novembre, de Brosses acceptait, en spécifiant que les meubles du château resteraient tels qu'ils étaient, et qu'ils y seraient laissés , après la mort de Voltaire, tels qu'ils seraient. Voltaire se dit prêt à transiger, mais pour un achat, et non plus pour un bail, et encore si l'on ne devait pas l'impôt goth et vandale des lods et ventes, quand on achetait pour le temps de sa courte vie. Du reste, il acquiesçait à la clause relative aux meubles, pourvu qu'on lui laissât la forêt, les cens et tous les droits seigneuriaux (2). Cette substitution d'achat à bail pouvant compromettre les privilèges de la terre, le prési-

(1) Du 21 octobre. — (2) 18 novembre.

dent, pour en finir plus vite, proposa (1) une entrevue qui fut acceptée par le poëte (2). De Brossés et Voltaire s'abouchèrent à Tourney, et, le 11 décembre, ils signaient un acte de bail à vie, aux conditions débattues et acceptées de part et d'autre, mais avec la réserve de bois abattus et vendus à un nommé Charles Baudy, et de quelques chênes sur pied, vendus également à un tonnelier de Genève. Quelques jours après, le 17, de Brosses, dans une lettre à Voltaire, confirmait l'acte du 11, et y ajoutait sa parole d'honneur; il autorisait , de plus, le poète à agir en seigneur suzerain , et à prendre le titre de comte de Tourney.

En effet, le comte improvisé se hâta de faire à Tourney une entrée seigneuriale : il ne lui manquait qu'un ventre pour ressembler à Sancho Pança prenant possession de son lie. Le curé le harangua ; Ghouet, le fermier précédent dont il avait exigé le renvoi, lui donna un repas dans le genre de ceux d'Horace et de Boileau, fait par le traiteur du village; les sujets effrayèrent ses chevaux avec de la mousqueterie et des grenades ; les filles lui apportèrent des oranges dans des corbeilles garnies de rubans (3). À cette pompe triomphale, le président joignit son hosanna : «Honneur, salut, joie, santé et bénédiction ad multos annos au seigneur comte de Tourney, ci-devant mon voisin, aujourd'hui patron de ma case, dans tous les temps, dans tous les lieux, à ce que j'espère, mon ami! »

Tout allait au mieux. Voltaire promettait (4) de pousser les 42,000 livres de réparations convenues au-delà de vingt-quatre, et déjà il était en bon train. L'accord dura peu. Entre gens de bonne foi, l'acte du 11 décembre était suffisamment explicite; mais, avec un peu de bonne volonté, — et Voltaire n'en manquera pas, — il prêtait à quelques chicanes. Dès le 8 janvier 1759, le poète écrivait au président : « Je lis et relis votre contrat, et, plus je le relis, plus je vois que vous m'avez dicté la loi en vainqueur. » — Après trois mois de pourparlers et de correspondances ! — N'importe, il est content, et il annonce par- Ci) 27 novembre. — (2) 10 décembre. — (3) A de Brosses, 25 décembre. — (4) 29 décembre.

tout l'achat d'une terre « qui ne paye rien au roi, qui ne doit rien à Genève, » et qui lui assure une indépendance toujours cherchée (1). Le nouveau seigneur réclame une permission de chasse pour son parent Daumart, et pour lui la lieutenance des chasses et le droit de nommer tous les officiers.

Le président était déjà excédé des importunités du poète , lorsque celui-ci, qui cherchait à ne pas payer quatorze moules de fagots , fournis à sa maison en décembre par Charles Baudy, sans doute pour se dédommager du mauvais marché qu'il se plaignait toujours d'avoir fait, le prie de trouver bon qu'il prenne une certaine quantité de bois pour son chauffage (2). Ce bois, il le demandait évidemment à titre de faveur. Il ne se croyait donc pas, à cette époque, propriétaire du bois exploité par Charles Baudy, formellement excepté dans l'acte de bail. Il est probable que Baudy pressait déjà le riche poète pour le payement des quatorze moules ou voies de bois vendues en décembre, et que Voltaire, prétendant, pour éluder l'exception de l'acte, que Baudy n'était que le prête-nom du président, essayait d'amener celui-ci à lui abandonner ce bois par dessus un marché trop cher. Ce malheureux bois va devenir une forêt de Bondy, un vrai coupe-gorge !

En même temps, Voltaire fatiguait de Brosses et le conseil des finances pour ne pas payer le centième denier ou un demidroit sur son bail à vie. Profitant d'un séjour du président à Paris, il lui écrit : « Il faut se remuer, se trémousser, agir, parler, et l'emporter (3). » Il regrettait de n'avoir pas demandé luimême, dans un brevet qu'il venait de recevoir pour Ferney, l'insertion des droits de Tourney : « Figurez- vous, disait-il, quel plaisir ce serait, d'avoir deux terres entièrement libres, et comme cela irait à l'air de mon visage (4) ! » N'ayant plus l'insolence d'importuner, pour obtenir un second brevet d'exemption, le duc de Choiseul, à qui il voulait paraître attaché par goût, par reconnaissance et non par intérêt; moins encore d'importuner le roi, qui venait de l'accabler de ses

(i) ATreapan, 12 janvier 1759. — (2) Février 1759. —(3) 23 mai 1759.— (4) A d'Argenlal, 3 juin 1759.

bontés, et qui avait besoin d'argent dans la nécessité pressante de son Etat(l); n'osant pas, du moins, hasarder autre chose que ces adroites insinuations, c'était de Brosses qu'il chargeait de demander brutalement pour lui le droit de ne rien payer. Une telle obsession, coïncidant avec les plaintes des agents du président sur les dégradations faites à Tourney par l'usufruitier qui prétendait tout embellir, acheminait à une rupture. Cependant de Brosses usait de ménagements délicats dans ses réclamations, par exemple, à propos d'un bois converti en pré; il cherchait à prévenir un éclat, et à maintenir ses droits sans blesser la susceptibilité irritable du poète. C'est pourquoi il réclama une reconnaissance en forme de la forêt, pour en constater l'état actuel A cette proposition d'usage, Voltaire répondit par des récriminations et des plaintes : les agents du président calomniaient et persécutaient le généreux et malheureux usufruitier qui faisait de son mieux, améliorait tout, avait déjà dépensé plus de 15,000 livres, quoiqu'il ne tirât pas 2,000 livres de la terre. Or, notez qu'il avait forcé le président, bien sûr d'y trouver meilleur compte , à résilier un bail de 3, 200 et 3,300 livres! Sans s'émouvoir plus que de raison, le président continuait à presser ses agents de dresser un état des lieux, mais d'accord avec Voltaire, « qu'il ne voulait pas du tout inquiéter. » Pour échapper à une reconnaissance de la terre qui aurait été la reconnaissance de ses dégradations, Voltaire feignit de vouloir convertir son bail en marché de vente totale (2). De là des pourparlers qui suspendirent pendant huit mois la visite et la reconnaissance juridique. De Brosses entra à regret dans une négociation, dont Voltaire, pour gagner du temps, sortait sous le moindre prétexte. Tantôt c'était le pays de Gex qu'il fallait arracher à la tyrannie des fermiers généraux ; tantôt, le curé de Moêns qu'il voulait envoyer aux galères ; tantôt, des frais de justice qu'il se refusait à payer.

Le comte de Tourney voulait bien des droits, mais non des charges de sa seigneurie. Un procès criminel avait été fait à un nommé Panchaud, du village de La Perrière, entre Tourney et

(1) A d'Argenta],19 août; à Chnuvelin,7 septembre 1759.— (2) 14 novembre 1759..

Genève, pour un coup de sabre porté dans une rixe occasionnée par un vol de noix. Or, les frais de ce procès tombaient à la charge du seigneur haut-justicier, c'est-à-dire de Voltaire, qui avait retenu avec tant d'insistance tous les droits attachés au comté de Tourney. Voltaire aimait les titres, mais les titres qui lui apportaient profit, ou du moins ne lui coûtaient rien. Être seigneur haut-justicier à la condition de payer cent pistoles pour une demi-douzaine de noix, non pas ! Il n'a plus d'ambition, il se démet de son titre, il ne veut plus être haut-justicier malgré lui ; il renonce au seigneurial pour s'en tenir au rural. D'ailleurs, La Perrière ne dépend pas de Tourney : qu'on lui signifie un titre, un exemple, prouvant que ce village est sous sa juridiction. Et si on lui cite la preuve demandée, il la conteste : La Perrière est un bouge, et il ne voit pas l'avantage d'être le haut-justicier d'un bouge. Il présente requête au Parlement pour faire retomber les frais au compte de Sa Majesté; il s'adresse à Courteilles, intendant des finances ; il porte l'affaire jusqu'au Conseil (1). Cela dura sept mois et fatigua énormément de Brosses, qui finit par ne plus répondre. Mais Voltaire ne lâcha pas prise, et se vengea par une dénonciation en forme contre le président, qu'il accusa, devant le Conseil d'État, d'entreprendre sur les droits de souveraineté du roi en s'emparant de la justice de La Perrière (2).

Cependant, la négociation se poursuivait pour l'achat de Tourney (3). Le 10 janvier 1760, un projet de vente, annoté par Voltaire, avait été dressé et signé du président de Brosses; mais Voltaire ne signa pas un duplicata qui l'aurait engagé juridiquement. La Perrière, Moêns, Gex, il échappait par ces tangentes ordinaires; puis il se disait en instance auprès du comte de La Marche, engagiste du pays de Gex, à l'effet d'obtenir fixation d'une somme modique et honnête pour les lods et ventes de Tourney, afin de n'avoir pas à essuyer les très-désagréables discussions qu'il essuyait encore pour sa terre de Ferney ;

(i) A de Brosses, 3 décembre 1759; 8, 10 et 20 février (Recueil de 1856); 5. 10 et 17 mars, 9 avril 1760; à d'Argeatal, 7 et 17 mars 1760. — (2) A Courteilles, 18 novembre 1761. — (3) A de Brosses, 2 janvier 1760.

et, dans ce dessein, le petit antifétichier demandait au grand antifétichier (1) son crédit et sa protection auprès du seigneur engagiste (2).

De Brosses se lassa, et, vers la fin de mai 1760, il revint à son état des lieux, différé si longtemps par l'intervention du projet de vente. Quoiqu'il ne fût lié par sa signature que jusqu'au 1" février, il ne retirait pas sa parole; mais, dans le cas où le marché ne se ferait pas, il demandait qu'on reprit les choses au point où elles avaient été laissées.

Pour éviter encore une reconnaissance qui aurait compromis l'usufruitier destructeur, Voltaire se rejeta sur la question des bois, dont il accusait le président d'avoir coupé une partie depuis le traité, et le président le renvoya à ce traité même, qui contenait de formelles exceptions; il recourut à un nouveau grief, sur lequel il revint à satiété, la contenance de la forêt, qu'il prétendait, sans en fournir la moindre preuve, que le président lui avait garantie plus forte. Cette fois, le président dédaigna de répondre, et il y eut une interruption de quelques mois dans leur correspondance.

En janvier 1761, le président écrivit à Voltaire : «Agréez, Monsieur, que je vous demande l'explication d'une chose tout à fait singulière que je trouve dans le compte de mes affaires que l'on vient de m'envoyer du pays de Gex, pour les années 1789 et 1760. C'est à l'article des paiements qu'a faits le nommé Chariot Baudy, d'une coupe de bois que je lui avais vendue avant notre traité. Il me porte en compte et en paiement « quatorze moules de bois vendus à M. de Voltaire, à trois patagons le moule. » Et comme il pourrait paraître fort extraordinaire que je payasse le bois de la fourniture de votre maison, il ajoute pour explication, qu'ayant été vous demander l'argent de sa livraison, vous l'aviez refusé en affirmant que je vous avais fait don de ce bois. Je vous demande excuse si je vous répète un tel propos : car vous sentez bien que je suis fort éloigné de croire que tous l'avez tenu, et je n'y ajoute pas la moindre foi. Je ne prends

(1) Allusion à V Histoire des dietuc-fétiches, ouvrage anti-chrétien du président de Brosses. — (2) A de Brosses, 10 et 17 mars 1760.

ceci que pour le discours d'un homme rustique fait pour ignorer les usages du monde et les convenances; qui ne sait pas qu'on envoie bien à son ami et son voisin un panier de pèches ou une demi-douzaine de gelinottes ; mais que, si on s'avisait de lui faire la galanterie de quatorze moules de bois ou de six chars de foin, il le prendrait pour une absurdité contraire aux bienséances, et il le trouverait fort mauvais. »

Le président raconte ensuite comment il était intervenu pour procurer du bois de chauffage à Voltaire, qui se plaignait de n'en pas trouver, et il continue : « Voilà toute la part que j'ai à ceci ; et je vous offenserais sans doute si je m'avisais d'y avoir celle de payer la commission. J'espère que vous voudrez bien faire incontinent payer cette bagatelle à Chariot, parce que, comme je me ferai certainement payer de lui, il aurait infailliblement aussi son recours contre vous, ce qui ferait une affaire du genre de celles qu'un homme tel que vous ne veut point avoir. »

Le 30 janvier, Voltaire, au lieu de s'arrêter aux c quatre moules de bois, » passa à des questions étrangères; mais, le 11 février, le président, après avoir répondu à ses demandes, le ramena adroitement au point en litige : « Je ne vous parle plus de Charles Baudy, ni des quatre moules de bois (lisez quatorze; c'est un chiffre que vous avez omis; nous appelons cela lapsus UngwB). J'ai peut-être même eu tort de vous en parler... Si je vous en ai parlé, peut-être trop au long, ce n'a été que comme ami et voisin, en qualité d'homme qui vous aime ^ vous honore, n'ayant pu m'empêcher de vous représenter combien cette contestation allait devenir publiquement indécente, soit que vous refusassiez à un paysan le paiement de la marchandise que vous avez prise près de lui, soit que vous prétendissiez faire payer à un de vos voisins une commission que vous lui aviez donnée. Je ne pense pas qu'on ait jamais oui dire qu'on ait fait à personne un présent de quatorze moules de bois, si ce n'est à un couvent de capucins. »

Or, Voltaire, à cette époque, n'était pas encore père temporel des capucins I

Voltaire laissa passer plusieurs mois sans répondre à une réclamation faite pourtant avec grande dignité et convenance de langage. Fatigué d'un silence qui ne lui disait rien de bon, de Brosses assigna Baudy, le 2 juin ; et Baudy, de son côté, assigna Voltaire, le 31 juillet. L'affaire fut appelée à l'audience du baillage de Gex le 24 septembre, et renvoyée, après jonction, sans ajournement fixe.

Alors Voltaire tâcha d'ameuter contre de Brosses tout le parlement de Bourgogne, et, en particulier, le conseiller Lebault et le président de Ruffey, à qui il raconta (30 septembre) le fait à sa manière : Il avait acheté à 66 ans (lisez 64), sans connaissance des lieux et de pleine confiance (après trois mois de visites et de pourparlers) ; la terre ne rapportait pas 1,200 fr. (et il avait lait annuler un bail de 3,200 et 3,300); au lieu des 12,000 fr. convenus, il avait déjà fait en trois mois pour 18,000 fr. de réparations (dégradations); on lui avait donné pour cent arpents un bois qui n'en contenait pas quarante (mensonge); avant de conclure, le président lui ayant persuadé qu'il avait vendu une partie abattue, il s'en était rapporté, et avait signé le contrat de sa ruine; se voyant lésé, il s'était plaint modestement; mais il avait été bien surpris, lorsqu'on lui avait montré qu'il n'y avait point eu de vente, et que Charles Baudy n'était qu'un commissionnaire comptant avec le président de clerc à maître; n'ayant pas de bois de chauffage, il avait eu parole du président qu'il pouvait prendre douze moules des bois prétendument vendus, dont il avait pris quatre ou cinq tout au plus; puis, au bout de trois années, on lui faisait un procès ; procès injuste, ce qu'il cherchait à prouver en disant qu'il n'y avait pas eu de vente réelle à Chariot, et en suscitant mille chicanes; et il concluait en soutenant que, non-seulement il ne devait rien, mais qu'il était en droit de répéter le prix de tous les bois yendus à d'autres par Chariot, sans compter l'indemnité qui lui était due pour le dommage que l'enlèvement de ces bois avait causé à sa forêt.

D envoya aux Etats de Bourgogne ses réponses à l'assignation du fétiche : grosse injure contre celui qu'il qualifiait d'abord IL 16

d'antifétichier. Dans la lettre où il annonçait cette nouvelle à Ruffey (7 octobre), il répétait toutes ses chicanes absurdes et tous ses mensonges, et il terminait par cette menace odieuse contre de Brosses : « Qu'il tremble! Il ne s'agit pas de le rendre ridicule : il s'agit de le déshonorer! »

Pour commencer à tenir parole, il adressa au président luimême, le 20 octobre, une lettre diffamatoire, où tout était calculé évidemment pour la publicité. Sur les marges de cette lettre; de Brosses incrusta une belle réponse, à mettre à côté de la lettre de Haller, pour faire cesser les manèges où Voltaire essayait de l'engager. « Souvenez-vous, lui disait-il, des avis prudents que je vous ai ci-devant donnés en conversation, lorsqu'en me racontant les traverses de votre vie, vous ajoutâtes que vous étiez d'un caractère naturellement insolent. Je vous ai donné mon amitié ; une marque que je ne l'ai pas retirée, c'est l'avertissement que je vous donne encore de ne jamais écrire dans vos moments d'aliénation d'esprit, pour n'avoir pas à rougir dans votre bon sens de ce que vous avez fait pendant le délire. » De Brosses, ensuite, répondait victorieusement à tout. Quant aux moules, il répétait qu'il aurait cru insulter Voltaire par un présent de cette espèce. « Mais enfin, ajoutait-il, puisque vous ne le dédaignez pas, je vous le donne, et j'en tiendrai compte à Baudy, en par vous m'envoyant la reconnaissance suivante : « Je soussigné François-Marie Àrouet de Voltaire, chevalier, seigneur de Ferney, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, reconnais que M. de Brosses, président du Parlement, m'a fait présent de .... voies de bois de moule, pour mon chauffage, en valeur de 281 f., dont je le remercie. »

Il finissait avec grande noblesse : « C'est très-hors de propos que vous insistez sur le crédit que vous dites que j'ai dans les tribunaux. Je ne sais ce que c'est que de crédit en pareil cas, et encore moins ce que c'est que d'en faire usage. Il ne convient pas de parler ainsi : soyez assez sage à l'avenir pour ne rien dire de pareil à un magistrat. »

Dans le môme temps, Ruffey rappelait Voltaire à la sagesse : « Quoi! quelques onces d'un métal que vous possédez abon-

damment, demandées peut-être mal à propos, pourraient-elles altérer votre philosophie?... L'enchanteur qui écrit votre vie apprendra-t-il à la postérité que vous avez plaidé pour des moules de bois? Vous êtes mécontent du président, vous savez de quel bois il se chauffe, payez-le et ne vous chauffez plus à son feu. »

Ruffey conseilla à madame Denis de payer à l'insu de Voltaire; mais madame Denis n'osa pas, craignant la colère de son oncle ; et à la lettre de la nièce, l'oncle ajoutait : « Je ne crains point les fétiches, et les fétiches doivent me craindre. Il est clair que le fétiche en question a fait une vente simulée ; et un magistrat m'a dit qu'un homme coupable de cette infamie ne resterait pas dans le corps dont est ce magistrat. Je ne présume pas que le Parlement de Dijon pense autrement. » Voltaire tourna cela en mille variantes pour tous ses correspondants.

Harcelé par ce chicaneur injurieux, de Brosses se défendit bien. À ses amis, qui l'invitaient à céder, il répondit : «Vous êtes décidé à lui jeter ces quatorze voies de bûches à la tête, parce qu'il ne me convient pas d'avoir un procès pour un objet si mince. C'est donc à dire qu'il faut les lui donner parce qu'il est

un impertinent À ce prix, je vous jure qu'il n'y aurait rien

dont il ne se fournît: il n'est pas délicat!... On dit : C'est un homme dangereux. Et à cause de cela faut-il donc le laisser être méchant impunément? Ce sont au contraire ces sortes de genslà qu'il faut châtier... Écoutez : il me vient en ce moment une idée. C'est la seule honnêtement admissible pour moi, et tout sera fini. Qu'en votre présence il envoie les 281 livres au curé de Tourney ou à madame Galatin, pour être distribuées aux pauvres habitants de la paroisse;... alors tout sera dit. De mon côté, je passerai en quittance les 281 livres à Charles Baudy dans son compte; et voilà le procès terminé au profit des pauvres (1). »

Il y a lieu de croire, comme le note M. Poisset, que ce mexzo termine fut accepté par Voltaire, et que l'affaire finit de la sorte.

Restait la question des abus de jouissance, qui, il est vrai,

(1) De Broaee, à Fargès, 40 novembre 1761.

ne devait être réglée qu'après la mort de Voltaire. Mais Voltaire voulut prévenir les poursuites contre ses héritiers; et, le 30 janvier 1768, dans une lettre à Ruffey, il revint sur sa proposition de vente définitive, menaçant, si on ne l'accueillait, de vivre autant que Pontenelle.

Cette proposition, en 1768 comme en 1759, avait sans doute pour but de tirer l'usufruitier infidèle du mauvais pas où il s'était jeté par ses dégradations ; mais elle tenait aussi à l'embarras que lui suscitait l'humeur égoïste, tracassière et dépensière de sa nièce. Le contrat de Ferney était au nom de madame Denis, mais il avait été convenu qu'elle donnerait à son oncle un contre-billet ou une reconnaissance qu'elle n'en était que titulaire, et que l'oncle en était le vrai possesseur. Quand Voltaire demanda cette déclaration à sa nièce, il ne reçut qu'un refus net et dur. Il se fâcha beaucoup, et résolut sur-le-champ d'acheter à vie d'abord, puis définitivement, la terre de Tourney, dont il aurait fait son séjour. Craignant l'effet de cette résolution, ou même que son oncle n'achetât quelque autre terre dont il l'aurait frustrée, elle lui donna sans doute satisfaction, et il demeura avec elle à Ferney (1).

En 1768, nouvelle querelle entre l'oncle et la nièce, qui fut renvoyée à Paris. Voltaire voulut encore vendre Ferney et se retirer à Tourney, acheté sous son propre nom. 11 entra en marché avec diverses personnes de Genève. Mais madame Denis ne saisit pas assez tôt une occasion favorable et unique qui se présentait, et manqua un marché qui ne devait plus se retrouver. Toutefois, quelques mois après son arrivée à Paris, elle envoya à son oncle la permission demandée de vendre Ferney, ce qui lui aurait procuré à elle-même une somme considérable d'argent comptant. Voltaire eut alors la velléité d'acquérir l'entière propriété de Tourney, d'abord pour sa nièce, ensuite pour lui-même. Mais soit qu'il n'ait pu se résoudre à quitter le château qu'il avait bâti, soit qu'il y eût leurre plus que sincérité dans la proposition nouvelle faite au président De Brosses, l'affaire, cette fois encore, n'eut pas de suites (2).

(i; Wagnière, Mémoires, t. II, p. 38. — (2) A Chabanon (R$cuêU de 4856),

Ayant renoncé à échapper aux futurs embarras de l'usufruitier par un contrat qui l'eût fait propriétaire, Voltaire recourut à la diffamation pour amener le président à transiger sur les dégradations qu'il s'était permises; mais le président ne transigea que sur l'article des meubles. Pour obtenir davantage, il insinua lâchement de nouvelles calomnies (1). Il inventa des lettres, dans lesquelles de Brosses le menaçait de dénoncer ses écrits irréligieux (2), et il en envoya de prétendues copies à ses correspondants. Une de ces copies ayant été communiquée à Sainte-Palaye, celui-ci fit répondre que Voltaire «avait sûrement mal entendu, et qu'il le croyait trop honnête pour qu'un démêlé purement d'intérêt privé devint une querelle académique. » Et, à cette occasion, Sainte-Palaye traitait Voltaire de « chien enragé, qui mord n'importe où. »

Sainte-Palaye vient d'accuser Voltaire de faire d'un démêlé privé une querelle académique. C'est qu'en effet le poète vindicatif s'arma de tous ses mensonges calomnieux pour fermer à de Brosses l'Académie française. Le 10 décembre 1770, il écrivit à Dalembert : « On dit que le président de Brosses se présente. Je sais qu'outre les Fétiches et les Terres australes, il a fait un livre sur les langues, dans lequel ce qu'il a pillé est assez bon, et ce qui est de lui, détestable. » Et, après avoir répété ses accusations mensongères, il ajoute : « Je puis produire ces belles choses à l'Académie, et je ne crois pas qu'un tel homme vous convienne. »

Cette lettre n'était pas encore arrivée à son adresse, lorsque, de son côté, Dalembert, qui déjà avait averti Voltaire dans une lettre aujourd'hui perdue, lui confirma la nouvelle de la candidature du président, candidature tellement appuyée, qu'on était « menacé de cette plate acquisition, si l'on ne faisait l'impossible pour

44 mars; à madame do Florian, 4 avrili768; — Grimm, Correspondance Utt.9 avril 1768, t. VI, p. 9 ; — Wagnière, Mémoires^ II, p. 269; — M. Foisset, Voltaire et le président de Brosses, p. 384. — En 1769, Voltaire poussa un genevois, nommé Sales de Prégny, à acheter Touroey, dans l'espérance que le nouvel acquéreur ne lui refuserait pas un « petit dédommagement. » Il se serait ainsi tiré d'affaire avec profit (à Sales de Prégny. 11 janvier 1769; Recueil de 1856). — (1) A Rnffey, 24 septembre 1768. — (2) A Legoux de Gerland, 2 janvier 1771.

la parer. » Or, le promoteur du plat président étant le doucereux Foncemagne, Dalcmbert engageait Voltaire à faire agir d'Argental sur ce Foncemagne, son intime ami, qui peut-être craindrait alors de désobliger l'adversaire du candidat ; il l'engageait encore à écrire fortement à l'abbé de Voisenon, gagné à de Brosses par Montazet, archevêque de Lyon (1 ), et sinon à cet archevêque luimême, « janséniste hypocrite, » au moins au duc de Nivernais, que l'archevêque pourrait entraîner. Voltaire feignit de rejeter ce plan de campagne contre « le président nasillonneur, délateur et persécuteur. » « Si j'écris au petit abbé, répondit-il le 19 décembre, il se mettra à rire, montrera ma lettre, comme cela lui est arrivé plus d'une fois; si j'écris à d'Àrgental, il n'en parlera pas à Foncemagne, parce qu'il ne s'agit pas là de comédie. » Il écrivit, toutefois, à d'Àrgental ce jour-là même, pour le prier de transmettre à Foncemagne ses calomnies ordinaires; mais il fit bien plus : il écrivit à Duclos, secrétaire perpétuel, le 24 : « Je vous conjure de ne jamais laisser entrer un homme qui menace les gens de lettres d'être leur délateur; » enfin, il « passa le Rubicon, » et fit tenir à l'abbé de Voisenon et à tous les gens de lettres intéressés à la candidature, en leur recommandant le secret, une déclaration, par laquelle il renonçait à son titre d'académicien, si on lui donnait le président pour confrère (2). En même temps, il conjura Richelieu de ne le lui donner que pour successeur, promettant de ne pas le faire longtemps attendre, et menaçant de mourir de mort subite si on lui faisait l'affront de le nommer académicien de son vivant; et encore doutait-il qu'on pût faire jamais de l'Académie un homme obligé par sa place à résider toujours en province (3). Aussi cria-t-il à Dalembert : « Ne me donnez le nasillonneur ni pour confrère ni pour successeur (4) ! »

Après avoir réussi dans cette odieuse campagne, il osa bien écrire, le 27 février, au président de Ruffey : « On a persuadé à M. de Brosses que je m'étais opposé à son élection, parce que

(1) Dalembert à Voltaire, 12 et 21 décembre 1770. — (2) A Dalembert, 19, 21 et 28 décembre 1770. — (3) A Richelieu, 9 , U (Recueil de 1856;, et 19 janvier et 4 février ; à d'Argental, 6 février 1771 . — (4) A Dalembert, 2 et 4 février 1771.

j'avais écrit plusieurs lettres en faveur de M. Gaillard. Mais je le prie de considérer que j'avais écrit ces lettres longtemps avant que j'eusse appris que M. de Brosses voulût être notre confrère. 11 nous fera certainement bien de l'honneur à la première occasion. Multœ sunt mansiones in domopatris met. » Ces lettres en laveur de Gaillard, adressées à Dalembert ou à Richelieu, sont toutes du mois de février, et nous venons de voir que c'est au mois de décembre de l'année précédente, avant qu'il fût question de Gaillard, qu'il ouvrit le feu contre le président. Mais qu'est-ce qu'un mensonge de plus ou de moins dans le compte de Voltaire? Une goutte d'eau de plus ou de moins dans la mer!

Tous ses vœux furent remplis : il n'eut point de Brosses pour confrère, et, de Brosses étant mort avant lui, il ne l'eut pas pour successeur. Il était rassasié de vengeance ; mais la perspective d'un procès l'effrayait toujours. C'est pourquoi, en 1775, il s'adressa au garde des sceaux Miromesnil pour réclamer son intervention entre lui et le président, et pour amener celui-ci à s'en rapporter à des arbitres. Miromesnil écrivit à ce sujet au président (2 avril). De Brosses répondit qu'il n'avait aucune discussion avec Voltaire, quoique avec grand lieu d'en avoir pour les ravages faits dans sa terre ; qu'en temps opportun on verrait si l'usufruitier avait rempli les obligations contractées, et qu'alors on terminerait par jugement ou par arbitrage.

L'année suivante, le 28 novembre, Voltaire osa bien écrire à de Brosses pour lui demander ses ordres, ses conseils et sa protection dans une affaire qu'il poursuivait; et il donnait cette conclusion à sa lettre : « Pour moi, à l'âge où je suis, je n'ai d'autre intérêt que celui de mourir dans vos bonnes grâces. »

C'est par cette platitude, qu'explique la récente promotion de M. de Brosses à la charge de premier président du Parlement de Bourgogne, que finit leur correspondance. De Brosses eut plus de dignité et de noblesse. Ayant à juger Voltaire, à la fin de sa Vie de Salluste (1777), il le loua au delà de son mérite, en l'appelant « le plus grand coloriste qui fut jamais. » Mais il toucha plus juste en ajoutant qu'il n'avait qu'une manière, qu'une prose, qu'il appliquait à toutes sortes de sujets.

252 livre TROISIÈME (1750-1754)

M. Sainte-Beuve a formulé en ces termes l'impression dernière qui ressort de cette histoire : « Sa mémoire (à de Brosses), à l'heure qu'il est, resterait entachée de ces odieuses imputations de dol, insinuées avec tant d'impudeur par Voltaire, si la correspondance mise au jour ne montrait nettement de quel côté est l'honnête homme, de quel côté le calomniateur et le menteur (1). »

L'affaire de Tourney ne se termina qu'en 1781, par une transaction en vertu de laquelle madame Denis, alors madame Duvivier, fut condamnée à payer 40,000 livres à la succession du président pour abus de jouissance de son oncle.

Quelques jours après la signature du bail à vie de Tourney, le 24 décembre 1758, Voltaire mandait à Thieriot : « J'ai quatre pattes au lieu de deux ; un pied à Lausanne, dans une très-belle maison pour l'hiver ; un pied aux Délices près de Genève : voilà pour lss pieds de devant. Ceux de derrière sont à Perney et dans le comté de Tourney, que j'ai acheté, par bail emphytéotique, du président de Brosses. » C'est à peu près ce qu'il écrivait plus tard à Dalembert (2) : « Nous avons Tourney pour jouer la comédie, et les Délices sont la troisième corde à notre arc. Il faut toujours que les philosophes aient deux ou trois trous sous terre, contre les chiens qui courent après eux. »

Quoiqu'il eût rendu, après l'acquisition de Tourney, sa maison du Chêne, à Lausanne, qu'il avait achetée comme les Délices, à la condition qu'on lui rembourserait une certaine somme quand il la quitterait (3) ; quoique, par cette restitution, il se fût coupé une de ses quatre pattes, il se croyait encore assez solide sur trois, même sur deux, puisque, plus tard, il se débarrassera des Délices, Pour être tranquille et libre, il lui suffisait de n'être exclusivement ni Français ni Genevois, car alors il ne dépendait ni de la France ni de Genève (4). Quel usage va-t-il faire de cette indépendance ?

(1) Causeries du lundi, t. VIÏ, p. 97. — (2) 25 avril 1760. — (3) Comm. hist.; ffiuvres, t. XLVIII, p. 358. — (4) À madame de Basaewitx, 25 décembre 1761.

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VOLTAIRE A FERNET

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